« Les leaders du coup d’Etat (…) ont rapidement suspendu la constitution du pays, et se sont engagés à organiser des élections (…) ». « Human Rights Watch a recueilli les récits de victimes et de témoins (…), presque tous commis par des soldats lourdement armés portant des bérets rouges et se déplaçant dans des véhicules tant civils que militaires officiels sans plaques d’immatriculation ». « Human Rights Watch a aussi documenté de multiples cas d’extorsion de la part de soldats au cours de contrôles d’identité de routine ; le viol d’une jeune fille de quinze ans commis le 31 mars par un soldat ; et plusieurs cas d’intimidation de magistrats (…) ». « (…) les victimes ont toutes affirmé à Human Rights Watch que depuis le coup d’Etat, l’armée avait de plus en plus pris la responsabilité de certaines tâches de police, notamment des enquêtes criminelles ». « Toutefois, il n’a été présenté à aucune des victimes de document officiel justifiant ces actions, par exemple un mandat d’arrêt ou de perquisition ».
Pas de panique : les phrases ci-dessus n’ont pas été écrites au sujet de Madagascar, du moins pas encore. Elles ont été extraites d’un rapport de l’ONG américaine Human Rights Watch (HRW) au sujet des abus perpétrés par les militaires après le coup d’Etat de Décembre dernier en Guinée. Toutefois, il est extrêmement inquiétant de constater certaines similitudes entre ce qui se passe à Antananarivo et ce qui se passe à Conakry. L’éditorial de ce jour sera le plus court possible, afin de vous encourager à prendre le temps de lire cet article de HRW intitulé « Guinée : Le gouvernement doit discipliner les soldats ». Selon les griots qui chantent les louanges de la HAT, il n’y a pas eu de coup d’Etat à Madagascar, mais un tolom-bahoaka validé par la Haute cour constitutionnelle. Or, selon Nicolas Sarkozy et Barack Obama, qui président deux États ayant quand même un tout petit peu plus d’expérience que Madagascar en terme de pratique démocratique, ce qui s’est passé à Madagascar était un coup d’Etat. Quelle parole est alors la plus crédible : celle des putschistes ou celle de Présidents démocratiquement élus au suffrage universel et suivant la Constitution en vigueur dans le pays ? Coup d’Etat, droits de l’homme, libertés civiles et publiques, vérité : de tous temps et en tous lieux, cela n’a jamais été compatible.
A la fin de la semaine dernière, le monde entier a célébré deux journées mondiales, porteuses de symboles pour la liberté : le 1er mai, journée du travail et le 3 mai, journée mondiale de la liberté de la presse. Encore deux des ces innombrables journées du folklore onusien, et qui sont censées « éveiller les consciences sur des problèmes internationaux ». Pour l’aspect historique, rappelons que le 1er mai commémore la grève sanglante du 3 mai 1886 aux usines McCormick de Chicago (USA), pour l’instauration de la journée de huit heures (répression de la liberté syndicale). Quant à la Journée mondiale de la liberté de presse, elle a été instaurée par l’Assemblée générale des Nations Unies en décembre 1993 après la tenue du Séminaire pour le développement d’une presse africaine indépendante et pluraliste.
Un peu à l’image des Nations unies que le Général de Gaulle appelait de façon ironique « le Machin », les journées des Nations unies sont grandiloquentes mais d’une efficacité souvent discutable par rapport aux objectifs. Sur le site web de l’ONU qui vient d’ailleurs d’être relooké, les cinq piliers de son action sont mis en valeur dans le menu du haut : « Paix et sécurité », « Développement », « Droits de l’homme », « Action humanitaire », « Droit international ». Comment alors comprendre que le Président de l’Assemblée générale d’une organisation aux buts aussi nobles, se discrédite en invitant l’auteur d’un coup d’Etat, arrivé au pouvoir grâce à l’appui d’une junte, et qui s’y maintient par le feu et le sang des opposants à travers les coups de force de gros bras en treillis ? Les violations des droits de l’homme à Madagascar furent quasi-quotidiennes ces dernières semaines, mais l’ONU n’a pipé mot, à part dans une phrase noyée dans le dernier communiqué conjoint du groupe de contact à Addis-Abeba. Alors les Nations unies, remparts pour les Droits de l’homme et les libertés à Madagascar : laissez moi ricaner. Surtout quand on compare, d’un coté leur silence assourdissant lors des répressions à Ambohijatovo ou des arrestations des leaders légalistes, et de l’autre coté leur empressement à placer Andry Rajoelina sous leur protection le 9 mars 2009 quand il avait failli être arrêté par l’Emmo-Nat. Pourquoi l’ONU et la France n’ont rien fait de tel pour Manandafy ?
Des journées vides de sens
Pour en revenir à la journée du 1er mai, sans doute rares seront les « journées du travail » qui seront aussi amères à Madagascar. A cause de la crise politique qui a suivi le mouvement insurrectionnel mené par Andry Rajoelina, près de 250 entreprises ont fermé depuis Janvier 2009, et entre 10.000 et 15.000 personnes ont perdu leur emploi. Les pertes des entreprises se chiffrent en milliards, des secteurs comme le tourisme sont touchés de plein fouet. Toutefois, que l’on se rassure : en matière d’emploi, la crise n’est pas perdue pour tout le monde. En effet, beaucoup des membres de la HAT qui vivotaient avant le coup d’Etat se sont soudainement retrouvés avec un salaire confortable de plus de quatre millions d’Ariary par mois. Et puis ces fameuses images de bidasses allant faire leurs emplettes dans une grande surface, leur cerveau en bandoulière : la baisse du pouvoir d’achat ne concerne apparemment pas tout le monde. En attendant, le pauvre Malgache qui a servi de marchepied sur la Place du 13 mai va voir son niveau de vie tomber peu à peu en décrépitude. Ali Baba, Ali Baba, comment s’appelle celui-là ?
