Par le plus grand des hasards, les pontes de la Haute autorité de transition (HAT) liraient-ils Tribune.com ? Le 14 mai 2009, nous faisions remarquer que la disparition soudaine de Andry Rajoelina de l’espace médiatique avait créé un vide que d’autres s’empressaient de remplir à ses dépens. Dès le lendemain, le Président de la HAT commençait plus ou moins à réapparaitre. Plusieurs de nos éditos ne se sont pas privés de critiquer les abus en matière de droits de l’homme, y compris durant les opérations d’arrestation et de perquisition. Et miracle, Fetison Andrianirina, leader légaliste dont le domicile a été perquisitionné vendredi dernier par la fameuse (ne pas y voir un compliment) CNME, a reconnu que les militaires ont été parfaitement corrects. Et enfin, le 6 mai 2009, nous nous moquions gentiment du site web de la Haute autorité de l’État. Ce site vient d’être revampé dans le design et dans le contenu, et toutes ces absurdités qui n’avaient rien à faire avec un site internet d’une institution censée être de la République ont disparu.
Alors, de son iPhone ©, Andry Rajoelina est-il un de ces milliers de visiteurs anonymes qui lisent Tribune.com chaque jour ? Qu’on se rassure : le Ndimby ne veut pas prendre le risque d’attraper une crise de grosse tête aigue. Disons donc que ces changements de comportement du régime de transition intervenus après des éditos de Tribune.com sont une coïncidence de timing, pour lesquels votre serviteur n’a eu aucune influence. Cette conclusion nous comble d’aise : l’ego est sauf. Ouf. Car si les éditos de votre serviteur avaient pour effet pervers d’aider la HAT à s’améliorer, cela aurait été le genre de phénomène qui donnerait tout de suite l’envie d’arrêter d’écrire. Il n’est pas de notre vocation de servir de conseiller technique, même involontaire, à ce régime : nous laissons cela aux soins de Xena (007) et Basile (22) Ramahefarisoa.
Le web, épine dans le pied des dictateurs
Comme tous les espaces de liberté, le web gêne certains régimes. Internet a une fâcheuse tendance à vouloir se développer en dehors de tout contrôle, et à permettre aux empêcheurs de tourner en rond d’y vulgariser leurs théories séditieuses. Dans l’île de Cuba, un internaute risque jusqu’à 20 ans de prison s’il publie un article « contre-révolutionnaire » sur des sites Internet, et encourt cinq ans s’il se connecte illégalement à Internet, dont l’accès est limité. Cette semaine, les autorités de la République islamique d’Iran ont interdit l’accès du fameux site FaceBook aux iraniens, et ce afin d’éviter que cet outil ne continue à être utilisé avec efficacité par l’opposition quelques jours avant l’élection présidentielle.
Et la palme revient sans doute à la Chine, dont le sens du respect des libertés fondamentales est inconnu de tous. En 2001, des internautes chinois ont été condamnés à 10 ans de prison pour avoir envoyé des mails anti-gouvernementaux à partir d’un compte Yahoo. Vu le poids du marché publicitaire en Chine qui risquait de lui échapper s’il y était interdit, Yahoo a « collaboré » à cette occasion avec Pékin pour permettre les identifications des auteurs. Un internaute a été « invité » par les autorités à suivre un an de rééducation après avoir posté des photos jugées séditieuses. Depuis 2005, le gouvernement chinois a édicté de nouvelles règles permettant une censure accrue d’Internet : selon Chine Information, « L’Etat interdit la publication de toutes les informations dont le contenu est contraire à l’intérêt public et à la sécurité nationale. (…) Les sites d’informations doivent servir le peuple et le socialisme et diriger l’opinion publique dans la bonne direction dans l’intérêt national ».
Alors, à Madagascar, s’achemine-t-on vers un web gasy à la sauce chinoise, cubaine ou iranienne ? Dieu merci, on n’y est pas encore, même si des premiers pas inquiétants ont été faits par les autorités de transition. Ainsi, il y a un mois, TopMada a rapporté que des blogueurs qui couvraient les manifestations ont été menacés par les militaires. Il y a également quelques semaines, Antananarivo avait été épinglé par l’Association Reporters sans frontières pour les atteintes à la liberté de la presse depuis le début de la crise, de part et d’autre des différents camps de protagonistes.
Il y a deux semaines, un fait extrêmement important est presque passé inaperçu à Antananarivo : il s’agissait de l’arrestation, puis de la condamnation à une peine d’emprisonnement avec sursis du Dr. Jaurès Rabemananjara. Lors d’une perquisition, la CNME a découvert dans son ordinateur portable des documents et des photos téléchargées sur Internet. Résultat : accusation de rédaction et de divulgation de tract anti-HAT. Deux remarques. Primo, s’il fallait condamner des gens pour posséder sur leur disque dur et diffuser des documents anti-HAT obtenus sur Internet ou reçus par mail (photos, vidéos, blagues, articles etc.), c’est une bonne partie de la population malgache (diaspora comprise) qu’il faudrait arrêter. Secundo, et quand bien même cela serait vrai, au nom de quelle loi cela serait-il un délit ? À moins que la liberté d’opinion et d’expression, dont se sont abondamment servis comme prétexte les auteurs du coup d’État, ont été subitement suspendus comme le Parlement à Madagascar.
