Après une série d’éditoriaux qui ont interpellé la communauté internationale sur son apathie face aux violations des droits de l’homme, on constate qu’un mouvement se dessine timidement : à Antananarivo, un groupe de diplomates est récemment allé visiter les prisonniers politiques. Et du siège de l’ONU à New-York, Ban Ki-Moon affirme être « préoccupé par la poursuite de la crise à Madagascar, qui a conduit à des arrestations pour motifs politiques, à une escalade de la violence et à la perte de vies humaines, et appelle les autorités à respecter les droits de l’homme et l’état de droit ».
Ceci étant dit, je ne vais pas laisser mon ego s’hypertrophier de l’affirmation prétentieuse d’un lien de cause à effet. L’honorable Ban-Ki Moon ne visite certainement ni le site du journal en ligne Tribune.com, ni le blog Fijery de votre humble serviteur. Nous savons toutefois que de nombreux diplomates en poste à Antananarivo le font. En outre, nous savons également que dans la plupart des représentations diplomatiques, un analyste est chargé de faire une revue de presse quotidienne, en répercutant obligatoirement vers les Capitales ou leurs Sièges les articles jugés significatifs. Par exemple, l’Ambassade de France utiliserait (entre autres) la presse pour évaluer la montée sourde d’une certaine francophobie dans la Capitale : ceci expliquerait-il que l’Ambassadeur Chataigner soit devenu plus discret dans l’affichage des préférences hexagonales ? Mais avec les récentes condamnations des violations de droits de l’homme enfin prononcées par la communauté internationale, il semble donc que la presse ait pu jouer sa fonction d’interpellation. On avait fini par croire que les diplomates ne lisaient que les quelques griots qui chantent les louanges de la HAT dans la presse et sur Internet.
En complément, un communiqué de presse reçu de la part d’un « réseau des employés des organismes internationaux » a également créé un malaise dans certains salons diplomatiques d’ordinaire à l’ambiance feutrée. Ses auteurs y expriment leur indignation « devant les droits bafoués des patients et des blessés, devant les tueries et les traitements inhumains faits à nos compatriotes, devant les violences répressives et inadéquates de l’armée », et menacent en ces termes : « nous connaissons la vérité et ne tarderons pas à les divulguer toutes les fois où il sera nécessaire de le faire ».
Droits Humains : nouveau champ de bataille ?
Soit dit en passant, deux jours après que Zaza Ramandimbiarison (directeur de cabinet de la HAT) ait promis à la presse qu’il n’y aurait pas de journaliste emprisonné ou d’entrave à la liberté de la presse par le régime de transition, on apprend l’arrestation de notre collègue Evariste Ramanantsoavina (Radio-Mada) : cela démontre la justesse de notre analyse quant aux belles promesses de Zaza Ramandimbiarison dans notre éditorial après la Journée mondiale de la liberté de la presse.
Quant aux manifestants d’Ambohijatovo (devenus par la force des choses ceux d’Ankorondrano), ils ont perdu la bataille à la fois sur le plan militaire et sur le plan politique. La perte de la bataille diplomatique n’est qu’une question de mois, voire de semaines. Toutefois, il reste un vaste champ de bataille sur lequel ils ne peuvent que marquer des points : celui des droits de l’homme (DH). L’Organisation des Nations unies fait actuellement un grand tam-tam sur la célébration des 60 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH). Le timing est donc adéquat pour que les légalistes s’organisent : il faut ici prendre ce terme au sens large comme tous ceux qui militent pour le retour de l’Etat de droit, et non pas seulement pour ceux qui demandent le retour de leur Dada. La base sera plus étendue, le sujet moins controversé, les sofina vazaha plus attentives. De plus, dans cette activité il n’y aura pas de chômage : il suffit de suivre à la trace certaines réincarnations en treillis de l’homme préhistorique.
L’objectif serait de développer concrètement la coordination d’une pression nationale et internationale. Primo, obliger le régime de transition à limiter les violations des droits de l’homme. Secundo, encourager la communauté internationale à mettre la pression sur la HAT dans ce sens. Et tertio, faire collaborer les Gasy quelle que soit leur localisation géographique pour une remise à l’honneur des droits de l’homme à Madagascar.
Dans le contexte actuel, le première action serait de coordonner l’archivage de la documentation (écrite, audio, vidéo), ainsi que la collecte et le traitement des informations : pour le moment, il y a trop de disparités dans les sites, les blogs et les organisations de la société civile malgache, pas très efficace jusqu’à ce jour malgré quelques interpellations verbales. Ensuite, coordonner la production de réflexions spécifiques aux DH et s’entraider pour leur assurer la plus large diffusion dans le monde : sinon elles ne resteraient que des élucubrations mentales et confidentielles d’intellectuels. Ainsi, il sera possible aux tenants de l’Etat de droit de donner une force et des destinations utiles et efficaces aux pétitions, comme par exemple les bureaux spécialisés du Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme à Genève. Mais bon, souvent les ONGs internationales sont plus efficaces que les Nations unies : le site des Procédures spéciales du Conseil des droits de l’homme de l’ONU indique que « normalement, les titulaires de mandat envoient une lettre au gouvernement pour lui demander s’ils peuvent se rendre dans le pays, et si le gouvernement accepte, il répond par une lettre d’invitation ». En résumé, il faut écrire au Colonel Rakotonandrasana pour demander la permission d’inspecter les cachots de camps militaires. What a wonderful joke !
