Au Moyen-âge en Europe, le roi avait dans son entourage un bouffon, qu’on appelait également « le fou du roi ». Il s’agissait de quelqu’un qui était chargé d’amuser le roi par ses pitreries. Mais au-delà, il était chargé de dire ses quatre vérités au souverain sans crainte de punition, car qui se fâcherait contre un fou ? Le bouffon n’était donc pas un insensé, mais plutôt un vecteur de communication qui pouvait remonter les bretelles au dirigeant sans crainte de représailles. Un fou garde-fou : la folie peut donc éclairer la raison, et faire le fou ne signifie pas toujours en être un.
Didier Ratsiraka ou Marc Ravalomanana ont tous deux été renversés du pouvoir par des mouvements populaires dont ils ont mal appréhendé le potentiel et la dynamique. D’ailleurs, quand on étudie la personnalité de ces deux Présidents, ils ont beaucoup plus de points communs qu’ils ne le pensent : leur conception artisanale de la démocratie et de la bonne gouvernance, et l’enfermement dans une logique d’arrogance aveugle et autiste qui leur a fait perdre le sens des réalités. La cour des courtisans, flagorneurs et autres lèche-bottes a créé autour d’eux une ambiance aseptisée dans laquelle « tout le monde il est beau, tout le monde il est content ».
On ne peut alors s’empêcher de dire qu’il aurait fallu que quelqu’un joue le rôle du « fou du roi » dans leur entourage. Un conseiller qui aurait eu toute latitude pour critiquer objectivement le pouvoir et énoncer les vérités qui dérangent, sans risquer de se faire renvoyer, tomber en disgrâce, ou pire, se voir jeter en prison. Cela aurait pu aider l’un et l’autre à ouvrir les yeux sur les abus de toutes sortes et la montée de la grogne. Au lieu de cela, ils ont créé une cour de thuriféraires au sein de laquelle toute vérité désagréable n’était pas bonne à dire. Aussi quand ces vérités ont éclaté sur la Place du 13 mai, il était trop tard pour y faire face, que ce soit en 1991, 2002 ou 2009.
La corruption des esprits
Les dérapages de gouvernance de l’ère Ratsiraka et ceux de Ravalomanana se ressemblent assez sur certains plans. Conflits d’intérêts, népotisme, favoritisme de copains et de coquins ont été des facteurs qui ont favorisé leur rejet progressif par une partie de la population. Importants ou même graves, ces faits ne justifiaient toutefois pas un coup d’État. Toujours est-il que l’opinion publique fut de plus en plus envahie d’informations et de rumeurs sur les bras tentaculaires des enfants de la famille Ratsiraka, et sur ceux du groupe Tiko. Ce fut le malheur de Sophie en 2001, et celui de Sarah en 2008.
Car une fois que le doute s’installe de façon pérenne, le processus devient irréversible. L’opinion publique devient facilement manipulable, et les profiteurs de tout bord peuvent aisément en profiter. Dans un combat politique, on ne s’adresse pas au rationnel de la foule, dont la capacité à réfléchir est très discutable du fait des phénomènes de groupe. On tente d’agir sur l’émotionnel : s’il y a des faits réels, on les utilise, quitte à les grossir plus qu’il ne faut pour pousser la diabolisation à l’extrême. Et s’il n’y en a pas, on les inventera. Et plus c’est gros, plus ça passe. Et plus ça passe, mieux ça casse. Du moins, ça casse le pouvoir en place. Alors, en 2002 et en 2009, par le biais des artifices de la subversion, on impose un coup d’État, on s’appuie sur des gros bras en treillis (soldats réguliers ou réservistes) ou en torse nu, et on met la pression telle que la Haute cour constitutionnelle (HCC) ne peut que produire un alignement de la vérité juridique avec une certaine réalité du terrain. Merci à Rabila de nous avoir rappelé dans le forum cette belle citation de Pascal : « et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fut fort, on a fait que ce qui est fort fut juste ». Selon les chiffres du Consortium d’observation, Ravalomanana n’était pas élu au premier tour en 2002. Quant à Rajoelina, il n’était même pas passé devant les urnes en 2009.
