Comme Saint-Thomas, j’ai plutôt tendance à beaucoup plus croire ce que je vois que ce que l’on me promet, à l ‘exception peut-être de la Vie éternelle. Et pendant que le pouvoir de transition promet le règne de la démocratie et des droits de l’homme, ses sbires allongent la liste des pensionnaires de ses sinistres cachots : Rakotonirina Manandafy, Premier ministre nommé par Marc Ravalomanana ; Ihanta Randriamandranto, leader des femmes légalistes ; le colonel Théophile Ramanandraibe ainsi que leurs gardes de corps. Arrêtés manu militari hier au Carlton, ils rejoignent ainsi la cohorte des autres victimes tels que Razily, les quatre parlementaires TIM, le Pasteur Lala Rasendrahasina et des innombrables jeunes arrêtés pour divers motifs. Et je retiens de ce nouvel acte de cette Transition aux dents longues l’image pitoyable de Manandafy Rakotonirina, homme âgé de 70 ans, en pyjama, et trainé de la main droite par un type qui tient de l’autre main ce qui lui sert de cerveau.
Indépendance de la justice ?
Certains sont quand même sortis de ces camps, mais on reste sans nouvelles d’autres personnes comme Razily, sur lequel on n’arrive pas à avoir d’informations. La Justice est, parait-il, équitable, sereine et impartiale. Dans sa fameuse fable « Les animaux malades de la peste », Jean de la Fontaine avertit : « Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». C’était au XVIIème siècle, quand le pouvoir judiciaire montrait une allégeance au pouvoir Exécutif. Quatre siècles après, la justice a-t-elle évolué à Madagascar, ou bien est-elle encore du niveau de celle du temps de Louis XIV ? Nous verrons bien dans le traitement de toutes ces arrestations, que nous jugerons sur le respect du droit de la défense, et surtout sur le respect des droits de l’homme.
Entre parenthèses, l’ingénieur Vonjy dont nous parlions avant-hier a écopé de six mois de prison avec sursis. Son crime : avoir tenté de s’opposer aux bidasses en action. En outre, on vient d’assister à des déclarations d’incompétence en série, tant du coté de la HCC que de celui du Tribunal administratif sur des plaintes déposées respectivement par des opposants au coup d’Etat et par le groupe Tiko. Comme Ponce Pilate, les tribunaux se lavent les mains au sujet de la suspension du Parlement, ainsi que sur les ponctions dans les stocks du groupe Tiko. Ali Baba pourra donc continuer à y puiser sans crainte et à pleines mains, jusqu’à épuisement (du stock, ou d’Ali Baba lui-même). Décisions prises par les juges en leur âme et conscience, déni de justice, ou encore prise de position prudente pour ne pas se faire mal voir en haut lieu ? Nul ne le sait.
De Janvier à Mars, combien de fois n’a-t-on pas entendu de la bouche des leaders TGV que leur mouvement puisait sa source dans la lutte contre les dérives dictatoriales de Marc Ravalomanana, et avait pour objectif de rétablir les libertés démocratiques bafouées. Les faits montrent pourtant jour après jour que ce n’étaient que des promesses visant à attraper les nigauds. Malgré cela, toute honte bue, la propagande continue. Depuis quelques jours, la Haute autorité de la transition publie des pages entières de publicités dans les quotidiens avec des slogans grandiloquents : « Aoka izay ny herisetra » (stop à la violence) ; « Aoka izay ny famonoana ny Malagasy tsy manan-tsiny noho ny fiarovana ny tombontsoan’olom-bitsy » (stop aux meurtres de Malgaches innocents pour protéger les intérêts d’une minorité) ; « Hajao ny aina sy ny zon’olombelona » (respectez la vie humaine et les Droits de l’homme) ; « Atsahatra manomboka izao ny fanamparam-pahefana » (à partir de maintenant, stop aux abus de pouvoir). On n’a jamais vu des gens parler autant de la paille dans l’œil du voisin, tout en oubliant la poutre qui est dans le leur. Cette propagande serait donc risible, si elle n’était tragique : voilà donc la HAT qui se met à prêcher la bonne parole, après avoir laissé sa garde prétorienne arroser de ses balles les civils, et que les arrestations se poursuivent, perpétrés par une cellule ad-hoc inventée de derrière les fagots. Quant au climat des arrestations, les images parlent d’elles-mêmes. Alors Andry Rajoelina, père-la-vertu de la démocratie et des droits de l’homme : on sait qu’on est encore au mois d’avril, mais le poisson n’est-il pas trop gros ?
