A=B, B=C, donc A=C. Les mathématiciens parleront de transitivité, les linguistes de syllogisme : « Tous les animaux sont mortels ; or tous les hommes sont des animaux ; donc tous les hommes sont mortels » (Aristote). A Madagascar, on pourra dorénavant parler de « ratsirahonanerie ». Définition : argutie juridique manigancée par l’ancien Président de la HCC pour permettre à Andry Rajoelina de devenir légalement Chef de l’Etat Malgache : « Le Président Ravalomanana a donné le pouvoir légal au Directoire militaire ; le Directoire militaire l’a transféré à Andry Rajoelina ; donc Andry Rajoelina est devenu le Président légal ».
Un syllogisme n’est cependant pas toujours vrai, comme le montre cet exemple d’école : « Ce qui est rare est cher. Or un vieux cheval bon marché est rare. Donc un vieux cheval bon marché est cher ».
Le possible manque de logique d’un syllogisme n’a pas pourtant empêché le tombeur de Marc Ravalomanana d’être installé officiellement samedi dernier comme Président de la Haute autorité de l’Etat (HAT). C’est bien pour son ego, c’est bien pour sa libido (au sens latin d’ambition, ne rien y voir de licencieux…). Car depuis les débuts d’Injet, l’homme aime qu’on l’appelle Président, ou encore « PDG ». Qu’il en soit donc ainsi. Sinon, les boutonneux du CAPSAT (cinq ou quatre boutons, selon le grade) se chargeront de rappeler les récalcitrants à l’ordre.
Le Don Guichotte de la bonne gouvernance
Lors de son discours d’installation officielle, Andry Rajoelina s’est posé en chevalier pourfendeur des abus de mauvaise gouvernance démocratique et économique, style chevalier Don Quichotte. A part le chapitre de la réconciliation nationale et la promesse de déclaration de son patrimoine, son discours de samedi a sensiblement été sur les mêmes thématiques que Marc Ravalomanana durant sept ans : bonne gouvernance, rigueur dans la gestion des finances publiques, indépendance de la justice, lutte contre la corruption, libéralisation économique, démocratie réelle. Un discours attrape-bailleurs de fonds, pour tenter de faire croire qu’il est largement plus sérieux et motivé que tous les précédents dirigeants réunis, et qu’il mérite l’onction internationale. L’expérience de Ravalomanana et de tous les autres montrent toutefois que ce n’est pas ce qu’on dit qui est important, mais ce qu’on fait, car les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Comme dirait quelqu’un que la formule a rendu célèbre, ny asa vita no ifampitsarana (c’est à l’œuvre que l’on reconnait le forgeron). On demande donc à voir.
Malgré le coté séduisant de son discours, rien n’autorise encore à l’optimisme sur la capacité et la volonté de Andry Rajoelina à devenir un champion de la démocratie à Madagascar. Ce discours ronflant peut donc n’être qu’une déclaration de bonne volonté de plus, et grossir les archives des actes manqués depuis le retour à l’Indépendance en 1960. En effet, et sans vouloir faire de procès d’intention, comment est composée la nouvelle équipe dirigeante ? Un auteur de coup d’état (ce qui montre son courage, mais aussi sa mentalité), légalisé par une argutie juridique ; soutenu par des mutins qui font office de garde prétorienne ; renforcé par une équipe de propagandistes talentueux et sans scrupules ; le tout assaisonné d’une poignée de politiciens aigris, frustrés et revanchards : c’est donc cette équipe improbable qui est censée amener Madagascar vers les sommets de la démocratie. La Dream team est aux commandes...
Faut-il alors donner a priori sa confiance à Andry Rajoelina et lui donner un chèque en blanc ? Minoa fotsiny ihany (crois seulement), nous exhortait (Saint) Marc. A force de croire bêtement depuis 2002, voilà ou nous en sommes. On aurait sans doute gagné à apprendre par cœur le sage proverbe polonais qui enseigne « qu’avant de croire, il faut commencer par douter ». Donc, donnons-nous la liberté de douter, et attendons de voir Rajoelina à l’œuvre. Premier test : sa réaction face à la partie silencieuse de l’opinion qui a décidé de sortir de sa réserve depuis samedi, et à l’opposition pro-TIM et pro-légalité qui tente de se réorganiser au milieu de ses lambeaux. Second test, sa capacité à contrôler les bidasses du CAPSAT. Troisième test, son comportement envers la liberté de la presse et son acceptation des critiques, mais aussi, par la volonté qu’il affichera pour brider les quatre mousquetaires de Viva, la radio des 12 collines. Quatrième test, sa volonté à empêcher une chasse aux sorcières populiste et à réduire les profondes fractures qui se sont créées dans la société Malgache. A moins que, comme Marc Ravalomanana en 2002, Rajoelina ne se considère lui aussi omnipotent, invulnérable et omniscient, ce qui rendrait alors la réconciliation inutile. Ce genre d’aveuglement ne tient cependant que jusqu’au prochain coup d’état, et jusqu’à ce que réapparaisse cette litanie ridicule récitée par les sots à l’intention du pire sourd, celui qui ne veut entendre : tenenina foana fa eh eh eh… .
