Comment va Madagascar ? Voici une question de plus en plus délicate à répondre aujourd’hui. À très court terme, on pourrait répondre que rien ne va : toujours pas de gouvernement, des petites phrases assassines de part et d’autre, des prisonniers politiques dans l’attente, une classe politique toujours très gamine.
Si l’on regarde à un peu plus long terme, le tableau apparait un peu moins sombre : le ton moyen des discours est quand même aujourd’hui un peu moins agressif qu’il y a quelques semaines, et il est possible de vivre une existence presque normale si l’on prend soin de ne pas accorder une importance exagérée aux propos entendus sur Radio Viva et Radio Fahazavana. L’on sent confusément qu’un jeu politique plus normal reprend progressivement ses droits, et le fait que les chefs d’institution se mettent à visiter les villes de province, s’il ruine les finances publiques, a au moins le mérite de nous rassurer sur la perspective d’élections prochaines.
À plus long terme encore, et en élargissant un peu le regard, l’Afrique dans son ensemble paraît assez mal en point ces deux dernières années. Il est clair que la situation démocratique y est loin d’être reluisante : si l’on prend comme point de repère le début des années 1990, les promesses de démocratisation semblent aujourd’hui bien lointaines, et la relecture d’un certain discours de la Baule procure une sensation de gueule de bois. Dans le cas particulier de Madagascar, si les motifs de considérer sans aucune complaisance les années 1993 à 1996 ne manquent pas, on reconnaîtra sans mal que cette époque avait au moins le mérite de permettre une résolution sans violences ni tricheries excessives des conflits.
Il faut cependant relativiser en observant le sort d’autres pays, et ne pas forcément désespérer. À l’heure où, vingt ans après, l’Europe et le monde font le bilan de la chute du Rideau de Fer, on se rend compte que les commémorations d’il y a dix ans étaient bien plus discrètes, marquées qu’elles étaient dans plus d’un pays par le retour au pouvoir par les urnes d’ex-communistes et une situation économique peu glorieuse. Et si Mikhaïl Gorbatchev a perdu, si la transition démocratique n’en est qu’à mi-chemin, l’esprit de réforme vers la démocratie, l’économie de marché, la liberté d’expression et de la presse, l’ouverture aux autres pays a survécu.
À Madagascar, la crise de 2009 a eu le mérite de discréditer, sans doute définitivement, une certaine conception du vahoaka pêchant par excès de romantisme révolutionnaire. Il revient maintenant aux authentiques tenants de l’état de droit de renvoyer dos à dos, aussi bien ceux qui estiment que 2002 différait dans son essence de 2009, que ceux qui pensent que 2009 est excusable à cause de 2002.
Aucune des crises à Madagascar n’aurait pu prendre une telle ampleur si les mécanismes de séparation de pouvoir avaient vraiment existé. Les dirigeants qui se succèdent peuvent d’autant plus confortablement nous clamer qu’ils font confiance à la justice que la carrière des juges dépend directement d’eux. Et l’amadouement des assemblées à coup d’indemnités ou de menaces est clairement un problème récurrent.
Montesquieu disait « C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ». Les affaires de bois de rose nous ont cruellement rappelé que le pluralisme qui importe sans doute le plus dans le bon fonctionnement d’une démocratie est celui qui repose sur l’indépendance mutuelle du politique et de l’économique.
Le pouvoir et la visibilité doivent impliquer pour les dirigeants politiques des obligations plus strictes que celles des citoyens ordinaires : leur conduite doit être exemplaire, et face à la montée de générations bling bling décomplexées vis-à-vis de l’argent, des règles de comportement strictes seront souvent à l’avenir les seules garanties d’un minimum d’hygiène morale. Dans le cas de Madagascar, cela est d’autant plus nécessaire que l’influence économique de l’État y est lourde : nous serions le pays où le pourcentage de dépenses publiques par rapport au produit intérieur brut serait le plus élevé au monde.
Encore faudrait-il, pour paraphraser la conclusion de l’éditorial d’hier de Ndimby, que nous ayons un corps social un peu plus responsable et vigilant dans son ensemble, et qui soit suffisamment sonore pour faire comprendre aux dirigeants quels qu’ils soient qu’il serait préférable de prendre au sérieux les dénonciations de scandales avant qu’elles ne débouchent dans les rues.





