Nous dédions cordialement cet éditorial à M. Joseph, forumiste qui nous interpellait la semaine dernière, suite à notre éditorial intitulé Pays à la dérive cherche homme providentiel : « on ne salit pas un Corps entier comme l’Armée, garante de la paix sociale, seul rempart contre l’anarchie et la Loi du plus riche ou du plus fort. Je trouve abusif et insultant, sinon profondément injuste et condamnable moralement de parler des « actes de barbarie des bidasses de Rajoelina sans foi ni loi » ». Dieu est grand, cette leçon de morale ne nous a pas empêché de dormir du sommeil du bienheureux, à défaut d’être celui du juste.
Le droit de fermer sa gueule ?
L’honorable M. Joseph continue à vivre dans l’illusion que l’armée malgache dans sa version actuelle est « garante de la paix sociale, seul rempart contre l’anarchie et la Loi du plus riche ou du plus fort ». Normal : il vit en dehors du pays et il n’est pas Malgache. Souvent ceux qui donnent les leçons sont ceux qui n’ont les mains plongées dans le cambouis. Car à Madagascar, les actions d’une partie de l’armée depuis un certain temps entrainent des polémiques au sein de la population, même chez les pro-TGV. En dehors de tout cadre légal, à moins que les bérets rouges n’aient été investis secrètement du pouvoir de police judiciaire, des bidasses terrorisent la population civile et procèdent à des arrestations, y compris celles de parlementaires. Leur jeu favori est de fondre sur un barrage, en arrêter quelques-uns qui se trouvent à proximité (que ce soit auteurs du barrage, passants ou badauds), les passer à tabac et les séquestrer dans un camp militaire. Les arrestations se passent toujours dans le respect le plus strict des deux Droits de l’homme qui restent encore à la population malgache : le droit de fermer sa gueule, et le droit d’encaisser les coups. Nous vous invitons à visionner la vidéo suivante qui montre une arrestation mouvementée du coté d’Anjohy, avec Tonton Macoute à l’affiche dans le rôle de Rambo. Sauf que le vrai Rambo avait au moins la décence de ne pas s’attaquer aux civils désarmés.
A peu de choses près, c’est aussi ce qui est arrivé à un groupe de jeunes la semaine dernière. Arrêtés par coïncidence à proximité d’un barrage avec lequel ils n’avaient rien à avoir, ils sont embarqués manu militari et placés dans un camp militaire dans lequel ils ont été torturés sans vergogne, physiquement et moralement (précision importante : ce n’était pas un camp de gendarmerie). Blague favorite des « geôliers » : dire aux jeunes toutes les demi-heures que « dehors, il y a des dizaines de soldats qui ont envie de b… avec vous ». Toutefois, avant de quitter le camp, on les a obligés à signer un papier par lequel ils déclaraient « ne pas avoir subis de sévices physiques pendant l’interrogatoire ». Sans doute au cas où certains ne respecteraient pas les petits secrets des camps militaires, comme le Pasteur Lala Rasendrahasina, kidnappé par les bidasses le 17 mars 2009. Ces jeunes ont cependant eu de la chance. D’autres ne sont pas encore ressortis des camps dans lesquels ils sont emmenés. Il a été publié ici, tel que nous l’avons reçu, un mail de source digne de foi, et qui attire l’attention sur le cas d’une autre arrestation arbitraire par les militaires.
« (…) Andriamamonjy Mahavonjiniaina (VONJY) a été déféré au Parquet et envoyé en mandat de dépôt à la prison d’Antananimora. Son procès est fixé au 30 avril. Ceci veut dire qu’il reste en prison, au moins jusqu’au 30 avril. Son « crime » : il a simplement dit « non, il ne faut pas tuer des malagasy », aux militaires en train de tirer sur des personnes en train de fuir devant le ministère de l’eau, dont l’un a dit « il faut qu’on en tue au moins un ». Ceci est la vérité, car il y a plusieurs membres du personnel du ministère de l’eau, qui ont été témoins de ce qui s’est passé, qui ont entendu Vonjy dire cette phrase, et qui sont prêts à témoigner partout où ce sera nécessaire. Vonjy a été roué de coups de poings, de coups de pieds, et de coups de crosse de fusil. D’après certain qui l’ont vu de près, il est blessé. Des hauts responsables au sein du ministère de l’eau et d’organismes partenaires du secteur de l’eau, de l’assainissement et de l’hygiène, confirment que Vonjy ce matin là était normalement au travail. Il était d’ailleurs en train de préparer la mission pour des actions d’urgence à Manakara-Mananjary ».
