Aujourd’hui, pour mon dernier édito, permettez-moi un papier à la première personne, rompant ainsi la tradition de bienséance qui fait qu’on ne parle pas de soi. Non pas pour vous parler de mon nombril profond et velu, qui n’intéresse bien entendu personne. Mais j’estime devoir des explications sur mon choix de quitter l’équipe des éditorialistes réguliers dans laquelle je sévissais depuis fin Janvier 2009, et ce par respect envers la population d’internautes de Tribune.com, avec laquelle j’ai entretenu depuis presque six mois une relation extraconjugale non coupable, régulière et passionnée.
Je suis quelque part un sophiste, et fier de l’être. Que le lecteur se rassure : il ne s’agit pas d’une nouvelle secte des adorateurs de la fille ainée d’un certain Amiral. Je parle plutôt ici de l’école de philosophie qui veut que tout et son contraire peuvent se démontrer par la rhétorique, sans toutefois aller jusqu’à me reconnaitre dans ses effets pervers lorsqu’elle dit que la Vérité n’existe pas.
Ndimby a jeté son masque…
Ikopa, de mes contradicteurs systématiques pro-HAT (quoique tout à fat respectable car amenant la plupart du temps sa contradiction sur le terrain des idées), avait écrit un jour sur le forum à mon intention : « ce que l’on vous reproche, c’est de ne pas mettre votre plume au service de la stabilité (du peuple et non de la HAT) ». C’était là sans doute la plus grande illustration de l’incompréhension envers les nuances de ma position : à mon avis, la stabilité du peuple (et du pays) passent par un apprentissage et un respect des règles démocratiques de base. Comment croire un instant que se complaire dans la perpétration de coups d’État va créer une mentalité suffisamment responsable et citoyenne pour assurer la stabilité du pays ?
En outre, il est extrêmement préoccupant de voir que ce pouvoir de transition est créé sur un ramassis de frustrations, d’esprit de vengeance et de gourmandise alléchée, même si tous ces beaux sentiments pudiquement et hypocritement cachés sous une large couche de propagande fluctuant entre « la volonté du peuple », « sauver Madagascar » ou « création d’une nouvelle société dans laquelle règnera la vraie démocratie dans le respect du statut républicain ». Le vrai peuple, dont les politicards usent et abusent comme marchepied vers leurs ambitions mégalomaniaques, ne s’exprime qu’à travers les urnes. Et le hold-up sur le pouvoir fait par les putschistes et les mutins en 2009 n’a pas laissé ce mode d’expression se faire. Les cliquetis frénétiques des pinces d’écrevisses marbrées dans les rizières ne transformeront jamais leur chef de bande en une belle et douce colombe qui vole dans le ciel.
Je me suis toujours amusé quand un des clowns service au sein du forum s’exclamait de manière suffisante, croyant sans doute révéler à la face du monde avec la satisfaction de celui qui croit avoir inventé le fil à couper le beurre : « ça y est, Ndimby a jeté son masque » (1). En fait, ce genre de petit caca nerveux se retrouvait quelquefois sous la plume des griots du pouvoir de transition, heureux de trouver au détour des lignes d’un de mes éditos, l’affichage de mon opposition de principe contre tout coup d’État, quel que soit son auteur, qu’il s’appelle Ravalomanana en Février 2002 ou Rajoelina en Mars 2009 (sauf qu’en 2002 je n’étais pas encore éditorialiste) : position personnelle qui n’engage bien entendu que moi seul, et non la rédaction de Tribune.com.
Ainsi, pour ceux qui ont suivi le fil de mes éditos depuis le début, il n’y a jamais eu de masque. Ne me reconnaissant pas dans les espèces qui grouillent sur les Places publiques, qu’elle s’appelle Place du 13 mai, Ambohijatovo ou Magros, je revendique ma neutralité entre l’ex-DJ et l’ancien milkman, tout en considérant que la crise actuelle dépasse un simple conflit entre ces deux politiciens. Mais je refuse l’aveuglement d’une impartialité coupable, qui tendrait à mettre sur un pied d’égalité un auteur de coup d’État et sa victime, même si cette dernière méritait plutôt deux fois qu’une qu’on lui remonte les bretelles à cause de ses errements de gouvernance politique et économique.
