Andry Rajoelina a donc annoncé qu’il ne se présenterait finalement pas aux prochaines élections présidentielles, mais seulement si aucun autre des anciens Présidents de la République ne le fait également. Le conditionnel est pour nous de rigueur, car nous attendrons la clôture définitive de la liste des candidats avant ledit scrutin avant d’évaluer la valeur de la parole de Andry Rajoelina à ce sujet. Il est vrai qu’au début de la crise, l’ancien Maire de la Capitale avait annoncé ne s’intéresser qu’à diriger la transition « vraiment pour asseoir et établir la démocratie à Madagascar » (Reportage diffusé le 28 mars 2009 sur Arte). Mais en politique plus qu’en gastronomie, l’appétit vient toujours en mangeant. Et dans l’histoire de Madagascar, les exemples de personnes au pouvoir qui promettent de ne plus se présenter avant de passer outre ne manquent pas : les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Mais si le désistement de Andry Rajoelina était réel et effectif, quelle lecture faudrait-il lui donner ?
Une stase imposée n’est pas durable
Il y a presque trois mois, nous écrivions déjà ceci dans notre éditorial du 26 février 2009 : « il est fort probable que Andry Rajoelina a été utilisé par beaucoup de frustrés du régime Ravalomanana comme un moyen de se défaire du Président, un peu comme les béliers pour défoncer les portes des châteaux forts au Moyen Age. Il était le seul à cumuler le courage, les ressources financières et l’indispensable appui d’une large population de la Capitale. Mais une fois la porte du château enfoncée, on laisse toujours le bélier de côté. Et ce n’est pas parce que Andry Rajoelina règne en maître sur la Place du 13 mai qu’il pourra s’imposer à la classe politique et à la population des régions ».
La porte du château-fort (le régime Ravalomanana) est maintenant brisée, et le maître des lieux est parti en exil. Le paysage politique se caractérise par un calme peu fiable. Après avoir décapité le mouvement d’opposition, le gouvernement de transition a imposé une indéniable accalmie de la tension dans la rue, et une apparence de vie plus ou moins normale. On sait toutefois que ce sont des apparences trompeuses, car en sciences politiques, il y a une très grande différence entre la stabilité et la stase. Cette dernière est une situation infligée par la force, qui ne suscite pas l’adhésion de l’ensemble de la population, et dans laquelle l’opposition attend juste la conjonction d’éléments favorables pour créer une explosion : c’est un peu le « tsy maintsy mipoaka ny sarom-bilany » qui est scandé par toutes les foules de toutes les crises sur la Place du 13 mai. Ratsiraka l’a appris en 1991 et 2002, Ravalomanana en 2009. Si rien n’est fait pour redresser l’économie et la dégringolade de l’ariary, l’ampleur de la crise sociale va devenir une autre paire de manches.
Mais pour l’instant, il y a donc une baisse de la tension, du moins si on la compare au mois de Mars ou même d’Avril. Cependant, il y a également un fait paradoxal : la notoriété de Andry Rajoelina semble être sur le déclin. Sur les trois dernières semaines, on ne l’a vu en public qu’à deux reprises : une fois pour accueillir la délégation saoudienne, et la semaine dernière pour l’inauguration de la stèle en mémoire des victimes du 7 février 2009. Pour quelqu’un qui a bâti sa dynamique sur une omniprésence publique et médiatique, la soudaine parcimonie de ses apparitions souligne certains faits. On ne sait trop qui a la véritable autorité sur le pays actuellement, mais on doute que ce soit le Président de la Haute autorité de l’État (HAT). Interviewé par nos confrères de Midi-Madagasikara, un adjudant n’avait-il pas clamé haut et fort que « quand nous agissons, personne ne peut nous empêcher ni nous donner des ordres, même le président de la HAT ».
Alors que Andry Rajoelina s’efface de plus en plus de la scène, pour des raisons que l’on ignore encore, on constate que d’autres personnalités s’agitent et deviennent de plus en plus visibles. D’une part, le Premier ministre Monja Roindefo, qui se lance dans beaucoup de battage médiatique autour de sa personne. De temps à autre, certains des membres de la HAT qui tentent de faire les intéressants de service, sans oublier Rambo I et II qui adorent jouer aux vedettes du petit écran. Nous ne manquerons pas également de noter que malgré une relative discrétion depuis son arrivée, Pierrot Rajaonarivelo a commencé à marquer le terrain par un meeting à forte affluence à Toamasina, et qui perturbe quelque peu la sérénité du pouvoir de transition. Tous ceux qui ont des ambitions commencent donc à se positionner pour occuper les esprits.
