« Rehefa te hividy ny lohany, aza matahotra ny masony » avait rappelé Mamy Rakotoarivelo avec
(im)pertinence, il y a deux semaines lors des cérémonies de vœux à Iavoloha [1]. Expression bien malgache qui signifie que lorsqu’on prend une décision importante, on ne doit pas avoir peur d’en assumer les conséquences. C’était une façon intelligente de faire allusion aux atermoiements du régime hâtif au sujet de l’application de la feuille de route, avec ses deux pas en avant et ses trois pas en arrière. Les événements du week-end donnent un exemple concret de contradictions au sein du régime. Comme si le pays était dirigé par des gens instables, ou éduqués uniquement par la danse et la musique…
La première contradiction concerne l’interprétation de la Feuille de route. Certains voient dans l’article 20 un appel à l’apaisement, d’autres lisent dans le paragraphe 45 une autorisation de procéder à l’arrestation de Marc Ravalomanana. Il est donc très étonnant de voir que certains esprits obtus interprètent un document censé être pourtant de réconciliation comme étant un encouragement à jeter de l’huile sur le feu. Pour ceux qui auraient envie de braire sur l’affaire du 7 février et la condamnation de Marc Ravalomanana, merci de relire « Attention à l’électionnisme mora ». Et s’il ne fallait donc retenir qu’une seule chose des événements de samedi, c’est que le régime hâtif a paniqué devant l’affluence à Ivato, malgré ses grandes gueules et ses gros bras. À force de faire le fanfaron, il ne faut pas s’étonner de la nécessité de procéder à des évacuations sanitaires régulières de certain fanfaron pour cause de problème cardiaque.
La deuxième contradiction semble avoir lieu au sein des autorités de transition, et a fait apparaître au grand jour des lignes de fractures et d’incohérences entre modérés et faucons. Les modérés, à l’image du Premier ministre, ont semblé vouloir adopter un comportement conciliant, à l’image de la réconciliation, du consensus et de l’union nationale dont son gouvernement est censé porter le nom. L’interview d’Omer Beriziky sur RFI est très claire, très courageuse, et ne vas pas plaire à Ambohitsorohitra. Les faucons, au sein du premier cercle du Président de la transition (P.T.), se sont quant à eux répandus en explications foireuses pour jouer dans le registre de l’intimidation et parler d’arrestation. Comme on l’a toujours dit sur ces colonnes, quand un faucon apparaît, le vrai n’est jamais loin.
La troisième contradiction a été illustrée par l’apparente mauvaise information du Ministre de la communication. Alors qu’il se répandait en interviews sur les médias pour déclarer qu’il n’y avait jamais eu de NOTAM, les copies des cinq NOTAM ordonnés par le P.T. lui-même étaient affichées sur le site internet de l’ASECNA, et partagées sur Twitter et Facebook. Grotesque ! Que faut-il en conclure : incohérence, incompétence ou stalinisme chronique ? Option 1 : le Ministre de la communication n’était pas au courant des NOTAM, et n’a donc pas pris la peine de recouper ses informations. Étrange par rapport à la déontologie et à l’éthique de la communication dont il se veut être le porte-flambeau au sein des médias. Option 2 : il a voulu traiter l’information à la mode habituelle de la pravda, et faire passer des vessies pour des lanternes. Option 3 : il ne sait pas ce qu’est un NOTAM, et à quoi ça sert.
