Il paraît donc que l’on se parle quelque part... Cette fois-ci, on aurait délaissé les berges de l’Ikopa à proximité d’Ambohimanambola pour la résidence du Sénégal, du côté d’Ambohibao.
Ce lieu serait celui où pourrait se trouver un improbable centre de gravité entre Ambohijatovo, Ambohitsorohitra, Neuilly-sur-Seine et Ivandry. Prévenez quand même vos gosses qu’affirmer cela à la prochaine interrogation écrite de géographie, c’est le zéro assuré. Complétez par un cours d’histoire sur 2002, où l’on n’a pas réussi à placer Dakar au milieu de la ligne Analakely Iavoloha.
Ironie de potaches mise à part, la rédaction de ce journal devrait être satisfaite de ces rencontres. Nous avons toujours prôné les vertus apaisantes d’un dialogue élargi et de la recherche d’un consensus intelligent.
Nous devrions donc être ravis de pouvoir nous abandonner aux perspectives d’un déjeuner de Pâques un tantinet amélioré par rapport aux jours ordinaires (« cette année, encore plus que d’habitude, on tâchera de faire comme on peut »), qui devrait précéder l’indispensable pique-nique du Lundi (« les enfants y tiennent ») et les traditionnels embouteillages qui logiquement permettront d’alimenter toutes les conversations de Mardi (« les expatriés qui se sont retrouvé du coté de Nantes sont bien plus... nantis en matière d’autoroutes »).
Sauf que l’optimisme doit être sérieusement tempéré. Petit coup de blues en consultant les archives.
Il s’est passé presque trois mois depuis l’arrivée d’émissaires qu’on espérait providentiels. Il y a quasiment deux mois, nous étions ravis de l’annonce d’une trêve. Et il s’est passé une lune depuis l’énoncé de quelques éléments de réussite d’un dialogue élargi.
Depuis, on peut résumer l’évolution comme suit : on en est à essayer de concilier quatre quarts (Rajoelina, Ravalomanana, Ratsiraka et Zafy) au lieu de trois tiers (les deux premiers et l’improbable société civile).
Il n’y a vraiment pas là de quoi être très rassuré. Tout au long de cette crise, chacun à tour de rôle a posé des conditions, ses conditions. Chacun à tour de rôle a mis en avant sa légalité et/ou sa légitimité. Toutes aussi discutables l’une que l’autre. À ceux qui doutent, nous suggérons de parcourir les archives (il y a un calendrier au milieu de la colonne de droite). Et de s’amuser à intervertir selon les dates les noms des deux principaux protagonistes. Pour ce qui est de la légalité, le scandale du coup de force militaro-HCC est immense. Mais le scandale des chefs de région nommés alors qu’ils devraient être élus selon la Constitution ne date pas non plus d’hier.
Ce qui n’est surtout pas rassurant, c’est que l’on en sait toujours très peu sur ce qui se dit vraiment.
Beaucoup de conditions. Beaucoup de déclarations. Mais sur le fond de ce qui a été ou sera proposé, on n’a pas entendu grand chose. En tout cas, pas grand chose de concret. Je suis désolé, messieurs, mais à lire et à relire vos diverses communications où l’on ne fait que parler des vertus du fihavanana et du dialogue, on ne distingue plus que de la rhétorique sur la rhétorique. Des mpanao kabary qui parlent du kabary.
Et le doute nous envahit : s’ils ne disent rien, c’est peut-être tout simplement parce qu’ils n’ont rien à dire ? Les réelles différences sur le fond sont soigneusement occultées pour « plus tard », pour de futures conférences dont on se demande comment elles pourraient être plus ambitieuses si l’on garde les mêmes acteurs. Toutes les discussions actuelles semblent porter sur des noms de personnes ou sur leur nombre. On nous promet de part et d’autre du changement, mais on se garde de nous dire lesquels et comment. Peut-être par incapacité à le définir.
Impossible dans ces conditions de ne pas repenser aux propos du père Sylvain Urfer selon lesquels le Fihavanana a été depuis longtemps perverti. Perverti en alibi du maintien par la contrainte des rapports de forces existants.
« Time is money ». Il n’y a pas que le titre de cet éditorial de Valis qui reste d’actualité. Chacun des deux protagonistes principaux a promis à un moment ou à un autre à ses partisans que tout serait réglé dans les quinze jours. Il n’y a pas que Paoly qu’on attend.
Et l’identification à des personnalités dont la similarité des tempéraments et des méthodes d’accession au pouvoir rappelle les siamois Imahagaga et Imahalatsa nous amène tous à un panurgime simpliste. S’il y a une constante dans ce pays, c’est la bonne volonté de certains médias à répercuter les communiqués produits en quantité industriels par des groupuscules qui comptent souvent sur l’amnésie des uns et des autres. On peut toujours compter sur la RNM pour nous inonder de textes soporifiques de ralliement à chaque nouveau pouvoir.
À ne parler que de personnes, nous arrivons tous très près du degré zero de la pensée. Y compris dans les forums de ce site où l’on voit débarquer des positionnements par rapport à des personnages aussi inattendus que Benoit XVI. J’attends encore l’arrivée d’inconditionnels de Satrobory ; je ne désespère pas de les voir arriver : on a bien eu droit à des éloges de Sareraka.
Et les idées, quand est-ce qu’on va en parler ? Nous avons peut-être eu tort d’utiliser à un moment le mot de neutralité. « Kakilay » a écrit ici qu’un intellectuel, par définition, est engagé. La neutralité parfaite, c’est celle de l’eau, incolore, inodore et sans saveur, mais qui n’enlève en rien la toxicité de ce que l’on y mélange. Plutôt que de neutralité, ce pays n’a-t-il pas surtout besoin d’objectivité ?
J’achève la rédaction de cet éditorial à ce moment du petit matin où le brouillard se lève sur Antananarivo. Vivement la vraie lumière de Pâques, que l’on fasse sonner les cloches.
Joyeuses fêtes néanmoins aux uns et aux autres. Avec ou sans mouton sur la table.





