Les visites du chef de l’État malgache en Russie et en France donnent de nombreux messages clairs. Du côté malgache, c’est l’illustration de la politique « Tous azimuts 2.0 » du colonel Randrianirina, avec une ouverture envers tous les pays désireux de respecter les intérêts de Madagascar. Lire entre les lignes : Paris n’est plus le centre du monde, mais reste quand même un lieu important pour les relations internationales de la Grande île. L’activisme russe depuis la prise de pouvoir par le Capsat s’est traduit dans de nombreux domaines de coopération, de l’aide humanitaire post-cyclonique au militaire, en passant par la livraison d’armes. Aussi bien à Antananarivo qu’à Moscou, ce ne sont pas les appétits d’une relation privilégiée entre les deux pays qui manquent.
C’est sans doute une des motivations qui ont poussé la France à accueillir le colonel Randrianirina pour ne pas se laisser distancer. On ne peut toutefois s’empêcher de noter que la Russie a sorti le grand jeu pour accueillir le chef d’État malgache, tandis qu’à Paris l’accueil a été courtois, mais sans chaleur. Le souvenir de l’exfiltration d’Andry Rajoelina par l’armée française est présente dans les mémoires comme une preuve du soutien de l’Hexagone envers son ressortissant. Cela rend légitime une certaine méfiance, et peut faire comprendre l’envie malgache de rechercher des alliances pour la sécurité et le renseignement vers d’autres partenaires.
Pour le moment, le colonel Randrianirina montre une intelligence pragmatique en considérant les valeurs apportées par chaque bloc. Il marque donc une prise de distance méritoire avec les velléités de postures idéologiques irrationnelles, qu’elles soient pro-occidentales ou pro-russes. Le chef de l’État prend en considération les poids économique et politique du bloc occidental, à travers les bailleurs de fonds traditionnels ainsi que les clubs de Paris et de Londres. Il est fort probable que malgré les fantasmes de certains, les BRICS ne puissent pas suppléer dans un avenir proche à la Banque mondiale, au Fonds monétaire international, à l’Union européenne, ou encore aux actions sur terrain de l’AFD, de la GIZ ou de la JICA. Mais elle prend également en compte les capacités indéniables de la Russie en fourniture d’armes et d’hydrocarbures, tout en étant un marché potentiel pour nos exportations de minéraux. De plus, une coopération militaire accrue peut servir de garantie pour empêcher Rajoelina de tenter un retour par la force : l’homme étant sans scrupules quand il s’agit de conquérir le pouvoir, il n’est pas du genre à s’empêcher de s’abaisser à certaines extrémités. La guerre civile ou l’usage de mercenaires n’est donc pas impossible avec cet individu.
Pour la petite histoire, on s’amusera du niveau de débat sur Facebook entre solelakistes pro-Randrianirina et solelakistes pro-Rajoelina, avec des analyses pseudo-profondes sur la présence ou non de tapis rouge, ou le fait qu’Emmanuel Macron soit descendu du perron pour accueillir son homologue Malgache. Sur le premier point, cet accessoire dépend du protocole lié au niveau de la visite : on ne sort pas de tapis rouge pour une “simple” visite de travail. Sur le second point, on verra sur toutes les photos du genre que le Président Macron descend systématiquement du perron pour accueillir ses visiteurs. Souligner ce geste comme si c’était une exception faite envers le Président Malgache est donc une volonté de propagande peu adroite et mal placée. Les pro-Rajoelina quant à eux souligneront que le Président Macron s’est abstenu de grandes accolades avec le colonel Randrianirina, alors qu’il était coutumier du geste avec Rajoelina. En outre, la page Facebook d’Emmanuel Macron n’a pas communiqué sur la visite du chef de l’État Malgache, contrairement aux publications sur les trois autres visites de cette semaine : Alexander Stubb (président de la Finlande), José Ramos-Horta (président de l’Est-Timor) et Félix Tshisekedi (président du Congo).
Certes, il faut du temps pour qu’une relation s’installe. Il faut aussi admettre que quand le Français Macron accueillait le Français Rajoelina à l’Élysée, c’est un autre type d’atmosphère, celle d’un vassal venu faire allégeance envers son suzerain. Toutefois, on notera que les sentiments du Président Macron envers les dirigeants malgaches comptent bien peu pour les citoyensdu pays, sauf ceux titulaires du fameux 8 centimètres et dont le cœur balance. On verra donc avec le temps si la volonté d’équilibre affirmée par Iavoloha se traduira dans les faits sur le long-terme, ou bien si c’est juste pour servir d’écran de fumée à un rapprochement de moins en moins rampant avec le Kremlin. Espérons juste que les nouvelles autorités malgaches ne soient pas tentées de se comporter en vassal envers Poutine, car jusqu’à preuve du contraire, il n’y a aucun pays africain qui s’est précipité dans les jupes de Moscou qui peut afficher un essor économique flagrant.
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