Le grand folklore organisé vendredi autour de la signature de l’accord entre le Président de la Haute autorité de transition (HAT) et l’Espace de concertation des partis politiques pourrait faire croire que cet accord est le bon, après tous ceux avortés de Maputo ou du Panorama. Mais à y bien réfléchir, qu’est-ce que cet Espace de concertation : un rassemblement des partis et groupuscules pro-HAT de la première heure, auxquels se sont ajoutés quelques modérés légalistes, mais qui n’ont pas eu l’effet d’entrainement escompté sur l’opposition, et qui servent juste d’alibi à une pseudo-inclusivité. Résultat, après la signature de cet Accord, le paysage politique se retrouve configuré exactement comme il l’était avant : les pro-HAT d’un coté, les trois mouvances de l’autre.
Vendredi, les trois mouvances ont publié une résolution, qui déclare en particulier : « (…) l’accord signé par les « partis » constitue une tromperie, car il usurpe en les détournant de leur finalité les notions essentielles d’ « inclusivité » et de « consensualité » et méprise la notion centrale de « neutralité » puisqu’il installe Monsieur Rajoelina à la tête de la Transition et assure sa domination. L’accord signé n’est qu’une forme déguisée de l’unilatéralisme dans laquelle Monsieur Rajoelina s’est toujours réfugié ». Si la sortie de crise est donc à fonder sur cet Accord, la sortie de route n’est pas loin, tout comme la crise de 2009 est la fille de celle de 2002.
At the end of the day, cet Accord n’a donc rien changé. Il n’est ni consensuel, dans le sens où il ne résulte que d’un consensus restreint entre ceux qui sont d’accord depuis (presque) toujours pour un partage du pouvoir sous l’autorité suprême du chef-putschiste, ni inclusif, dans le sens où il n’inclut pas l’opposition, tout en étant fabriqué sur mesure pour satisfaire uniquement les intérêts de Andry Rajoelina, et non ceux de la Nation. Car pour être valable et pérenne, un accord politique doit impliquer toutes les forces antagonistes qui comptent dans le pays, un peu comme le bâton d’Hermès qui a séparé la bataille entre les deux serpents pour former le caducée, symbole de paix.
Comment un accord peut-il se prévaloir d’inclusivité et de consensualité, et ne pas compter des anciens partis présidentiels tels que le TIM, l’AREMA ou l’UNDD ? En sachant que ceux-ci sont sans aucun doute largement plus représentatifs de l’électorat que les partis de Harinaivo Rasamoelina, Pierre Andrianantenaina, Daniel Ramaromisa, Alain Ramaroson et autres membres de la HAT qui n’existent que par eux-mêmes, ou dans certains cas, par leurs gardes du corps. Pour la plupart, la centaine de partis politiques signataires à Ivato n’existent que sur le papier et n’ont aucune envergure, à part souvent la capacité de tchatche de son Président.
Roland Ratsiraka, membre éminent de cette institution et signataire de cet Accord politique d’Ivato, l’a bien compris. Ce politicien s’est souvent démarqué de ses collègues faucons par des déclarations modérées. Son geste d’aller participer à la réunion des trois mouvances au Carlton en fin de semaine dernière pour tenter de les convaincre de participer à cet Accord est d’une sagesse appréciable, et reflète ce que devrait être le fifandresen-dahatra malgache. Mais il est également appréciable que les trois mouvances aient refusé.
La grande bouffe ?
Car finalement, que nous dit cet Accord ? Un, Andry Rajoelina est le Président de la transition. Deux, Andry Rajoelina est le Président du Conseil supérieur de transition. Trois, Andry Rajoelina nomme le Premier ministre. Quatre, Andry Rajoelina nomme les ministres. Cinq, la CENI nommée unilatéralement par Andry Rajoelina reste en place. Etc. Cela me rappelle le Didier Ratsiraka de la Seconde République qui était Président de la République, Président du CSR, Chef du gouvernement etc… Finalement, il y a des symptômes communs de mégalomanie qui ne trompent pas chez ceux qui ont une hypertrophie de l’ego et une haute opinion d’eux-mêmes. En conclusion, cet Accord ne fait que ceci : primo, valider « le droit » et le plaisir solitaire de celui qui aime à se faire appeler Président ; secundo, valider ses décisions passées et futures et lui donner les attributions d’un Président élu par une cour de courtisans serviles et intéressés réunis à Ivato.