Je suis donc par essence un légaliste, et je ne l’ai jamais caché. Mon légalisme doit se comprendre comme un attachement aux valeurs républicaines classiques qui se nomment sacralité de la Constitution et primauté des élections. Marc Ravalomanana était un chef d’État élu en 2007, même si les conditions d’organisation de ces élections étaient loin d’être exemptes de critiques. Dès le 3 mars 2009, je démontrai qu’une Place du 13 mai, même remplie à ras-bord (ce qui n’a de plus jamais été le cas en 2009), ne serait jamais le peuple malgache, ou même de façon plus pratique, l’électorat. Mais je ne suis pas loyaliste : je n’ai jamais voté pour Ravalomanana ou pour le TIM, mes intérêts vitaux ne sont pas concernés par leur départ du pouvoir, et je ne suis pas de ceux qui crient avec l’énergie du désespoir « Avereno ny dadanay ».
La neutralité absolue n’existe pas, et encore moins pendant une crise politique. En tant qu’éditorialiste sophiste, j’aurais donc très bien pu aligner mes convictions sur une position pro-TGV, et tenter de faire gober aux lecteurs diverses âneries telles que « c’est le peuple qui a voulu le changement », « Marc Ravalomanana a trahi la patrie », « la HAT va créer les bases pour reconstruire un avenir meilleur ». Ou même, comme l’a dit cet énergumène qui préside cet obscur Président du Parti républicain chrétien français : « Andry Rajoelina a été choisi par Dieu pour sauver Madagascar ». Mais j’aime regarder avec respect le type que je vois dans ma glace tous les matins, même s’il ressemble plus à E.T. qu’à Brad Pitt.
Respect de l’État de droit
Andry Rajoelina a déclaré il y a quelques jours « il y a un État de droit à Madagascar, et il doit être respecté ». Déclaration extrêmement surprenante de la part de quelqu’un qui n’a eu de cesse de s’asseoir sur cet État de droit depuis Janvier 2009. De telles fanfaronnades, tout comme celles de Monja Roindefo qui appelait au respect de l’ordre public pendant les manifestations des pro-Ravalomanana, serait comiques si la situation n’était aussi tragique : à cause de son mode d’accès au pouvoir, le régime de transition n’a aucune légitimité ou crédibilité à exiger le respect. Mais d’un autre coté, il faut être suffisamment lucide pour reconnaitre qu’ils se sont installés aux commandes du pays, et que le processus risque d’être irréversible à cause du contexte, n’en déplaise à ceux qui scrutent le ciel (ou la mer) chaque jour pour voir si leur Dada ne montre pas le bout de ses oreilles.
C’est donc cette conclusion amère mais lucide qui est la première raison qui motive l’arrêt de mes activités en tant qu’éditorialiste régulier. Car au vu de la situation figée depuis des mois, sans qu’aucun élément nouveau ne soit apporté, celui qui écrit régulièrement risque de tomber dans le recyclage d’arguments, la confection de plats surgelés et le radotage. Car tout ce qu’il y avait à écrire l’a déjà été pendant la soixantaine d’éditos que j’ai produits depuis Janvier 2009. Ainsi, par respect pour le lecteur, mais aussi quelque part par respect pour mes convictions envers une certaine forme de journalisme, je considère plus sage d’arrêter avant que je ne me lasse d’écrire, et que les lecteurs se fatiguent de me lire.
La deuxième raison est qu’avec le temps, je me rends compte qu’un édito a peu d’utilité, à part le plaisir et la fierté de pouvoir s’adresser à des milliers de personnes dans le monde tous les deux jours. Mais cela ne change foncièrement pas le cours des choses. On n’a jamais vu un édito transformer un putschiste en homme d’État, un bidasse en militaire, un dinosaure en lapin. Ce désabusement date de l’époque de l’article « Manoratra foana fa eh eh eh » (22 avril 2009). Je ne vois donc aucune utilité à continuer à veiller, souvent jusqu’aux premières lueurs de l’aube, pour écrire des textes qui resteront sans effet sur l’issue de la crise. Car une fois qu’on a compris que le fondement de celle-ci réside tout simplement dans le désir sans limites de Andry Rajoelina de se faire appeler Président, et donc de continuer à diriger la transition envers et contre tout, tous les éditos du monde ne changeront rien à la crise actuelle.
