Trois ans et demi après le coup d’État, les faits continuent à démontrer le niveau d’incompétence du régime hâtif. Dans le Sud, des dahalo se sont constitués en forces lourdement armées, et s’en sont pris à un détachement de gendarmes qui a perdu plusieurs des siens [1]. Quand on ne voit pas plus loin que le bout de son nez, on se permet d’exiger du haut d’une place publique que les chefs de l’armée et de la police se mettent aux ordres d’un civil qui n’a pourtant pas qualité pour exiger ce commandement (comme ce qui s’est passé le 30 janvier 2009). Quand on ne voit pas plus loin que le bout de son nez, on favorise une mutinerie pour faire basculer en sa faveur le cours des évènements (comme ce qui s’est passé le 8 mars 2009). Quand on ne voit pas plus loin que le bout de son nez, on a la stupidité de s’appuyer sur des bidasses pour faire main basse sur le pouvoir (comme ce qui s’est passé le 17 mars 2009). Résultats : on crée les conditions pour que le peu de discipline, qui est selon l’expression consacrée « la force principale des armées », vole en éclats. Conséquences : croissance des trafics d’armes, implication de militaires dans des actes de banditisme, politisation et donc perte de crédibilité de l’armée. « Forces de l’ordre ou du désordre », nous posions-nous comme question le 21 mai 2010, après la mutinerie du FIGN. Les bandits ont osé attaquer le domicile du chef de service antigang.

L’image-symbole de l’armée sous Rajoelina, prompte dans l’arrestation musclée d’opposants inoffensifs, et qui s’en prend à un porteur de drapeau national. Mais pourquoi est-elle incapable d’avoir la même efficacité pour affronter les bandits et les dahalo ?
L’armée, la gendarmerie et la police ne tentent donc de faire montre d’initiative et d’efficacité que dans la répression des opposants. Car il est vrai que pour déclencher et faire aboutir à la vitesse TGV des enquêtes sur des bombinettes artisanales, nos enquêteurs démontrent une compétence extraordinaire. Idem pour arrêter les opposants ou intimider les journalistes. Il est vrai qu’il y a aussi une affaire dans lequel nos fins limiers ont fait feu de tout bois : quand il s’était agi de retrouver le Blackberry de l’épouse du Grand hâtif. Par contre, si vous vous faites attaquer, braquer ou subtiliser votre téléphone en plein Analakely, essayez donc de porter plainte et vous pourrez constater à quoi servent vos impôts qui servent à payer les fonctionnaires en charge de la protection des simples citoyens : à rien, ou presque.
Nos forces de l’ordre, si ordre il y a, montrent donc jour après jour leur déchéance. Au-delà de la prostitution des idéaux et des valeurs militaires chez certains (ou beaucoup ?) pour aller se mettre au service du politicien le plus offrant, leur manque de réussite devant le banditisme illustre leur impuissance. Les raisons sont simples. D’une part, quand un coup d’État provoque une crise politique, et que la crise politique provoque un marasme économique, la délinquance et la prostitution ne peuvent que se développer vertigineusement, car il y a un fait indéniable : les gens ont besoin de manger. D’autre part, quand on met dans la tête des bidasses qu’en se rebellant contre l’autorité, on accède au statut de « héros protecteur du peuple » (comme le sous-entendent certains attardés mentaux adeptes du non-droit et des révolutions), il est normal que les pertes de repères se succèdent les unes aux autres [2]. Et finalement, entre soutenir un coup d’État, procéder à une attaque à mains armées contre une villa (ou un Palais présidentiel, comme le 16 mars 2009…), procéder à la location ou à la vente d’armes de guerre, cela relève d’une logique commune : le fait de considérer que les règles de Droit mises en place par les hommes pour le vivre-ensemble peuvent être allègrement sautées. J’invite le lecteur à relire la partie consacrée aux conséquences potentielles de la mutinerie et du coup d’État au sein de l’armée dans l’éditorial Bienvenue chez Baroa (18 mars 2009). Après trois ans, chacun pourra tirer son propre bilan.