Le lobbying avec la société civile internationale doit donc être une action prioritaire. Il s’agira alors de créer des liens avec les grandes organisations mondiales qui défendent les libertés fondamentales (Amnesty international, Human rights watch, Reporters sans frontières), et ce afin de créer un focus documenté sur Madagascar. Car si la communauté internationale n’est pas très regardante en matière de droits de l’homme en Chine, dont le poids dans l’économie mondiale permet de passer outre, les occidentaux sont souvent plus sévères envers les pays du Tiers-Monde. Pour une fois, notre relative pauvreté est donc une chance !
Enfin, les actions de lobbying devraient aboutir à pousser le Système des Nations Unies local à appuyer la création par la société civile d’une structure d’observation et de reporting en matière de DH. Ce sera pour cette institution quelquefois poussiéreuse la démonstration qu’elle peut être concrète, et non pas seulement faire des séminaires et de jolis logos sur le sujet. Et à l’extérieur, la diaspora devrait travailler avec les activistes internationaux en matière de droits de l’homme, afin de donner plus d’efficacité et de visibilité à des actions de sensibilisation de l’opinion internationale. Par exemple, une belle exposition en plein New-York de posters grand format (à faire imprimer par Injet) avec la photo de Haja, la bouquiniste tuée à Ambohijatovo, pendant le passage de Andry Rajoelina en Juin. Pour qu’elle ne soit pas morte en vain, cette photo traumatisante devrait être présentée à la face du monde pour montrer ce dont le régime de transition est capable, mais en prenant toutefois soin de demander la permission de la famille.
Forêts de blogs
Les premiers pas de cette prise de conscience de la Nation malgache ont été faits : les avancées technologiques du web 2.0 permettent de fédérer les Malgaches à travers le monde. Il est d’ailleurs étonnant de constater que dans la forêt de blogs, de sites webs et de forums consacrés à Madagascar, ceux qui soutiennent la HAT sont en nombre infime par rapport à leurs adversaires. On note entre parenthèses que le site de la HAT devrait recevoir l’award du pire site institutionnel. Censé être la vitrine d’une institution de la République, le style de ce site louvoie entre site de propagande de parti politique, blog destiné à diaboliser Marc Ravalomanana, et description de l’équipe de Oui-Oui au pays des merveilles : ceux qui seraient avides d’en apprendre un peu plus sur la capacité et la volonté des nouveaux dirigeants à assurer le développement économique du pays se contenteront d’apprendre qu’un tel « s’est foulé la cheville à Ambohitsirohitra le 7 Février », qu’un tel « est descendu sur la Place du 13 Mai avec son brassard tricolore », et que pour un troisième, « la participation au mouvement Orange en 2009 est une sorte de revanche ». Quant au portrait du Président de la HAT, il semble calqué sur les modèles des textes du Djoutché à la gloire de Kim Il Sung : pour un peu, on se croirait en train de lire la biographie du fils improbable de James Bond et de Zorro, sauf que ces deux sont de vrais héros. Mais bon, au moins la photo est réussie, malgré ce qui semble être un excès de zèle de la maquilleuse.
Heureusement donc qu’il y a autre chose dans le web gasy. Des idées novatrices voient sans cesse le jour pour placer Madagascar honorablement sur la toile mondiale. Mis en place par notre ami forumiste Lalatiana, le beau projet Madagoravox se veut être « un portail contributif citoyen d’information et de veille économique et politique dédié à Madagascar ». La charte éditoriale de Madagoravox annonce l’objectif : « créer un réseau de rédacteurs citoyens profondément attachés à Madagascar et à son développement, pour qu’ils puissent échanger, partager et construire ensemble l’information la plus sincère sur Madagascar ». Notre Marianne tropicale, la Citoyenne malgache a ouvert son blog pour capitaliser par des échanges d’idées le réseau créé par son initiative de pétition lancée il y a quelques semaines. Le fan-club de Razily a également ouvert une pétition pour exiger la libération de ce héros national. L’initiative Foko permet de localiser les incidents sur une carte de Madagascar.
Une recherche dans Google © sur les critères « blog,madagascar » donne 11 millions de hits : on pourrait donc rallonger à l’infini la liste de blogs brillants, tels que ceux de Mialy, de Radotiana, de Sylvain Rakotoarison, de Vola, de DagoTiako, de Gazety Nety, de Tattum, de NJ, de Maintikely, de miaCasa et de tous les autres. Sans oublier deux sites essentiels : celui de Sobika et de TopMada, devenus de fantastiques banques d’images et de documents sur la crise.
C’est donc la fédération de toutes ces énergies qui pourrait redonner un second souffle à certaines valeurs humanistes, tout en unissant par le cœur et par l’action les Malgaches de Dago et d’Andafy. Cette création d’une synergie Gasy pour le respect des droits civiques à Madagascar aura plusieurs valeurs ajoutées. C’est un travail concret pour le présent, tout en étant un investissement pour le futur : la crise n’est pas finie et risque de rebondir avec les futures campagnes électorales. De plus, elle permettra de réunir à travers une collaboration utile et positive les Malgaches restés au pays et la diaspora à travers le monde.
En résumé, les légalistes (au sens large) devraient coordonner les actions d’alerte, d’interpellation et de dénonciation des violations des droits humains pour leur donner la masse critique nécessaire à l’efficacité. Et si, en passant, la pression internationale à cause des violations de droits de l’homme devenait l’épine qui entrainera la gangrène dans le pied d’Ali Baba, de Pinocchio, de Rambo ou de Barbe-blanche, la larme que l’on versera ne sera certainement pas de tristesse.







