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jeudi 8 janvier 2026
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Editorial

Justice au service du Droit ou des ambitions personnelles ?

mercredi 7 janvier | Ikala Paingotra |  1015 visites  | 3 commentaires 

La semaine dernière, le système judiciaire s’est intéressé à deux proches d’Andry Rajoelina, la député Marie Michelle Sahondrarimalala, et l’ancien conseiller à la Présidence de la République Soalihy Moussa. Point commun de ces deux personnalités : avec le député Milavonjy Philobert, vice-président de l’Assemblée nationale représentant l’opposition, elles sont les seules à continuer à critiquer ouvertement les nouvelles autorités. Ont-ils l’illusion de l’existence d’un système démocratique, alors que leur clan orange a contribué sans scrupules à le détruire ?

Comme d’habitude, les autorités ont argué de procédures enclenchées en applications de la Loi, et non des actes motivés par une quelconque vengeance politique. Pourtant, il y a des actes qui autorisent à se demander si certaines pratiques actuelles sont compatibles avec l’esprit de la Refondation, alors qu’elles semblent n’être que des réplications des abus de juridisme des régimes précédents pour intimider l’opposition politique. Ravalomanana l’a fait contre les pro-Ratsiraka en 2002, Rajoelina contre les pro-Ravalomanana en 2009. Personne ne va donc être impressionné par les déclarations prétendant à la pureté des intentions contre les pro-Rajoelina en 2025.

Rappelons que dans l’Histoire, des actes discutables ont été entrepris au nom de la Loi sous le nazisme, l’apartheid, ou la colonisation, pour ne citer que ces régimes. Agiter le prétexte de la Loi comme un épouvantail a donc des limites dans un pays habitué à l’arbitraire et à l’État de droit tordu sous Rajoelina, Ravalomanana ou Ratsiraka. L’idée n’est pas de défendre l’indéfendable. Si des faits doivent être reprochés à des proches de Rajoelina, quels qu’ils soient, qu’ils répondent de leurs actes mais devant une Justice équitable et sereine, et non d’une Justice instrumentalisée pour répondre à des besoins de propagande. Or, à la fois pour le profil des acteurs actuels et la façon dont perquisitions se passent et les cibles d’enquêtes choisies, il est difficile de ne pas faire oeuvre d’esprit critique et penser que derrière le juridisme, l’objectif est d’intimider les pro-Rajoelina pour faire taire les critiques contre le pouvoir actuel.

Grille de lecture

Il y a trois points dans une grille de lecture que nous devons garder à l’esprit en observant les agissements actuels du ministère de la Justice contre les opposants.

Ambitions politiques.

Premièrement, la ministre Fanirisoa Ernaivo est une politicienne, dont l’ambition présidentielle est bien connue, comme l’atteste sa candidature en 2018. Il est fort probable qu’elle envisage de se présenter à la prochaine, et faire mieux que les 14.117 voix (0,28%) qu’elle avait obtenus à l’époque. Elle utilise sa fonction actuelle comme un tremplin pour acquérir de la visibilité politique sur les plans national et international, tout en recherchant des opportunités d’attirer au moment utile des financements pour les campagnes électorales à venir. Ses agissements actuels en vue d’apparaître comme la “Madame Assainissement” ou le "zorro anti-corruption" du secteur de la Justice sont-ils alors au service du Droit, ou de ses ambitions personnelles ?

Dans le but d’illustrer sa personnalité, rappelons que Fanirisoa Ernaivo avait été révoquée de la magistrature en 2019 pour des propos inacceptables contre la police nationale. Occuper l’actuel portefeuille de la Justice est donc une formidable revanche pour elle, et on va attendre avec curiosité quand va-t-elle se faire réintégrer, les transitions politiques ayant toujours fonctionné comme de gigantesques machines à blanchir des passés discutables.

Bulldozer à direction sélective.

Deuxièmement, pour le moment, il y a beaucoup de perquisitions, enquêtes et/ou arrestations fortement médiatisées (Mamy Ravatomanga, Augustin Andriamananoro, Rinah Rakotomanga, Marie Michelle Sahondrarimalala, Soalihy Moussa etc.). Par contre, sur un cas comme celui de Raïssa Razaivola, sur lequel Fanirisoa Ernaivo s’était pourtant exprimée de façon ferme lorsqu’elle était opposante en exil, c’est jusqu’à présent le silence radio. Cette dame condamnée à sept ans de travaux forcés en 2023 se gambade allègrement en liberté depuis un certain moment, et a même bénéficié du soutien du porte-parole du gouvernement, le ministre Gascar Fenosoa. Situation qui ne peut que rendre perplexe, et qui fait se demander pourquoi le "bulldozer" (surnom de Fanirisoa Ernaivo sur les réseaux sociaux) est curieusement en panne dès qu’il s’agit d’aller dans certaines directions.