En fait, selon un communiqué des services de communication de la Présidence de la transition, les va-t-en guerre d’Ambohitsorohitra auraient voulu P.T. plus haut que leur Q.I., et essayé de tendre un piège. En fermant par le biais de NOTAM les principaux aéroports, ils voulaient selon l’esprit de ce communiqué forcer le Commandant de bord à atterrir sur un des seuls aéroports ouverts et pouvant accueillir l’appareil, en l’occurrence Morondava. Ce que les “stratèges” ont oublié dans leurs calculs, c’est que l’avion pouvait avoir une réserve suffisante de carburant pour revenir en Afrique du Sud, et donc ne pas être obligé de se poser en terre malgache. Le commandant de bord a donc pris la bonne décision, étant responsable de la sécurité de son appareil et de ses passagers dans le cadre d’un plan de vol précis qui ne peut souffrir d’amateurisme. Car même ce que l’on appelle “aéroports de dégagement” en transport aérien sont déjà étudiés avant le décollage, en cas de problèmes tels que conditions météo ou autres. Mais en aucun cas, ils ne sont improvisés en plein vol. Notons pour enfoncer le clou que Karin Murray, la porte-parole de la compagnie SA Airlink a déclaré à l’Agence France Presse que “l’avion n’avait pas été autorisé à pénétrer dans l’espace aérien malgache”. Autrement dit, ni atterrir à Ivato, ni à Morondava, ni à Beraketa Atsimo. Les explications alambiquées du Ministre de la communication sur une pseudo-stratégie aussi foireuse que les pseudo-explications sont donc démenties par SA Airlink. C’est donc la parole de Mme Murray contre celle de M. Rahajason. Pour ma part, le choix entre une professionnelle de la communication et un expert de la propagande est vite fait. Question : Mme Murray va-t-elle recevoir une lettre de mise en demeure de la part du Ministre afin d’exiger des excuses publiques pour ce démenti “à lui donné” ?
Dans tous les cas, je rigole en pensant à la mine de celui qui a été envoyé à Morondava par les autorités hâtives, et qui est revenu bredouille. Selon le communiqué hâtif de samedi soir, ils veulent maintenant engager les formalités avec l’Afrique du Sud pour y envoyer un avion spécial récupérer Marc Ravalomanana…
L’écoute des divers médias a permis de se rendre compte que la communication était un véritable champ de bataille. Si les staliniens au service du régime hâtif remplissaient leur office en abreuvant l’opinion publique de manipulations, d’intimidations et d’intox (dont un ridicule « l’ancien Président a demandé lui-même à l’avion de faire demi-tour par peur »), les partisans de Marc Ravalomanana n’étaient pas en reste pour les rumeurs. On a tour à tour entendu dans la matinée que « le mandat d’arrêt contre l’ancien Président était levé » ou que « les américains enverront un véhicule et des gardes de corps au pied de l’avion pour protéger Marc Ravalomanana », sans doute dans l’objectif d’encourager les gens à aller sans crainte grossir la foule à Ivato. Sans oublier la rumeur de fin d’après-midi qui disait que « la communauté internationale était en train de faire pression pour que l’avion puisse revenir ».
Si l’avion avait atterri à Ivato, dans tous les cas de figure, la situation aurait été ingérable pour le régime hâtif. Ne pas arrêter Marc Ravalomanana aurait signifié lui permettre de refaire l’acquisition d’un poids politique qui aurait été nuisible à la transition. Cela aurait aussi redonné à l’opposition un leader charismatique présent sur place ; sans oublier les risques d’affrontement entre partisans des deux camps. Mais l’arrêter aurait favorisé des poussées d’adrénaline dans la foule, avec des conséquences difficiles à anticiper. Conclusion : pour le régime hâtif, interdire son retour était la « moins pire » des solutions. Mais persister dans ce comportement est-il la bonne solution pour asseoir une transition sereine et qui ait une chance minimale de réussite ? Certains véhiculent qu’il ne faut pas centrer la résolution de la crise sur une seule personne. Mais en subissant la grossière erreur politique de samedi, Marc Ravalomanana est en train de gagner ses galons de martyr. Et c’est le PT lui même qui lui a mis le vent dans le dos. Maintenant, saura-t-il capitaliser intelligemment les acquis politiques de samedi ?