Les faits contredisent les beaux discours et le sourire Colgate des dirigeants de la Transition. Mais finalement et heureusement, une partie de la Communauté internationale n’est pas encore trop dupe. Un communiqué diffusé hier par le biais de l’Ambassade américaine a déclaré « La communauté internationale résidant à Madagascar condamne la récente résurgence de la violence et l’intimidation à Madagascar, et la méprise déconcertante des droits de l’homme qui les a accompagnées. La crise ne sera pas résolue par le bain de sang ». Quant à la communauté des affaires, ceux qui devaient assister ce mercredi à 19 heures à un cocktail de présentation d’un nouveau produit se tenant à l’hôtel Carlton, et qui ont trouvé à la place des hommes en cagoule leur intimant de refluer, sont désormais édifiés, s’ils ne l’étaient déjà.
Le marketing des bidasses a donc encore du chemin à faire, et l’arrestation de Manandafy aura l’avantage de contribuer à noircir le tableau de la HAT, qui essaie pourtant de redonner une virginité poisseuse à son coup d’Etat. Mais gageons que l’esprit créatif de la HAT saura trouver les accusations qu’il faudra pour faire plonger les kidnappés. Et si les preuves relatives à la crise seront insuffisantes, on les accusera sans doute d’avoir tué Ratsimandrava ou commandité le meurtre d’Abel, le frère de Caïn.
Les Droits de l’Homme du bout des lèvres
Face à toutes ces exactions, la France se fait muette. Elle est trop occupée à pousser doucement mais sûrement à la reconnaissance internationale de son petit protégé, qui sans elle, serait sans doute dans les geôles d’Iavoloha pendant que Marc Ravalomanana préparerait l’accueil du sommet de l’Union africaine. Le Ministre des affaires étrangères Ny Hasina Andriamanjato bénéficie donc de l’aide discrète mais efficace de l’ancienne puissance coloniale. Il commence à parcourir les Capitales pour tenter de convaincre que le pouvoir actuel est véritablement porteur de la flamme démocratique. Àprès Paris où il n’a pas vraiment convaincu l’Organisation internationale de la francophonie, le voici à Addis-Abeba pour rencontrer le groupe de contact sur Madagascar. Il a emmené dans ses valises le vice-amiral Hyppolite Ramaroson, qui va chanter la partition « le Directoire militaire, en son âme et conscience, a donné de bon cœur le pouvoir a Andry Rajoelina, qui n’a donc pas fait un coup d’Etat ». Pour ceux qui auraient oublié le contexte de cette fameuse journée du 17 Mars 2009, voir ici cette vidéo-symbole dont on ne se lasse pas.
Ny Hasina Andriamanjato, homme fort sympathique et respectable au demeurant, a également envoyé au Corps diplomatique une note bilingue le 7 avril dernier. Véritable réquisitoire en vue de le diaboliser, le document liste ce qui lui est reproché à Marc Ravalomanana : « atteinte au respect des droits de l’homme et à la liberté d’opinion », « atteinte aux principes démocratiques », « atteinte à l’Etat de Droit ». Et dans la conclusion intitulée « La HAT en quête du soutien de la Communauté internationale », le document s’achève ainsi : « la HAT est disposée à préserver et redynamiser les acquis relatifs aux valeurs universelles inscrites dans les Chartes internationales ». Rappelons que la Charte internationale des droits de l’homme (comprenant le Pacte international sur les droits civils et politiques) a un caractère obligatoire pour Madagascar, qui en est membre. Car si l’on compare les faits sur le terrain et les déclarations de bonnes intentions, on ne peut que s’effarer de l’épidémie de Pinocchio-isme. Mais bon, tant que ce n’est pas la grippe porcine…
L’annonce d’une invitation de Andry Rajoelina à New-York afin qu’il y donne son point de vue sur la crise financière est donc étonnante. Ban-Ki-Moon, Miguel d’Escoto (Président de l’Assemblée générale de l’ONU), Tiebilé Dramé (médiateur) et le Dr Leus (Directeur du PNUD à Madagascar) se prépareraient-ils également à faire les Ponce Pilate et se rendre complices des abus des bidasses ? « Sans relâche, l’ONU et sa famille d’organisations s’efforcent de promouvoir le respect des droits de l’homme, de protéger l’environnement et de lutter contre la maladie et la pauvreté » proclame fièrement le site web de l’organisation onusienne. Ainsi, alors qu’on espérait que les Nations unies resteraient le bastion des Droits de l’homme, ne voilà-t-il pas qu’elles donnent le signal de la déculottade devant le jeune putschiste, dont les sbires s’asseyent sans vergogne sur les notions de Droit et de justice, ferment les radios et font régner la Loi de la Jungle, ramenant ainsi Madagascar à la Préhistoire ? Andry Rajoelina aime à répéter fièrement qu’il est le plus jeune Chef d’Etat d’Afrique. Lui donner l’occasion d’aller pérorer à la tribune de l’ONU : j’imagine la masturbation intellectuelle que cette pensée représente pour celui qui, il n’y a pas si longtemps, se contentait de faire danser la jeunesse dorée d’Antananarivo.