En définitive, quelle différence y a-t-il alors dans la mentalité d’un auteur de coup d’État et dans celle de Remenabila, celui qui aurait pris la tête de ces dahalo dans le Sud ? L’un et l’autre refusent de respecter les règles républicaines. L’un et l’autre basent leur pouvoir sur celle des armes. L’un et l’autre n’ont aucun scrupule à s’approprier ce qui ne leur est pas dû. L’un et l’autre utilisent leur charisme pour mobiliser leurs partisans et les envoyer s’attaquer aux valeurs et principes de l’État et de la civilisation. Si cette question de rébellion dans le Sud n’est pas rapidement gérée, on va se retrouver devant une extension du phénomène, avec le risque de voir certains politiciens (du Sud ?) tenter d’y trouver leur compte. Et un peu comme pour les sauterelles qui étaient parties de la même région il y a quelques années, le pouvoir ne se rendra compte de l’acuité du problème qu’une fois qu’il sera aux portes de la Capitale. Et soit dit en passant, la situation qui est en train de se passer dans le Sud de Madagascar rappelle un peu ce qui s’est passé il y a quelques mois au Mali : après le putsch de quelques bidasses écervelés, l’autorité de l’État et l’efficacité de l’armée ont tellement été battues en brèche que des rebelles n’ont eu aucun mal à en profiter, jusqu’à arriver à quelques centaines de kilomètres de Bamako.
Il y a quelques semaines, un haut responsable de la Police nationale a révélé une tentative d’assassinat du Grand hâtif à coup de … grigris. Une fois qu’on a entendu cela, on peut se dire que plus rien ne doit nous étonner, à commencer par l’incapacité des responsables à juguler l’insécurité. Quand des policiers commencent à utiliser ce genre d’arguments pour se rendre intéressants, on se demande à quoi servent nos impôts qui servent à financer l’école de la Police nationale.
Devant ce genre d’argumentation utilisée par des gens censés être sérieux, il ne faut donc pas s’étonner de l’ampleur prise depuis quelques temps par ces rumeurs d’association sataniste qui occupent depuis un certain temps les colonnes des journaux et les conversations des crédules. Il est inquiétant de voir combien de personnes y accordent foi, en se basant sur des « on dit » et des « il parait que », mais sans avoir jamais vu ou entendu une seule personne dans tout Madagascar témoigner d’un vécu réel sur le sujet. En attendant, tout le monde s’improvise expert de la question, et y va de son petit scoop. Mais là où ça devient dangereux, c’est quand lesdites informations quittent le côté amusant pour passer dans la diffamation. Ainsi, une entreprise malgache productrice de biscuits a dû se fendre de communiqués à la fin de la semaine dernière pour tenter d’expliquer que ses produits n’avaient rien à avoir avec cette histoire, qui aurait été risible si elle ne révélait l’aspect honteux et tragique de la propension aux hono hono, tsaho et tondro-molotra au sein de la société malgache.
Ma thèse sur cette question est cependant toute autre. Les gens qui manipulent cette rumeur de groupe sataniste pour créer la psychose, sont ceux qui vont à un certain moment se lever pour dire qu’ils sont la solution au problème. Il faudra donc scruter les opérations de communication des sectes et autres groupes religieux, pour voir qui va prétendre être le preux défenseur de Madagascar contre les satanistes. Mais il est vrai que dans certains esprits, on n’est pas à une rumeur près. D’ailleurs, Fozaland n’est-il pas basé dessus ? Alors entre les grigris, les bombinettes, l’affaire Daewoo, la volonté de Rajoelina d’installer la démocratie et sa capacité à sauver le pays, ainsi qu’autres fariboles et calembredaines, il y a en définitive les mêmes vapeurs hallucinogènes [3].
Les dahalo osent tendre une embuscade à un détachement de gendarmes : qui va encore dire que le Grand Hâtif a une quelconque autorité dans ce pays ? Mais qu’à cela ne tienne : cela ne l’empêche pas de faire le tour du monde au frais de la princesse pour jouir du fait d’être un DJ-Président, et se croire l’égal des grands de ce monde. Après New-York où il a été invité en mai à donner son point de vue sur l’économie et la finance mondiales, il est allé à Rio en juin pour parler d’environnement. On se demande bien si les Nations unies organisatrices de ces sommets se rendent bien compte : quelle crédibilité un homme comme Rajoelina peut-il parler de ces sujets ? A moins que l’on y parle de faillites et de chômage causés par les coups d’État, ou encore de trafic de bois de rose, seuls sujets dans lesquels le régime hâtif peut prétendre avoir une certaine expertise.









