Toujours pas de Gouvernement, trois jours après la date-limite annoncée. Une seule raison : la vocation naturelle du Grand Hâtif et de sa clique à l’arrogance unilatérale. Ils considèrent donc normal de chercher à imposer un noyau de copains et de coquins dans le Gouvernement d’union nationale. Les copains, parce qu’il ne faut pas trahir les compagnons de lutte de la première heure, qui ont montré leur fidélité et leur fiabilité par rapport aux besoins. Les coquins, pour éviter que ceux qui passent derrière ne s’aperçoivent des détails des casseroles qui traînent. Les trésors de guerre de guerre accumulés en deux ans et demi de transition ne sentent pas tous la rose, sauf celle de bois. Leur révélation serait gênante pour un régime qui a justifié son coup d’État par de nobles motivations : lutter contre la dictature, bâtir la démocratie, instaurer la bonne gouvernance, et surtout, mettre en place l’État de droit. Question pour un Boubou Be : ceux qui ont critiqué Tikoland peuvent-ils nous dire que Fozaland est préférable ?
La Transition coince, même si depuis deux ans et demi on nous annonce sa fin pour bientôt. Et contrairement aux naïfs qui ont chanté Hosanna après les signatures de Maputo ou de la Feuille de route, nous n’avons jamais pensé qu’elles pouvaient apporter une solution, tant que les putschistes militaro-civils ne se rendront compte qu’il leur est nécessaire de changer de comportement, s’ils veulent inverser le manque d’adhésion nationale et internationale envers leur acte de banditisme au regard de la Constitution.
Rappel historique de transitions réussies
Rappelons tout d’abord que Madagascar a déjà connu deux transitions qui ont plus ou moins réussi, dans le sens où elles ont débouché sur des élections ayant permis une alternance par la voie des urnes. Les élections furent certes contestées, mais pas au point de déboucher sur une crise politique, et surtout, elles furent moins contestées que toutes les autres qui furent organisées avant et après. Derrière ces élections réussies, la patte d’un même homme : le général Sylvain Rabotoarison.
La première est celle de 1991 – 1993, lorsque la crise générée par le mouvement des Forces vives a réussi à forcer le régime de Didier Ratsiraka à partager le pouvoir avec l’opposition et le Premier ministre à travers la Convention du 31 octobre 1991. La crise de 1991 n’était donc pas un coup d’État, car Didier Ratsiraka est resté Chef d’État jusqu’à sa défaite au second tour des élections présidentielles, même si ses pouvoirs ont quasiment été réduits à néant. Parmi les facteurs qui ont permis la réussite de cette transition figure la stature d’homme d’État des principaux protagonistes, chacun en ce qui les concerne (Didier Ratsiraka, Albert Zafy, Guy Willy Razanamasy). À ceci s’ajoute la lassitude après 16 ans de ratsirakisme, un contexte précédé par le vent de démocratie issu de la fin de la Guerre froide, mais aussi la présence de chefs militaires fiables, dignes, et capables de mettre les politiciens face à leurs responsabilités. Je citerai en premier lieu le Général Désiré Ramakavelo, qui fut autrefois un officier fort respectable, avant de se déshonorer à systématiser le soutien aux coups d’État, que ce soit en 2002 ou en 2009.
La seconde est celle de 1996 – 1997, après l’empêchement du Professeur Albert Zafy. La spécificité de cette transition est qu’elle a utilisé les voies de la Constitution, aussi bien concernant le vote des députés, que pour la validation par la Haute cour constitutionnelle (HCC). Ce fonctionnement correct des institutions a rendu inutile l’organisation de mouvements de rue pour renverser le Chef d’État. Il faut rajouter aussi la stature de démocrate d’Albert Zafy, qui malgré tout ce qu’on peut lui reprocher sur le plan économique, n’a pas fait de choix hasardeux pour se maintenir envers et contre tout au pouvoir. À commencer par des choix possibles mais déshonorants tels que la corruption de chefs militaires pour provoquer une mutinerie, la dissolution de l’Assemblée nationale ou le reformatage de la HCC.