Internet pèse dans la crise 2009
La question des blogs et des forums est également une question épineuse. En tant qu’espace de liberté, la blogosphère gasy est actuellement plutôt de tonalité anti-HAT. Peu contrôlable comme les médias traditionnels, trop libre : c’est un danger pour les adeptes de la pensée unique et de la propagande. Les pro-HAT et pro-TGV sont relativement moins présents, et quand ils le sont, certains discréditent plutôt la cause qu’ils défendent par le peu de pertinence et de courtoisie de leur propos. Ce qui a fait dire avec sagesse au forumiste hendrymodyvoky : « L’avancée en crédibilité et en légalité de la HAT sera proportionnelle à la virulence des propos sur les forums et inversement proportionnelle au nombre des intervenants ». On avait déjà signalé l’efficacité d’Internet et des images dans l’alerte qui a été donnée vers la communauté internationale concernant les violations des droits de l’homme. Cela a valu des critiques même pas voilées envers le pouvoir de transition, qui a laissé transparaitre à ce sujet des signes d’irritations.
Car de par son caractère sans frontières, sans contrôle et en temps réel, les images de Youtube, les photos sur TopMada et Sobika, et les divers posts sur les blogs ont pesé sur l’image internationale de la HAT. Le web 2.0 est donc un outil de résistance pacifique mais efficace. Exemple type : le cas de Razily monté en épingle par des internautes et arrivé aux oreilles du Haut Commissariat des Nations unies pour les droits de l’homme. Internet est donc devenu un repaire d’opposants, qui se trouvent souvent hors de Madagascar, et donc inaccessibles aux représailles. On se rabat donc sur ceux de la Grande Ile, quand on peut les trouver. C’est donc ainsi qu’il faut comprendre le procès de Jaurès Rabemananjara, bouc émissaire pour intimider les internautes coupables de véhiculer des opinions anti-HAT par Internet.
Cependant, il faut reconnaitre qu’il y a des effets pervers de la liberté sur internet : rumeurs, manipulations, diffamations. Souvent enhardis par le courage que donne l’anonymat d’un pseudo, certaines personnes se plaisent à répandre des calomnies et des insultes. On se souvient qu’en 2002, pensant être protégé par cet anonymat, un Malgache de la diaspora en France avait cru intelligent d’insulter Jacques Chirac dans un mail envoyé à l’Elysée. Il s’est fait attraper et condamner. Si sur les sites d’information online enregistrés officiellement, le souci des responsables de ne pas enfreindre la loi rend les dérapages un peu plus difficiles grâce aux modérateurs, sur les forums et les blogs, la porte est ouverte à tous les abus. Il est vrai qu’il y a actuellement un vide juridique total sur Internet à Madagascar. Le fameux code de la communication, préparé depuis 1998 à l’époque du Ministre Betsimifira, est toujours dans les tiroirs depuis dix ans, après que tous les Ministres de la communication se soient assis dessus dans leur volonté de ne pas trop libéraliser la presse. Au cas où…
L’édito « Quelle législation pour le net » de notre confrère James Ramarosaona (la Gazette de la Grande Ile) laisse songeur. « (…) le ministre de tutelle, Augustin Andriamananoro et des dirigeants d’associations de journalistes ainsi que les anciens présidents de l’Ordre des Journalistes de Madagascar se sont déjà mis d’accord sur la nécessité de surveillance et de sauvegarde du net, pour contrecarrer les pirates et surtout éviter la divulgation de fausses nouvelles. Le président de la Haute Autorité de la Transition, Andry Rajoelina et le premier ministre Monja Roindefo Zafitsimivalo seraient conscients de ce fait, surtout qu’au travers du média Internet la transition est taxée comme un régime bananier et composé de putschistes ». Le journaliste James Ramarosaona, dont le combat pour la liberté de la presse ne peut souffrir d’aucune contestation, va-t-il maintenant militer pour aider à imposer une pensée unique ? Espérons que non.
Cependant, dans le contexte actuel, on a du mal à savoir quels sont les repères de la liberté. Un autre grand journaliste, Gilbert Raharizatovo, est devenu Ministre de la communication du Gouvernement de transition. Alors qu’il avait le potentiel pour rester dans l’Histoire comme un des plus grands titulaires de ce poste, finalement, on ne retiendra de lui que le fait qu’il a été le premier homme de presse devenu ministre à avoir fait emprisonner un journaliste. Car on dira ce que l’on voudra contre Marc Ravalomanana, mais au moins il n’a jamais envoyé un journaliste derrière les barreaux. Evariste Ramanantsoavina a certes été relaxé depuis son arrestation. Mais comment admettre qu’il ait été envoyé deux semaines en prison juste parce qu’il s’opposait par ses opinion à la HAT. « Les nouveaux prisonniers politiques seront peut-être des journalistes » avait averti dès le 28 mars 2009 un autre confrère, l’excellent Sylvain Ranjalahy (l’Express de Madagascar). Faut-il utiliser la brosse à reluire pour avoir le droit à la parole ? Faut pas rêver !
Une vraie démocratie a besoin de contre-pouvoir, et le sens démocratique de la HAT reste encore à discuter. Comment le pouvoir de transition va-t-il gérer Internet ? Le modèle chinois va-t-il servir de modèle ? Augustin Andriamananoro, « spécialiste » des nouvelles technologies va-t-il arriver à trouver le juste milieu entre le principe noble de liberté et celui nécessaire de légalité ? Autant de questions qui ne trouveront leur réponse que dans l’avenir. Mais pour le moment, en ce qui concerne la marge de liberté future de la blogosphère gasy, rien n’est encore très … net.




