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Interview

Expulsion du Père Urfer

Cent jours plus tard : des révélations...

samedi 1er septembre 2007

Un peu plus de cent jours après son expulsion de Madagascar, Sylvain Urfer a accepté un entretien avec « Tribune ». Dans cet interview exclusive, nous revenons avec lui sur cet événement dont les motifs ne sont pas toujours donnés. L’opinion publique juge sévèrement ce silence du pouvoir. La justice doit faire son travail car un recours a été déposé le 10 août 2007 pour violation de la loi.

« Je m’exprimerai le moment venu... »

• Voilà plus de trois mois que vous avez été expulsé de Madagascar. Comment les choses se sont-elles exactement passées ?

- Les circonstances de l’expulsion ont bien été rapportées par les médias. Le jeudi 10 mai au matin, je suis convoqué au ministère de l’Intérieur, où un Commissaire chargé de la Surveillance du Territoire m’informe que j’avais 48 heures pour quitter le territoire. De plus, il me fut imposé d’acheter le billet d’avion et de faire rédiger par mon supérieur une lettre dans laquelle celui-ci s’engageait à ce que je me rende bien à l’aéroport le lendemain soir ! Après quoi, l’après-midi et la soirée se passent à recevoir les amis alertés et à répondre aux appels téléphoniques

Le vendredi 11 au matin, le même Commissaire me signifie l’obligation d’apporter mes bagages au ministère à 17 heures. Là, j’apprends qu’on me conduirait aussitôt à l’aéroport (décollage à 0h 50…), alors qu’il m’avait été dit la veille que je pourrai aller à Ivato par mes propres moyens. C’est donc encadré de quatre policiers au demeurant fort sympathiques, et en voiture blindée (mais sans le gilet pare-balles que l’on voulait me faire porter !), que je fus mené à l’aéroport. Arrivé à 19h, on me confine immédiatement dans la zone internationale. Mais là, et contrairement aux assurances données au ministère, le Commissaire de la police des Airs et des Frontières m’interdit brutalement d’aller à la rencontre des amis venus me dire au-revoir.

• Mais pourquoi avoir accepté aussi facilement une telle injustice ? Ne pouviez-vous pas vous opposer à cette décision, poser un recours ou demander un délai, bref, faire quelque chose ?

- Je suis tout à la fois réaliste et légaliste. On ne peut pas demander aux autres, à commencer par le pouvoir en place, de respecter la loi… et ne pas la respecter soi-même ! La décision me concernant, signée du Premier ministre, ne pouvait venir que du Président en personne ; et elle était exécutoire dans les 48 heures. Je n’étais pas un clandestin à Madagascar, j’y avais un permis de séjour définitif. Et ce n’est pas parce que l’Etat avait trahi sa parole en m’expulsant que je me sentais autorisé à trahir la mienne en m’installant dans l’illégalité !

Ce respect du droit est celui du SeFaFi, il est aussi celui de la Conférence épiscopale et de la Compagnie de Jésus dont je suis membre. C’est pourquoi cette dernière a fait déposer un recours devant la Chambre administrative, pour « violation de la loi et excès de pouvoir ». Et j’ose espérer que les magistrats qui auront à statuer sur ce recours le feront en plein accord avec la loi et avec leur conscience morale. C’est à ce prix qu’on accède à l’Etat de droit.

• Vous a-t-on donné les raisons pour lesquelles vous étiez expulsé ?

- Aucune. Le 10 au matin, on m’a montré un texte signé du Premier ministre et ministre de l’Intérieur, où étaient signifiées l’annulation de mon visa de séjour permanent, l’injonction de partir dans les 48 heures, et l’interdiction de retour sur le territoire. J’ai demandé qu’on m’en fasse photocopie, cela me fut refusé. Par contre, j’ai eu à signer un « Procès-verbal de notification » de la « Décision n° 069-MININTER/SG/DIE/SELR du 09 mai 2007 ».

A Ivato, je fus gratifié de deux documents de la Police de l’air et des frontières : une « Notification et motivation… » où figurent toutes les raisons pour lesquelles n’importe qui peut être expulsé de Madagascar (dont, en plus grands caractères : « présence sur le territoire Malagasy susceptible de porter atteinte à l’ordre public »), et avis (destiné à l’équipage de l’avion ?) précisant que le passager Sylvain Urfer « ne présente aucun danger et ne nécessite pas une escorte policière ». Je ne saurai jamais laquelle des deux interprétations est la bonne !

• Avec le recul des 100 jours passés, comment pourriez-vous expliquer votre expulsion ?