Pourquoi la présente transition coince-t-elle ?
Selon le politologue Samuel Huntington, il y a trois processus de démocratisation pour un pays : la transformation, le remplacement, et le transplacement. La transformation est un processus à travers lequel le passage d’une dictature (ou d’une autocratie) vers une démocratie est décidé et organisé par les autorités au pouvoir (par ex., l’Espagne de Franco ou l’Afrique du Sud de l’Apartheid). Le remplacement est un changement obtenu à l’initiative des opposants, soit par le biais d’une révolution ou d’un coup d’État. Le transplacement implique une action conjointe entre pouvoir et opposition, que ce soit de manière formelle ou informelle.
Les théories de science politique enseignent très clairement que le manque de légitimité et de sérénité du changement obtenu par un remplacement ne permet pas de favoriser une adhésion au changement, ou d’obtenir un apaisement facile et rapide. Il est donc tout à fait normal que la présente transition continue à coincer, et ce pour deux raisons essentielles. Primo, les auteurs du coup d’État sont obligés par tous les moyens de justifier leur acte en culpabilisant au maximum le régime renversé. Car détendre la tension vis-à-vis de Marc Ravalomanana signifierait qu’on peut discuter ou collaborer avec lui, et par conséquence, que le coup d’État ne s’imposait pas, et donc était une erreur. Secundo, les auteurs du coup d’État (et leurs griots) refusent de reconnaître que c’en était un, alors que c’est un point fondamental. En effet, il explique le légitime rejet du pouvoir de Rajoelina sur le plan national et international. Pour les hâtifs de mauvaise foi (pléonasme ?), ce sujet de coup d’État ne mérite plus d’être discuté, car leur objectif est de faire appliquer la Feuille de route.
Or, si on applique la Feuille de route pour résoudre la crise, sans vouloir reconnaître que cette crise résulte d’un coup d’État, on risque alors de se retrouver de façon récurrente face au même problème. Le Grand Hâtif va continuer à croire à tort qu’il a une légitimité dans ses prétentions arrogantes et inappropriées concernant les clés de répartition au sein du Gouvernement [1]. De Maputo et son Acte additionnel d’Addis-Abeba (novembre 2009) aux difficultés d’application de la Feuille de route (novembre 2011), n’est-ce pas Andry Rajoelina qui est le facteur permanent de blocage en voulant imposer ses sbires aux postes-clés ? Le personnage a vraiment du mal à retenir les leçons de l’Histoire.
Par rapport au modèle de démocratisation élaborée par Huntington, on notera que la transition de 1991-1993 était un transplacement, tandis que celle de 1996 – 1997 était une alternance légale du point de vue Constitutionnel. La crise de 2009 perdure parce que les fractures ouvertes par la pratique détestable du coup d’État sont loin d’être refermées. En outre, la démonstration jour après jour que ce régime n’est bon à rien, sauf à emprisonner les opposants, éveille les appétits voraces de la classe politique. Si la gabegie et la corruption qui règnent depuis deux ans et demi permettent les enrichissements sans cause et sans arakaraka (chèques-carburant, bois de rose, racket sur les entreprises, commission sur les travaux publics etc.), normal que beaucoup veulent participer à la curée du pays. Et donc, logique que certains analphabètes des finances publiques rêvent d’un gouvernement de 60 ministres, tandis que d’autres ignares fantasment sur un Congrès de la transition de 600 membres. Quand l’intérêt supérieur de la Nation s’efface devant celui de la Ration, voilà ce qui arrive.