Le visionnage du documentaire « chronologie d’une prise de pouvoir » (France 24) est fortement recommandé à tous ceux qui s’intéressent à la crise 2009 à Madagascar. Une séquence fort intéressante se déroule pendant le première quinzaine du mois de mars, lors d’une réunion du mouvement TGV durant laquelle l’objectif est de trouver des arguments pour refuser de négocier avec Marc Ravalomanana. On y voit un des « cerveaux » donner des conseils sur la manipulation à faire au niveau de l’opinion publique : « Nous devons faire une accusation (…) pour empêcher la participation de celui dont on ne veut pas. Par exemple Ravalomanana criminel… Ravalomanana traître … ». On connait la suite.
Certains politiciens au cerveau mal irrigué et certains forumistes pro-TGV se plaisent à dire que les abus de Marc Ravalomanana se sont passés dans le silence et la complicité la plus complète de la presse, de la société civile et de la communauté internationale. Ce serait oublier trop vite les articles de la Gazette, de la Vérité, de Telohonorefy, sans oublier Tribune déjà du temps de sa version papier(1). Ce serait faire fi des travaux de la SE.FA.FI et du C.N.O.E. qui, depuis des années condamnent sévèrement les abus de gouvernance politique. Ce serait faire injure aux efforts du CO.N.EC.S durant l’année 2008 pour alerter sur la question de gouvernance économique. Et enfin, ce serait faire l’impasse sur les demandes d’explication début Décembre 2008 des bailleurs de fonds sur les fameux trois points obscurs (Air Force One, exonérations de Tiko, société nationale pétrolière). Alors oui, les garde-fous ont tenté de jouer leur rôle. Mais Marc Ravalomanana a préféré continuer à jouer le sien : le pire aveugle qui ne veut voir, le pire sourd qui ne veut entendre. Résultat : il n’a pu prévoir le prévisible, le coup d’État pour lequel se sont associés tous les frustrés de son régime. Dans la classe politique malgache, il est bien connu que les ennemis de nos ennemis deviennent vite nos amis.
Entourage de béni-oui-oui
C’est pour cela que la question de l’entourage et celle de la nécessité du « fou du roi » se posent. Dans les sociétés démocratiques, outre la liberté de la presse qui permet aux dirigeants de tâter le pouls de l’opinion publique à travers les médias, les sondages fiables font également partie des outils d’évaluation. De plus, les dirigeants ont dans leurs équipes des spécialistes des enquêtes d’opinion, mais aussi des analystes politiques qui sont chargés de faire une évaluation technique de la situation. Enfin, les services de renseignements (secrets ou pas) font également partie de l’éventail des sources d’information disponibles : deuxième bureau de l’armée, C.I.S., renseignements généraux. Question : comment ces services étatiques n’ont-ils pu anticiper la montée en puissance du 13 mai et la mutinerie du CAPSAT ? Il faut dire qu’à Madagascar, c’est le pifomètre qui est le plus souvent utilisé, avec les piètres résultats que l’on sait. D’ailleurs, quand on voit la liste des conseillers politiques de Marc Ravalomanana en sept ans, on ne peut que comprendre la mauvaise qualité des résultats. À moins que, et ceci n’exclut pas le premier point, il n’y ait eu aussi une mauvaise qualité d’écoute du premier concerné. Quel beau titre de duo : quand les muets parlent au sourd.
Il faut aussi savoir qu’à Madagascar, personne n’ose aller annoncer les mauvaises nouvelles au chef, surtout si celui-ci est Président de la République. De fait, il continue donc à se croire au merveilleux pays des schtroumpfs, en oubliant que là-bas, Gargamel rode dans les bois. Ce système pernicieux se nourrit donc de lui-même : le Président de la République n’aime pas entendre des nouvelles désagréables, et donc personne n’ose lui en apporter. Et comme personne n’ose lui en apporter, il est donc normal qu’il n’en entende pas. Au milieu de tous ces sages, personne n’ose faire le fou et parler d’une voix dissonante. Effet pervers : le dirigeant perpétue son sentiment d’arrogance et d’omnipotence, car son entourage de béni-oui-oui lui fait croire que ses abus passent comme lettre à la poste. Ou pire, que les abus sont des actes bénéfiques pour la population.