Dans son dernier live Facebook, la ministre de la Justice s’est engagée à ce que tous les détenus ayant profité à tort de la vague de libération de prisonniers politiques après la chute de Rajoelina soient ramenés en prison. Fanirisoa Ernaivo est une politicienne, et c’est le propre des politiciens de faire des déclarations. Toutefois, après les expériences du Paradisa sosialista, du Minoa fotsiny ihany et des Velirano, il est temps pour les citoyens d’atteindre l’âge de la maturité et de juger sur les actes, et non sur les promesses. On se souvient de l’énergie qu’elle avait déployé contre Claudine Razaimamonjy pour s’assurer qu’elle purge bien sa peine et ne profite de facilités pour l’esquiver. On attend donc d’elle la même énergie pour le dossier Raïssa Razaivola, faute de quoi c’est non seulement la Refondation en général, et ses propres engagements qui seront bafoués.

Ne pas oublier les intermédiaires véreux.

Troisièmement, dans sa tactique d’utiliser les gros dossiers (Ravatomanga, général Ravalomanana etc) pour se construire une image de ministre de la Justice dynamique, courageuse et soucieuse d’intégrité, il ne faudrait pas que Fanirisoa Ernaivo oublie les maillons subalternes de la corruption de la Justice à Madagascar : les magistrats véreux, les policiers ou gendarmes pourris, et les auteurs de certificats médicaux bidons. Ces intermédiaires se sont rendus complices des emprisonnements de personnes telles que Rolly Mercia, Mahery Lanto Manandafy, Iharizaka Rahaingoson, ou encore de ces citoyens arrêtés pour avoir porté un t-shirt déplaisant à Rajoelina, adressé un pouce renversé au passage du cortège présidentiel, pris en photo un talon de bagage présidentiel, ou partagé des posts Facebook.

Agiter le dossier Ravatomanga en vitrine de la refondation, mais laisser impunis les réseaux à l’ombre du système judiciaire qui vivent du racket et de la corruption, c’est tout simplement se fourrer le doigt dans l’œil quant au potentiel d’une Refondation véritable. Lors de la levée des couleurs à Iavoloha le 5 janvier dernier, le colonel Randrianirina, Président de la refondation de la République de Madagascar, a pointé à très juste titre du doigt un des grands défis actuels de la nation malgache : la restauration de la confiance. La mise en place d’une Justice véritablement juste en est une condition sine qua non, et toute tentative de maintenir les anciennes pratiques du milieu judiciaire ne peut que nuire à la Refondation, clamée pour le moment plus par les mots que par les actes.

La Refondation devra donc soutenir l’émergence de magistrats honnêtes à Madagascar. Dans de nombreux pays, de nombreux juges se sont rendus célèbres à la tête d’opérations "mains propres" : Antonio di Pietro en Italie, Eva Joly ou Claire Thépaux en France, Lava Jato au Brésil, Baltazar Garson en Espagne, J.S. Verma en Inde, Ivan Velasquez au Guatemala, Laura Kovesi en Roumani ou Maurice McCabe à Hong Kong. Leur notoriété est basée sur une crédibilité personnelle indiscutable que seuls les juges intègres ont lorsqu’ils parlent d’anti-corruption. On rappellera toutefois que notre pays a eu des femmes ministres de la Justice qui avaient la classe et la dignité de la fonction : citons entre autres Alice Rajaonah, Bakolalao Ramanandraibe, Noro Harimisa Razafindrakoto. Malheureusement, le système judiciaire à Madagascar n’est pas propice à l’apparition de champions par les actes de la lutte anti-corruption, contrairement à la prolifération de ceux qui en parlent beaucoup.

Le régime Rajoelina s’était fait le champion de l’impunité : amnésie sur les affaires écrans plats et Imbiky Herilaza, mutisme sur l’affaire Romy Voos, aucune suite au rapport de la Cour des comptes sur les malversations dans la gestion des fonds de lutte contre le Covid-19. La Refondation va-t-elle changer tout cela, ou juste appliquer le même méthode mais avec des personnages différents : seuls ceux qui osent traîner "du mauvais côté de la barrière" risquent d’avoir à faire avec la Justice, car l’alliance avec le pouvoir protège ceux qui agissent sans foi ni loi.

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