Patchwork instable
Le 19 mars 2009, nous écrivions ceci dans notre éditorial : « La plate-forme pour la transition vers la IVème République est un patchwork hétéroclite qui ne peut que voler en éclats, quand viendra la distribution des chaises. (…) Comment Andry Rajoelina va-t-il faire le grand écart entre ces 60 partis et associations politiques réunis au sein de la plate-forme, qui ont chacun leurs objectifs et agenda propres ? (…) Le seul lien qui unissait la plate-forme était le renversement de Marc Ravalomanana. Cet objectif était fait pour les réunir. Maintenant que cela est réalisé, l’ambition de la plupart de s’imposer aux prochaines élections risque de les diviser. Cette coalition de façade va immanquablement s’effriter au fil du temps, comme le FNDR à la fin des années 90, les Forces vives de 1991 ou le KMMR de 2002. Quelle est la force politique et l’envergure de Andry Rajoelina face à tous ces politiciens professionnels et aguerris ? Car ce n’est pas tout que de réunir une minorité vociférante sur le 13 mai, obtenir l’appui de guérilleros et imposer sa volonté aux 18 millions de Malgaches ».
De plus en plus isolé, Andry Rajoelina perd du terrain au profit de ses alliés d’aujourd’hui, qui risquaient fort d’être ses adversaires de demain dans une éventuelle bataille électorale. C’est donc peut-être par lucidité au sujet de sa faiblesse politique qu’il a décidé de se rétracter au sujet des élections présidentielles. Car face à tous ces politiciens aguerris qui ont les réseaux qu’il faut, et là où il le faut, le temps de la transition ne sera pas nécessairement suffisant pour lui permettre de réduire l’écart. Sans oublier que le combat pour modifier la clause de maturité dans la Constitution (40 ans nécessaires pour une candidature aux présidentielles) n’était pas gagné d’avance : c’était un atout majeur dans les mains de ceux qui ne voulaient pas le voir s’aligner à la course. Andry Rajoelina a sans doute cru un moment à l’onction démocratique d’un destin national. Il a testé sa popularité lors de ses quelques tournées dans les grandes villes malgaches, tout en sachant très bien que la quantité d’une foule ne se traduit pas toujours par des bulletins dans l’urne. Il est donc obligé de s’appuyer sur des alliés dans les régions. Or là-bas, il ne peut pas compter sur grand-monde car les ambitions vont également y foisonner. Et pour beaucoup de politiciens, le bélier qui a fracassé la forteresse a déjà fini d’être utile.
Mais surtout, la fameuse majorité silencieuse, celle qui ne va ni à Ambohijatovo, ni à Magros, l’attend sans doute au tournant d’une élection pour lui démontrer qu’une Place du 13 mai plus ou moins remplie est loin d’être le vote de la population malgache. Le désistement de Rajoelina résulte-t-il donc d’une clairvoyance quant à son peu de chances de l’emporter dans un scrutin national, ou bien d’un choix tactique pour montrer sa bonne volonté avant les négociations imminentes ? Les médiateurs lui auraient en effet demandé de se prononcer sur le sujet avant ces discussions. Il avait toujours fait la sourde oreille aux demandes dans ce sens des évêques catholiques. On ne sait si le Comité des sages récemment créé, et dont la composition mériterait tout un éditorial, a pesé dans la décision que Rajoelina vient de prendre.
En outre, force est de reconnaitre que quatre mois après la première manifestation sur la Place de la démocratie, et deux mois après le transfert de pouvoir vers Andry Rajoelina dans les conditions discutables que l’on sait, la situation est loin d’être la réussite incontestable dont il rêvait : l’héritage Rajoelina dans l’opinion publique risque d’être une pilule amère. L’économie a été la première victime : des centaines d’entreprises ont fermé leurs portes, et plus de 15.000 emplois perdus. Sur le plan diplomatique, le refus de la communauté internationale d’avaliser ce qu’elle considère comme un coup d’Etat s’est manifesté par une fermeture des robinets des bailleurs de fonds, qui supportent trois-quarts du budget de l’État. Et par rapport aux légalistes, seul le climat de terreur instauré par les militaires a plus ou moins réussi à vaincre, mais sans convaincre. Enfin, les violations des droits de l’homme commencent à dépasser les frontières de la Grande Ile, tant et si bien qu’un émissaire du Haut-commissariat des Nations unies dans ce domaine est venu enquêter sur place.
Andry Rajoelina n’a donc pas réussi à créer la dynamique pour une adhésion nationale et internationale autour de lui. La pression de la communauté internationale s’accentue, alors que son aide devient indispensable au vu de la situation économique suite à la crise politique, et face à la catastrophe humanitaire qui s’annonce dans le sud avec une probabilité de kere (famine). La réussite de la marche des Malgache pour les droits de l’homme samedi dernier à Paris doit également être un camouflet pour le francophile qu’il est, sauf si le TGV-Europe arrive à en organiser une pareille rapidement. Mais pour le moment, n’en déplaise à son fan-club, l’ancien DJ n’a pas réussi à faire rentrer tout le monde dans sa danse.