Cette invitation est-elle authentique, et si oui, que signifie-t-elle ? Car il est évident que les grands de ce monde se moquent éperdument de l’opinion de Andry Rajoelina sur la crise financière internationale. A priori, le Président de la HAT n’a aucune expertise dans le domaine, ses domaines de compétence étant par ordre chronologique l’animation de soirée dansante, l’impression numérique grand format, et les coups d’Etat. L’invitation est donc un coup diplomatique. Par qui, pour quel objectif ? Nul ne le sait, même si on y soupçonne une fois encore l’ombre de bras velus à forme hexagonale. La reconnaissance de la HAT est donc en marche, insidieusement et sournoisement.
Héros célèbres et anonymes
Face aux canons des kalachnikov, à l’abandon progressif par tous les Ponce Pilate de service, à l’hypocrisie de la communauté internationale qui se prépare à faire risette et courbette à Ambohitsirohitra, je ne puis m’empêcher d’exprimer mon respect à Manandafy, Vonjy, Ihanta, Razily, Théo et tous ceux qui ont été arrêtés pour avoir eu le courage de leur opinion et la conscience de leur devoir de se dresser face au coup d’Etat.
Même sans partager leur lutte pour le retour de leur Dada, j’exprime mon respect pour Naivo, Constant, Alain et tous les autres anonymes qui tentent d’animer un mouvement de résistance pacifique, mais sans doute déjà inutile. Tout comme je suis admiratif de ces dizaines de bloggeurs qui jettent à la face du monde la réalité de ce pouvoir de Transition. Comme on peut le craindre tout en devant s’y préparer, les diplomates vont aussi un jour rejoindre les déjà nombreux Ponce Pilate qui se lavent les mains devant le caractère inexorable du coup d’Etat, mais toutes ces archives de photos et de vidéos seront utiles un jour. J’admire ces gens qui continuent à croire que leurs banderoles, leurs mails et leurs imprécations vont être suffisamment puissants pour s’opposer à l’ego hypertrophié des uns, au désir de revanche des autres, aux bidasses, aux motivations géostratégiques et aux impératifs de géopolitique énergétique. J’admire ces gens qui rédigent des textes, des pétitions, des plaintes en sachant qu’elles seront probablement vaines. J’admire ces héros dans l’acte et dans le verbe, et qui puisent dans la foi de leur citoyenneté malgache, les formidables ressorts de la résistance pour faire triompher les Droits de l’homme, soixante ans après la Déclaration universelle. J’admire ces individus qui sont bien plus réactifs que les associations de la société civile et les prêcheurs en chaire. J’admire ces gens qui restent debout dans la tempête, au moment où je me demande si passer une nuit sur deux à essayer d’écrire un éditorial qui ne changera rien, n’est pas une perte de temps.
A tous ces héros célèbres et anonymes, je dédie ces vers de Douglas Mallock, rendus célèbres par Martin Luther King, quelqu’un qui a payé de sa vie son refus de faire le Ponce Pilate (poème trouvé sur fanahy.wordpress.com).
« Si tu ne peux être pin au sommet du coteau,
Sois broussaille dans la vallée.
Mais sois la meilleure petite broussaille
Au bord du ruisseau.
Sois buisson, si tu ne peux être arbre.
Si tu ne peux être route, sois sentier ;
Si tu ne peux être soleil, sois étoile ;
Ce n’est point par la taille que tu vaincras ;
Sois le meilleur, quoi que tu sois ».