Conclusions immédiates
Premièrement, sur le plan de la politique intérieure, quoi qu’on en dise, c’était une démonstration de force de l’opposition. Dans le contexte actuel d’intimidation et d’insécurité, avoir réussi à rassembler tant de monde est une prouesse, eu égard aux avertissements de certains officiers dont la gamelle est alimentée par le régime hâtif. Et même s’il y a certainement eu une proportion de badauds, la taille de la foule montre que Marc Ravalomanana a encore une certaine assise, si ce n’est une assise certaine. Dans tous les cas, cette foule a battu en brèche les bêlements des griots qui fantasment sur toute une population malgache derrière le Grand Hâtif, et un coup d’État soutenu par tous les Malgaches. Normal donc que certains hésitent à le voir s’aligner aux présidentielles.
Toujours sur le plan de la politique intérieure, cette nouvelle pitrerie du régime hâtif rend tout à fait logique et légitime la suspension de la participation des représentants des trois mouvances au sein des institutions transitoires. Il faut donc s’attendre à ce que la scission entre modérés et faucons au pouvoir s’accentue. Comment le Premier ministre va-t-il arriver à garder la barre d’un tel navire qui tangue et qui gite ? Si l’opposition est suffisamment intelligente, elle devrait y voir une belle brèche vers une implosion hâtive. En effet, à quoi cela servirait-il de participer dans des institutions censées être d’union, mais qui ne sont que de vulgaires alibis pour donner une belle vitrine maquillée à un régime putschiste, violent, unilatéral et artisan d’un state chaque jour de plus en plus failed. Et ce juste dans le but d’attirer les bailleurs de fonds.
Deuxièmement, sur le plan des relations internationales, ce retour en plein ciel à quelques miles d’Antananarivo devant des journalistes internationaux ridiculise, si besoin était encore, un régime hâtif marqué par l’amateurisme. Comment un régime peut-il improviser une telle mesure improvisée à la dernière minute au détriment des coûts et des risques pour la compagnie aérienne ? Bien entendu, certains verront encore derrière cette ânerie le signe que Madagascar est un pays souverain qui fait ce qu’il veut de son espace aérien. En parallèle, cette décision montre à la Communauté internationale à quel point Andry Rajoelina et la clique qui l’entoure sont peu désireux de réconciliation et d’apaisement. Ceci étant dit, je ne crois pas que cela aura beaucoup d’impact. Quand on a vu avec quel empressement l’ambassadeur de l’Union européenne et le Coordonateur des Nations unies sont allés se défroquer devant Monsieur Rajoelina, sans tenir compte des violations de la démocratie et des droits de l’homme, on peut se dire raisonnablement que ce n’est pas un dérapage de plus qui va émouvoir la communauté internationale, prête à gober les couleuvres hâtives. Surtout quand on connaît les très bonnes relations entre Marius Fransman et certaines personnes proches de Rajoelina. La communauté internationale s’est empressée de cautionner la façon tordue dont le régime hâtif applique la feuille de route, et sous prétexte “d’empêcher de” (laisser la situation pourrir encore plus), elle ne fait “qu’encourager à” : qu’elle sache donc qu’elle sera tenue responsable de tout ce qui risque de se passer, si elle continue à favoriser par son comportement naïf l’arrogance de ce régime de parvenus.
Pour terminer, il est à déplorer que des actes de vandalisme aient eu lieu contre des entreprises à Ivato, et ce, quelles que soient les victimes, et quels que soient les auteurs. Il y a en effet deux possibilités : soit c’est l’œuvre de casseurs pro-Rajoelina infiltrés dans la foule pour tenter de la discréditer (technique utilisée de tous temps à Madagascar contre les rassemblements d’opposition) ; soit c’est l’œuvre des pro-Ravalomanana les plus extrémistes, irrités par la situation. Si tel était le cas, ce serait regrettable que les légalistes en soient arrivés à se mettre au niveau des crapules qui ont fait du 26 janvier un lundi noir historique. Toutefois, je trouve que la première hypothèse est la plus plausible. La fozification des mentalités nous a démontré depuis trois ans ce que certaines strates de la plèbe sont capables de faire. Rehefa mihavana amin’ny voay, aza gaga amin’ny hadalany.