On notera également un point majeur qui a permis la réussite des transitions de 1991 – 1993, et de 1996 – 1997. Les autorités au pouvoir ont autorisé que Didier Ratsiraka, puis Albert Zafy, se présentent aux élections. Et ce, malgré l’opposition des Forces Vives pour cause de carnage à Iavoloha (tiens, tiens…) et des adversaires d’Albert Zafy, qui trouvaient inconvenant qu’un Président déchu par empêchement puisse encore se présenter. La vision de Guy Willy Razanamasy et du Norbert Lala Ratsirahonana de l’époque leur ont permis de comprendre qu’autoriser les candidatures de Ratsiraka et Zafy allait décompresser leurs frustrations d’avoir été écarté du pouvoir, et aussi calmer la rancoeur de leurs partisans en permettant au peuple d’avoir son mot à dire. Cela les a amené à accepter leur défaite électorale. Or, la transition actuelle coince car les auteurs du coup d’État ont pour but d’empêcher envers et contre tout que Marc Ravalomanana puisse se présenter, quitte à investir à outrance dans la politisation de la justice. Tant que la présence de Ravalomanana aux élections ne sera pas résolue, aucune solution d’apaisement ne pourra être espérée. Quant à ceux qui persistent à mettre en avant et de façon hâtive le procès du 7 février pour éliminer politiquement l’ancien Président, je les renvoie à l’édito « Les moutons et l’abattoir ».
Quelle solution à l’énigme ?
La meilleure solution est donc d’arriver à un système réel de transplacement, pour reprendre la terminologie de Huntington. Il faut en finir avec l’hypocrite et stérile écran de fumée pour maquiller le coup d’État derrière une pseudo-ouverture. Un transplacement sincère signifie un véritable partage du pouvoir. Une de mes connaissances, qui aime m’aborder quel que soit l’endroit et le moment pour m’asperger de ses théories fumeuses et de son haleine constamment avinée, soutient qu’il est normal que Rajoelina refuse de partager le pouvoir, qui est réservé uniquement au vainqueur. C’est une crétinerie digne d’un award, car véhicule un acquiescement béat d’un coup de force, autrement dit, la validation de la loi de la jungle, à un moment où l’humanité essaye de faire avancer le droit international.
L’arrogance unilatéraliste depuis 2009 n’a pas changé, et le maquillage apporté par la Feuille de route à la situation n’est destiné qu’à garder le grappin sur les postes juteux ou stratégiques (justice, mines, décentralisation, finances, forces de l’ordre etc.). Dans l’optique hâtive, l’opposition devrait déjà être bien contente de quelques strapontins : sports, commerce et autres portefeuilles sans grand intérêt en cette période. Une fois encore on s’aperçoit du caractère superficiel de tout ce que le DJ fait, beaucoup plus préoccupé par le paraître. Reste à espérer qu’Omer Beriziky ne cédera pas, et arrivera à être l’homme du transplacement, et non le comparse d’une mascarade qui n’a déjà que trop duré. Mais a-t-il la marge de manœuvre nécessaire pour les deux critères d’apaisement : d’une part composer un gouvernement réellement consensuel et inclusif, et d’autre part, faire en sorte que Marc Ravalomanana puisse se présenter aux présidentielles ?
Pour gagner sa crédibilité, Omer Beriziky doit donc prendre ses distances avec les ténors du clapier, afin de ne pas apparaître comme une simple marionnette d’Andry Rajoelina, ce qui serait peu favorable à une transition réussie. L’ennui c’est qu’Omer Beriziky doit convaincre des personnes ayant des objectifs inconciliables à embarquer dans son Gouvernement. C’est la situation de la fameuse énigme :
Un homme devait faire traverser une rivière à un loup, une chèvre et un chou dans une barque. Mais la barque est petite, et il ne peut embarquer qu’un des trois et lui-même à chaque traversée. Comment peut-il faire pour les faire traverser tous les trois sans laisser l’occasion au loup de manger la chèvre ou à la chèvre de manger le chou ?
Pour montrer notre bonne volonté dans la recherche de solution, nous proposons au Premier ministre de s’entraîner à gérer le zoo de la classe politique en cliquant ici.