Des signes inquiétants
Dans l’attente de la réalisation des promesses mirifiques et mirobolantes, que voit-on maintenant ?
On parle d’indépendance de la justice, mais dans le reformatage de la HCC qui vient d’être institué, seul un membre sur onze sera nommé par le Conseil supérieur de la magistrature. Le reste sera nommé par l’Exécutif, dont quatre par le seul Andry Rajoelina. On se demande donc dans ces conditions par rapport à quoi ou à qui cette HCC sera-t-elle indépendante ? A moins que le jeune Rajoelina ne lorgne déja sur les prochaines élections présidentielles. Sinon, comment expliquer qu’il se précipite ainsi pour inféoder 36% de la HCC ?
On parle de droits de l’homme et de démocratie. Comment dans ce cas juger les dérapages incontrôlés du CAPSAT au Bucas d’Antanimena ? Des bidasses qui braquent leurs armes sur leurs supérieurs, des religieux et des diplomates ; des troufions qui arrêtent sans aucun mandat de police judiciaire des généraux et un pasteur ; des soldats qui jouent au barman en menaçant de faire boire à leurs « invités » des cocktails fumeux : elle est belle, l’armée de la République ! En fin de semaine, un communiqué du Chef d’état-major général (colonel) André Ndriarijaona a promis de lancer une enquête interne. Avec impatience mais sans illusion, on en attend les résultats, et on se contentera en attendant de baser l’opinion concernant le CAPSAT sur ce qu’on a vu : d’une part, les scènes au Bucas, et d’autre part, les explications oiseuses du Caius Obtus de service (1) au sujet des arrestations et séquestrations perpétrées par les militaires du CAPSAT lors de la journée du 17 mars 2009. On note également qu’il n’y a eu aucune réaction officielle de Andry Rajoelina par rapport à tous ces abus. Ce silence est-il un silence gêné, un mutisme complaisant, ou pire, une quiétude approbatrice ?
La démocratie c’est le respect des procédures Constitutionnelles pour prendre le pouvoir. Il appartient à chacun de juger. La compétence juridique de Norbert Lala Ratsirahonana, alliée au soutien amical des mutins du CAPSAT a permis de transformer de manière abracadabrantesque un coup d’Etat en situation (parait-il) tout à fait constitutionnelle. Même s’il vaut mieux entendre cela que d’être sourd, la légalité ne souffre donc plus aucune discussion, mais la légitimité, la classe et la transparence pour y arriver prêtent plus qu’à débat.
C’est donc sur ces derniers points que la communauté internationale coince. Les condamnations et les refus de reconnaissance se suivent et se ressemblent.
La position américaine, cinglante pour la cause du TGV, illustre que Andry Rajoelina paye très cher les errements de sa soldatesque avinée envers l’ambassadeur des Etats-unis, qui ne s’est sûrement pas privé de faire son rapport sur le braquage d’armes auquel il a eu à faire face. Il en est certainement également ainsi auprès des diplomates de l’ONU, ce qui risque de ne pas être de bon augure pour Rajoelina. Même la France, par la voix du Président Sarkozy, a du se prononcer contre la manière dont Marc Ravalomanana a été renversé, et a traité l’opération de coup d’État. Machiavel et Foccard doivent applaudir de leurs doigts osseux... Sentant monter un sentiment anti-français au sein d’une part non négligeable (du moins en qualité) de l’opinion publique à cause de son comportement durant la crise, la France va certainement faire semblant de prendre ses distances, tout en mettant en branle et en souterrain sa diplomatie pour faire reconnaitre Rajoelina par les instances internationales (ONU, UE et UA). Cela lui permettra ensuite de monter, comme si de rien n’était, dans un des wagons de queue du TGV et apparaitre innocemment comme un passager parmi d’autres, et non comme le chef de gare.
Note : (1) Dresseur de gladiateurs de son état, Caius Obtus est une des vedettes de l’album « Astérix chez les gladiateurs ».