Les éditos sont-ils effectivement sans résultats ? Plusieurs faits démontrent qu’il y a dans leur déroulement des éditos qui ont précédé des « rectifications » dans le parcours de la Haute autorité de transition. On en avait déjà cité quelques-unes. Plus récemment, on notera le recadrage d’Alain Ramaroson qui s’est vu interdire de continuer son cirque à la tête de la Commission « défense et sécurité » de la HAT, ou même de certaines initiatives annoncées subitement par la Commune urbaine d’Antananarivo concernant le tri des ordures après un éditorial assez critique sur l’environnement. Y’a-t-il lien de cause à effet, ou bien ces changements somme toute positifs après les éditos n’étaient que des coïncidences ? Toujours est-il que je persiste et signe ce que j’avais écrit il y a quelques semaines , même si cela avait provoqué le courroux de certains lecteurs (m’étant même fait traiter de mesquin par le forumiste Titi) : dans la mesure où je n’associe en aucune façon le progrès de la HAT au progrès de mon pays, je me refuse donc de servir, même de façon indirecte, de conseiller technique envers le régime de transition.
Si mes critiques avait donc pour effet pervers de l’amener à s’améliorer (et donc á s’enraciner au pouvoir), je considèrerai alors mes éditos comme contre-nature. Je préfère donc m’arrêter et laisser cette responsabilité aux autres (troisième raison de l’arrêt). Car la HAT est par essence même incapable de suivre le seul conseil que j’eus aimé lui donner : quitter le pouvoir et faire appliquer la Loi aux auteurs de coup d’État et de mutineries militaires. Ou à défaut, créer la plate-forme pour une réelle concertation inclusive (et non-folklorique comme les futures Assises régionales et nationale) pour une véritable gestion concertée de la Transition.
A ces trois raisons principales qui tiennent plutôt de la philosophie de ma pratique journalistique, il je pourrai encore en rajouter quelques unes qui sont beaucoup plus terre-à-terre. Le temps passé à écrire des éditos pendant mes nuits et mes week-ends empiète sur tous les autres aspects de ma vie personnelle ou professionnelle. C’est donc aussi le souci de gérer le principal qui m’amène à me défaire du secondaire, car risquer un AVC à cause de nuits blanches trop fréquentes est finalement peu rentable, surtout pour un combat que je sais perdu d’avance : faire prendre conscience au pouvoir de transition de ce qu’est un esprit républicain.
Certains argueront que cet arrêt est une trahison, un acte de lâcheté, un manque de patriotisme ou je ne sais trop quoi encore. Je pense toutefois que j’ai déjà donné, et beaucoup donné, surtout pendant une époque durant laquelle la plupart des journalistes ont choisi de se taire devant les abus de la transition, soit en émargeant chez Viva, soit par satisfaction après des années de frustration à cause de Ravalomanana, soit tout simplement à cause des gros bras, qu’ils soient en treillis ou non. Mon départ laisse également l’espace pour des personnes dont je guettais les commentaires, et que je me réjouis de voir maintenant comme auteur (Rom1, Lalatiana). En attendant que Citoyenne malgache, Vitagasy, Racynt, Niry, Demokrasia fotsiny et tous les autres se jettent à l’eau.
Exercer comme éditorialiste régulier a été un exercice prenant mais passionnant. C’est une page qui se tourne pour moi, ce qui me permettra de consacrer du temps à l’écriture d’un livre sur les crises politiques malgaches avec un ami. A tous, merci pour ces moments de partage et de débat. J’ose espérer qu’avoir été aspergé perdant des mois du fruit de mes masturbations intellectuelles vous aura autant donné de plaisir qu’à moi.
(1) Et je rajouterai d’ailleurs : « et maintenant, il rend son tablier ».