Malgré son manque de compétence démontrée par une absence de réussite en matière de politique, d’économie et de relations internationales, Andry Rajoelina a donc fait valider son pouvoir par une partie de la classe politique. Se prévalant du nombre de signataires, il a qualifié cet Accord de non unilatéral. Depuis son passage sur la Place du 13 mai, l’homme privilégie la considération de la quantité sur la qualité : c’est ainsi que quelques dizaines de milliers de personnes se sont vues introniser « peuple malgache ». Et la majorité silencieuse a laissé faire. On connait les résultats. Et maintenant, un volume de signataires superficiels en qualité, mais impressionnants en quantité, sont intronisés « classe politique inclusive ».
Dans cet Accord, il n’y a finalement eu aucune concession de la part de l’auteur du coup d’Etat et de ses sbires. La seule différence, c’est l’ouverture plus large du partage du gâteau des sièges, avec notamment un nouveau Gouvernement et la remise en selle de la chambre basse du Parlement. D’ailleurs, je doute fort que le prochain remaniement gouvernemental soit extrêmement large, car par expérience Andry Rajoelina reste souvent fidèle aux copains, coquins et faquins grâce auxquels il a pu usurper le pouvoir par les armes. Et pour financer cette transition, rehefa lany ve ny bois de rose, tsy ny kininina indray no karakaraina…
Un Accord décevant
Cet Accord politique d’Ivato n’est donc qu’un Accord – alibi, et dont les signataires porteront collectivement la responsabilité de l’échec qui ne saurait tarder. Je me rappelle que dès le lendemain de la signature des Accords de Maputo, nous avions anticipé leur échec, après avoir une semaine auparavant émis des doutes sur la bonne foi de la HAT à aboutir à de véritables accords. Car les pro-HAT aiment fermer les yeux sur les emprisonnements abusifs, les rackets d’entreprise, les militaires associés à des actes de banditisme, les trafics d’influence, les actes de piraterie contre les stocks du groupe Tiko, les montages de dossiers de toutes pièces (bombes artisanales et autres fadaises) pour décapiter l’opposition, et de manière générale, toutes les bourdes et défaillances de la HAT. La mauvaise foi de certains membres du régime actuel les pousse même à dire de façon imbécile et éhontée que ce n’est pas sous la HAT que les rackets, la délinquance, le chômage et la corruption sont nés dans ce pays, et qu’ils ne sont donc pour rien dans la situation que nous subissons. Pour lui-même et ses griots, Andry Rajoelina est un envoyé de Dieu, la HAT est parfaite et ses actions relèvent du Paradis sur terre. Et maintenant que l’ex-DJ est ragaillardi par cet aréopage (si aréopage il y a) réuni à Ivato, cela ne sera qu’un encouragement supplémentaire à persévérer dans la médiocrité subie depuis 18 mois.
On aurait pu espérer que les tentatives de concilier ce qui pouvait être conciliable depuis près d’un mois allaient réussir à nous concocter quelque chose d’acceptable. Ainsi, les diverses initiatives sous l’impulsion des raiamandreny mijoro, de la Coordination nationale des organisations de société civile (CNOSC) et de l’Espace de concertation des partis politiques auraient dû converger vers un carrefour plus ou moins consensuel et inclusif, et donc ouvrant la porte à une véritable sortie de crise. On ne sait encore si la présence de représentants des deux premiers à la cérémonie de signature organisée vendredi par le troisième vaut adoubement.
Les velléités d’indépendance du processus mené depuis plusieurs semaines par la société civile ont agacé le pouvoir hâtif, qui s’est même fendu d’une mise en garde sévère contre ceux qui envisageraient une transition bis. En parallèle, le développement d’un mouvement demandant que la transition soit dirigée par quelqu’un de plus crédible, de plus fiable et de plus compétent, ont fini par inquiéter la Haute autorité de transition. La HAT s’est alors précipitée pour récupérer le mouvement de l’Espace de concertation des partis politiques, qui a fini lamentablement en un mouvement téléguidé par le grand manie-tout à moustaches du droit constitutionnel. Cet Accord d’Ivato est donc avant tout la réussite de Norbert Lala Ratsirahonana, le père spirituel des raiamandreny mijoro, et réincarnation du Professeur Tournesol en matière de créativité de textes juridiques depuis le 17 mars 2009.
Le dilemme est sans doute cornélien pour la communauté internationale : handroso, maty raibe, hihemotra, maty renibe. Accepter cet Accord signifie accepter un texte qui est de toute évidence non inclusif de l’opposition, et donc un accord politique bancal qui ne peut être la solution. Le rejeter signifie affronter la récupération que le pouvoir hâtif va en faire au nom de la solution malgacho-malgache et de la pseudo-consensualité illustrée par plus de 100 partis bidons. Et à moins d’avoir un DJ au talent exceptionnel, il est difficile pour des bancals de danser en tapant sur des bidons.