La balle n’était pas perdue pour Haja
Mais même dans tout son malheur, Vonjy lui aussi a eu de la chance. Car certains ne sont plus parmi nous pour faire un quelconque témoignage, sauf à titre posthume. La semaine dernière, plus de 50 personnes ont été blessées, et 10 personnes sont mortes. Nous vous invitons à lire la « Lettre à Haja », un poignant hommage à une de ces victimes innocentes des actes de la bidasserie. Haja était une humble aide-bouquiniste à Ambohijatovo, qui a eu le crâne séparé en deux par une balle. Elle n’était ni pro-Ravalomanana, ni anti-TGV, ni fabricante de barrage, ni même légaliste : elle était juste là pour gagner quelques sous, loin de son Ambanivohitra natal. Pour ceux qui ont le cœur bien accroché, vous trouverez ci-joint les images video.
Les balles ne sont donc pas perdues pour tout le monde. Les militaires affirment tirer en l’air, mais s’il faut en croire les images, l’air se trouve donc à hauteur d’homme. Dans ce cas, comment s’étonner qu’il y ait des victimes collatérales ou même directes ? Mais bien entendu, nous sommes dans un pays qui ressemble à celui d’Alice au pays des merveilles : les vedettes sont des personnages de bandes dessinées ou de dessins animés. On connaissait déjà Iznogoud, celui qui voulait à tout prix devenir Calife à la place du Calife. On connaissait déjà Astérix, le petit moustachu teigneux. On connaissait déjà Ali Baba, celui qui ordonne « Sésame ouvre toi » devant les entrepôts du groupe Tiko. Maintenant on apprend que Pinocchio a aussi ses disciples dans la Grande Ile.
Dans l’interview réalisée le lundi 20 Avril 2009 par RFI, on apprend par un haut gradé de l’armée qu’il « n’y a eu que des tirs en l’air ». A la journaliste qui fait ironiquement remarquer que les médecins de l’hôpital et les journalistes confirment l’existence « d’une dizaine de blessés, la plupart par balles », l’interviewé répond sans rire « ces blessés là l’ont été à cause de leur fuite, il y a des gens qui se sont cognés à travers des véhicules, il y a des gens qui ont été bousculés, qui ont été piétinés ».. Et comme la journaliste répète, toujours avec un ton railleur, que les médecins confirmaient l’existence de blessés par balles, le militaire répond dignement : « peut-être que les médecins sont de leur coté, ils exagèrent trop. On n’a pas tiré sur la foule ». Le lendemain, les journaux et les sites Internet contredisaient ces affirmations par la publication de photos tragiques, dont celle de cette personne dont le cerveau pendait à moitié hors de son crâne, fracassé par une balle.
Depuis que cette crise a existé, les exactions de militaires ont toujours défrayé la chronique, et l’utilisation de la force disproportionnée sur les civils est méprisable, qu’elle ait été pour protéger le fauteuil de Marc Ravalomanana ou le strapontin de Andry Rajoelina. C’est valable pour la garde présidentielle qui a ouvert le feu sur la foule le 7 Février 2009. L’Emmo-Nat s’est également rendu coupable en son temps de violences peu compatibles avec l’art militaire. Cependant, la grande différence avec maintenant, c’est que du temps de Marc Ravalomanana, le pouvoir civil contrôlait les militaires, du moins jusqu’à la mutinerie du CAPSAT. A présent, le sentiment général au sein de la population, y compris chez les supporters de Andry Rajoelina, c’est que les militaires n’obéissent plus qu’à eux-mêmes.