- Je n’en sais toujours pas plus qu’un premier jour. Si j’avais enfreint la loi ou commis un acte répréhensible, il suffisait de m’inculper et de me faire juger par un tribunal. Mais comme mon expulsion n’a été justifiée par aucun motif officiel, je suis obligé de conclure que le pouvoir veut cacher les véritables raisons de mon expulsion. Ces manques de courage politique, de transparence démocratique et de dignité humaine ne sont pas à son honneur.

Sur le fond, je crois de plus en plus que mon expulsion a été un signal envoyé à la société civile en général, et à l’Eglise catholique en particulier. Lorsque les difficultés s’accumulent, un homme politique responsable ouvre le dialogue avec ceux qui expriment leur désaccord : il peut ainsi justifier ses choix, et mieux comprendre les points de vue des autres. Mais le Président a préféré recourir à l’intimidation en expulsant un religieux étranger.

• Quelles sont alors, selon vous, les divergences qui opposent la société civile et l’Eglise catholique au régime en place ?

- Le communiqué de la Conférence épiscopale du 21 mai donne une clé d’interprétation. Les évêques commencent par rappeler que les faits ont confirmé leurs appréhensions d’avant le référendum constitutionnel, et dénoncent les recours à la force de la part des autorités.

Plus profondément, ils revendiquent pour l’Eglise le droit à la parole : ils rappellent qu’« elle tient à se faire entendre - par la bouche des missionnaires étrangers ou autochtones – dès qu’on met en cause le droit des pauvres ». C’est précisément ce droit de regard et de critique, au nom des droits de l’homme et pour la défense des plus pauvres, que lui conteste le gouvernement. Mais si l’Eglise y renonçait, elle renierait l’Evangile et perdrait sa raison d’être.

Et c’est en cela que l’Eglise rejoint les membres de la société civile qui luttent pour l’instauration d’un Etat de droit où la pluralité des opinions puisse librement s’exprimer, où la gouvernance soit transparente, et où soient respectés les grands principes de la séparation des pouvoirs, de la neutralité de l’administration, de la liberté d’expression, du service public, etc.

• Tout cela ne remet-il pas en question le rôle du FFKM et les 3P (Partenariat Public Privé) préconisés par le Président de la République ?

- Pas nécessairement, si du moins les règles du jeu sont claires et acceptées par tous ! Tant que les Eglises réunies au sein du Conseil des Eglises Chrétiennes à Madagascar ont exercé le droit de regard et de critique dont je parlais tout à l’heure, le peuple les écoutait et les médiations qu’elles ont exercées ont été bénéfiques pour le pays. Mais lorsqu’elles ont prétendu participer au pouvoir ou s’identifier à lui, elles ont perdu toute crédibilité. Cela prouve à l’évidence le bien-fondé de l’attitude reprise aujourd’hui par l’Eglise catholique, et que partagent la quasi-totalité des chrétiens de Madagascar, quelle que soit leur Eglise.

Il en va de même des 3P, à condition que les objectifs et les moyens soient clairement définis et respectés. C’est bien l’objection que font les évêques dans le même communiqué, lorsqu’ils regrettent qu’on en parle à tort et à travers et que rien de concret ne se fasse. Un partenariat implique des acteurs égaux en droit et en pouvoir de décision : on en est très loin, tant il est évident que l’Etat cherche à instrumentaliser les Eglises à travers les 3P. Et comme ce régime n’a jamais fait preuve de désintéressement ou de reconnaissance, même lorsqu’il s’agit du bien commun de la nation, on peut comprendre les réserves des Eglises.

• Aujourd’hui, quel est votre état d’esprit, et comment allez-vous gérer votre vie en France ?

- Disons que j’ai de la peine, bien souvent, à réaliser que je ne suis plus à Madagascar : 33 ans de la vie d’un homme, ça ne s’oublie pas ! S’y ajoute un fort sentiment de l’injustice subie, face auquel j’essaye de réagir en chrétien, bien que mon expulsion soit un acte indigne de la part de personnes qui fréquentent les temples et les églises. Mais ce n’est pas moi qui les jugerai, le peuple et Dieu s’en chargeront, chacun pour la part qui lui revient.

Pour le reste, je travaille autant avec la France qu’avec Madagascar. Bien sûr, je me réadapte à la vie française, et mon activité dans la revue jésuite Etudes est une voie privilégiée pour ce faire. Mais je continue aussi à me soucier de Madagascar, gardant les contacts et poursuivant à distance les activités du « Centre Foi et Justice » ainsi que la collaboration avec le SeFaFi. Disons pour finir que le recul involontaire dont je bénéficie actuellement me permet de mûrir quelques-unes des grandes questions qui touchent au présent et à l’avenir de la Grande Île, et sur lesquelles je ne manquerai pas de m’exprimer, le moment venu…

Recueillis par Miary

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