Quant à la journée du 3 mai, célébrée par la presse malgache au Solimotel, elle a permis d’entendre les belles déclarations d’intention de Zaza Ramandimbiarison, Directeur de cabinet de la HAT. Celui-ci nous a promis que le régime actuel ne fera rien pour entraver la liberté de la presse. Ce discours prête à sourire. Non pas que M. Ramandimbiarison ne soit un homme de parole, loin de là : il est sans doute une des rares personnes dignes d’estime qui fréquentent actuellement les couloirs d’Ambohitsirohitra. Mais ce discours n’était pas crédible pour deux raisons.
Primo, on se demande bien ce que vaut la parole de Zaza Ramandimbiarison, qui malgré toutes les qualités morales pour lesquelles nous le reconnaissons comme tel, ne pèse pas lourd face aux cousins Dalton en treillis. Intellectuel, technocrate, humaniste, nourri aux vertus du libéralisme pendant les nombreuses années durant lesquelles il a vécu aux Etats-Unis, M. Ramandimbiarison représente l’aile modérée et respectable de l’entourage de Andry Rajoelina (toutefois, malgré son caractère pas toujours facile, pour que le portrait soit complet). Cependant, il est noyé dans un océan de revanchards, d’opportunistes, « de vieilles planches qui prétendent faire de nouveaux meubles », et pire, de brutes épaisses dont le mode d’expression préféré est la voix des armes et celle des insultes les plus méprisables. Pour le moment, ce sont ces « faucons » qui règnent à Ambohitsirohitra et sur la ville, ce qui tend même à confirmer que Andry Rajoelina pourrait n’être qu’un homme de paille sous leur contrôle. Dans ce contexte, peut-on croire la réalité des promesses de M. Ramandimbiarison envers la presse, même si sa bonne foi ne peut être mise en doute ?
Secundo, le bilan du coup d’Etat perpétré par Andry Rajoelina est désastreux sur le plan de la liberté de la presse à Madagascar. Le drame le plus marquant aura été le cas de Ando Ratovonirina, journaliste-reporter d’images de la télévision RTA, mort par balles dans l’exercice de ses fonctions. Rappelons qu’il couvrait la marche vers Ambohitsirohitra organisée par des « stratèges », qui y voyaient peut-être le moyen de provoquer les martyrs dont leur tolom-bahoaka avait besoin. Mais d’autres journalistes seront également agressés dans l’exercice de leurs fonctions sur des lieux de reportages ; idem pour les reporters en herbe qui se font repérer par la soldatesque en action en train de prendre des images de leurs abus. Des stations audiovisuelles ont été fermées, sous les mêmes prétextes fallacieux dont usait Bruno Andriantavison sous l’ère Ravalomanana. Maintenant, les membres de la presse malgache commencent à filer doux, de peur de se faire kidnapper manu militari par des soudards dont le vin n’est sans doute pas le pire vice, ou de voir leurs locaux menacés d’incendie (comme ce fut le cas de nos collègues de Midi-Madagasikara, jugés pendant la crise pas assez « coopératifs » avec les révolutionnaires). Et bien entendu, l’opposition n’a toujours pas accès à l’audiovisuel public, malgré les récriminations outrées entendues sur la Place du 13 Mai quand les leaders insurrectionnels cherchaient des prétextes pour entrainer la foule dans son sillage. Alors HAT = liberté d’expression ? Nul besoin de démontrer que cette équation n’est qu’une gigantesque farce, du moins jusqu’à preuve du contraire. Demandez à Manandafy, à Ihanta, à Razily, au Pasteur Rasendrahasina, ou éventuellement à Haja (la bouquiniste morte à Ambohijatovo) et à Ando, le journaliste de RTA.
J’entends d’ici la voix de certains cerveaux mal irrigués, qui vont s’exclamer face aux dénonciations des dérives du pouvoir de Transition : « peut-être, mais sous Ravalomanana était-ce la bonne gouvernance » ? « Peut-être, mais sous Ravalomanana les Malgaches étaient-ils heureux » ? « Peut-être, mais Ravalomanana n’a-t-il pas fait tirer à Ambohitsirohitra » ? Peut-être, mais sous Ravalomanana les Malgaches étaient-ils libres » ? Questions non seulement incongrues mais étonnantes : ces gens-là ont-ils renversé Marc Ravalomanana pour faire un copier-coller de ses défauts, ou bien les belles promesses de lendemains meilleurs n’étaient-elles que des leurres, comme personnellement nous l’avons toujours subodoré ? « What a Wonderful World » nous chantait Louis Armstrong : sans doute parlait-il d’un monde où Madagascar sera rayé de la carte pendant quelques années, le temps de ce régime de transition. Au moins.