Après le carnage du 7 février 2009, nous avons eu droit à une longue série de démonstrations savantes de la part de généraux retraités sortis de leur placard pour nous expliquer que, parce qu’il n’y avait pas eu sommation même si l’endroit était une zone rouge, les tirs à Ambohitsirohitra n’avaient pas respecté la procédure militaire. Haja n’est plus là pour nous expliquer combien de sommations elle a entendu, ni quelle zone rouge existe-t-il à Ambohijatovo, au milieu des bouquinistes. Même question d’ailleurs au sujet des devenus habituels tirs et détonations juste devant l’hôpital HJRA. Soyons lucides, et Andry Rajoelina et son entourage devraient également se ressaisir : après la catastrophe économique et sociale qui nous pend au nez, un autre drame est à nos portes. S’il n’y prend pas garde, l’héritage Rajoelina risque d’être encore plus indigeste... En Afrique, les miliciens sont souvent d’anciens soldats incontrôlables qui ont vu la source de leur « motivation » se tarir, et qui ont choisi de se réunir en bande armée pour se « payer sur la bête », entendre par là racketter la population : telle est l’origine de la plupart des milices africaines, sinistres par leurs pillages, viols et désolation.
Chef suprême désarmé
Censé être le Chef suprême des armées, l’ancien DJ n’est plus en fait qu’un Chef suprême désarmé devant ceux qui ont soutenu son coup d’Etat. Sinon, comment expliquer que les bidasses se comportent comme des « soavaly tapa-kofehy » (chevaux libres de tout contrôle). Cette expression est d’ailleurs à la réflexion mal choisie, car le cheval est un animal extrêmement sympathique et respectable. Pour ceux qui sont encore dans l’illusion d’une soldatesque digne d’estime, nous invitons à la lecture de cette vidéo qui s’est déroulée le 17 mars dans les locaux de l’Episcopat à Antanimena. Au milieu de toutes les conclusions qu’on peut en tirer, nous en retiendrons deux principales. Primo, au début, le timide « non, non, non » que Andry Rajoelina fait avec son index avant de s’engouffrer dans sa voiture montre son impuissance à gérer ses alliés encombrants. Secundo, le départ précipité de Norbert Lala Ratsirahonana illustre le choix du Droit de se défroquer face aux armes. Il est bien loin le temps où Cicéron exigeait dans la Rome antique : « cedant arma togae » (que les armes le cèdent à la toge, symbole du pouvoir civil). Mais finalement, qu’est ce que la symbolique de la toge, dans un pays où même le drapeau national n’est plus un symbole pour l’armée, et son port sur une voie publique devenue cause d’arrestation : encore une fois, où se trouve le héros Razily ?
Sur le plan international, cette impuissance du pouvoir actuel à se faire respecter par les militaires va contribuer à décrédibiliser encore plus la Haute autorité de transition, dont le mode d’accès au pouvoir était déjà bien peu respectable. On se souvient qu’il y a bien longtemps, autrement dit il y a au moins deux mois, les leaders de l’insurrection menaient le combat sous prétexte d’une pseudo-lutte populaire contre la dictature et pour la démocratie. Dans le village planétaire d’aujourd’hui, la démonstration par l’image du grand écart entre les actes et le verbe écorne chaque jour un peu plus l’image de Andry Rajoelina : son silence est-il aveu d’impuissance, d’embarras, ou pire, de complicité ? Mais il est vrai que nous sommes dans le pays du kabary : les promesses n’engagent que ceux qui y croient, dixit Jacques Chirac. Paroles, promesses, engagements : à présent, seule la voix des armes occupe le terrain, grâce à ceux dont la kalachnikov fait office de cervelle, au mépris du Droit, du juste, du mety et du rariny ; et avec la complicité silencieuse de la communauté internationale, de la société civile de salon et de l’Archevêque Catholique qui était pourtant bien bavard autrefois. Silence, on tue.
Post-scriptum : nous avons volontairement multiplié les liens vers les images, afin que les lecteurs se fassent eux-mêmes leur propre opinion sur les agissements d’une partie de l’armée. En ce faisant, nous souscrivons également à la demande d’un ami diplomate qui souhaitait avoir accès à partir d’une seule page web des principales vidéo de la crise pour avoir une vue d’ensemble. En espérant que cela serve aux intérêts professionnels de ce diplomate, et non pas seulement à allumer la bougie de M. Joseph, qui semble-t-il, depuis l’Ile de la Réunion, ambitionne « d’être un chercheur de la Vérité la plus approchante de la Réalité sous toutes ses facettes ». Les petits dessins valant mieux qu’un long discours, nous formons le voeu que les vidéos mentionnées lui donnent enfin la Lumière.