Et c’est ainsi que le coup d’État, hold-up sur le pouvoir par les compères de l’ancien DJ en réponse aux abus de Ravalomanana, a fait son lit dans les erreurs de l’ancien laitier pour réinstaurer, disent-ils, la vraie démocratie à Madagascar. La tradition du « Minoa fotsiny ihany » se perpétue. Les TGV-istes font une révolution pour changer de Messie, mais le lavage de cerveau utilise le même principe qu’en 2002. Ainsi, le néanmoins respectable Joseph, griot de la HAT à partir de l’île de la Réunion écrit sur le forum : « De la réussite [de] cette HAT dépend l’avènement d’un changement profond de Société ». Il est quand même un peu tard pour le poisson d’avril.
Une fois que cette crise 2009 sera terminée et qu’un dirigeant sera élu de façon démocratique à travers des élections, le futur Président de la République devrait donc veiller à créer une cellule d’analystes chargés de faire le suivi de la situation politique, sans complaisance et sans chercher à cirer les pompes du Chef de l’Etat. Sa mission : lui présenter les faits et les perspectives de scenarii sans maquillage, afin qu’il ne découvre pas son impopularité comme un phénomène soudain. La cellule des « fous du roi » (composée par exemple d’analystes politiques, d’historiens et de sociologues) doit donc avoir la possibilité de lui délivrer des messages, même désagréables, en toute confiance, sans crainte de prendre la route de la porte ou de l’échafaud. Elle doit également avoir la garantie de son immunité, afin qu’elle ne fasse pas doublon avec toutes les autres unités, qui, de toutes manières, ne manqueront pas de faire jouer la brosse à reluire : il faut des courbettes pour obtenir un siège. « Mon bon Monsieur, Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute » avertissait le sage Jean de la Fontaine depuis le XVIIème siècle.
Quant au pouvoir de transition actuel, on doute qu’au sein des griots qui lui chantent ses louanges (y compris sur les forums de Tribune.com), quelqu’un soit capable de jouer le rôle du « fou du roi ». Ils sont encore pour la plupart occupés à se positionner aux dépens du voisin, qui pour un poste, qui pour les prochains scrutins, qui pour une petite vengeance personnelle. On imagine l’ambiance de sincère collaboration et de franche camaraderie : « l’homme politique pense à la prochaine élection, l’homme d’État a la prochaine génération » disait James Clarke. Et un véritable homme d’État ne peut se permettre de se fourvoyer dans un coup d’État. Quod erat demonstrandum (CQFD). Au milieu des dinosaures politiques, des gros bras, des ex-prisonniers politiques, des mutins, des poli-tocards agités et de toutes les vieilles planches qui prétendent créer le nouveau meuble de la démocratie malgache, il n’y a toutefois pas de roi. Mais il se pourrait toutefois que ce soit le seul membre de l’équation qui manque.
NDLR : (1) Précisons cependant que, dans notre esprit, un média ne peut se destiner à un lecteur particulier, ou à une catégorie politique de lectorat particulier. Un média indépendant ne se veut être ni fou d’un quelconque roi, ni conseiller d’une quelconque opposition. Le seul client de la rédaction est le lecteur individuel, un glorieux anonyme au sein d’une masse.
Si, à l’occasion, les écrits de la rédaction peuvent influer sur un décideur important, ce ne serait qu’un effet collatéral que nous espérons positif. Il est aussi possible que d’autres acteurs prennent au contraire des décisions opposées aux idées exprimées ici. Qu’importe, la mission principale de Madagascar-Tribune.com n’est pas là.





