Suite à l’article d’hier, résumons donc en sept points, petites lumières sans prétention, ce que nous semblent être les grands chantiers pour une refondation de la République. La liste n’est en aucun cas exclusive d’autres idées exprimées par d’autres personnes [1]. Et au vu de l’énoncé de ces tâches, espérons que tous ces politicards qui se chamaillent pour un titre, un siège ou une voiture de fonction se rendent compte qu’il y a des problèmes plus importants que leur ego ou leur nombril.
L’éthique de la pratique politique. Si le but de tout parti politique est de prendre le pouvoir, que cette prise de pouvoir et surtout son exercice se fassent désormais dans les règles internationalement admises de bonne gouvernance économique et démocratique, sous l’oeil vigilant et indépendant de toutes les structures républicaines de contrôle et de vérification. Moraliser les mœurs politiques : cela va de l’abandon de l’élevage de gros bras, jusqu’au respect de l’opposition (qui se doit aussi d’être respectable, et non une usine à coups d’Etat), en passant par le refus de flatter la foule, même si elle est consentante [2] La participation aux cercles du pouvoir ne doit plus être une occasion d’enrichissement personnel, de népotisme, de favoritisme. Car il faut, du moins dans le maximum de postes techniques, favoriser l’élitisme et non la culture du réseau qui fait le bonheur de certains nageurs en eaux troubles, toujours « amis du pouvoir » sous toutes les Républiques, et n’ayant d’autre mérite que leur carnet d’adresses, la capacité à être servile, et surtout celle à retourner la veste quand la girouette change de direction. La mise en place de structures de médiation neutres, fortes et efficaces pour éviter que les conflits politiques ne dégénèrent en crise et coup d’Etats, doit aussi être conçue : le FFKM doit retourner à ses chapelles.
L’éducation citoyenne et civique. Apprendre à la population à adopter un comportement responsable, et refuser de se laisser infantiliser et manipuler par ceux qui se prétendent être des Messies apparaissant cycliquement sur les places publiques, que ce soit en 1991, en 2002 ou en 2009. Lui apprendre aussi que manifester pour exprimer sa colère ne doit pas systématiquement signifier rechercher le renversement du pouvoir établi. Mais cela dépend hélas de la prise de conscience de la classe politique par rapport à l’éthique citée précédemment. Toutefois, il n’y a pas que la classe politique qui est responsable de cet aspect éducatif. Les Eglises, l’Ecole, les médias et tous les agents de socialisation doivent apprendre à chacun que la citoyenneté donne des droits, mais impose aussi des devoirs.
Le développement économique et social. Lever les contraintes à une compétition saine et équitable entre les entreprises, tout en protégeant les couches vulnérables pour éviter la perversité d’un libéralisme sauvage. Donner par le biais d’une décentralisation effective sur le plan politique et budgétaire la possibilité pour les régions d’être initiatrices de leur développement, et réduire les inégalités sources de frustration. Prioriser l’emploi pour limiter les tentations vers la délinquance à but politique (phénomène de gros bras pour des sales coups, style incendie ou pillage des biens des adversaires) ou de banditisme. L’organisation d’un rôle économique pour la diaspora doit également être pensée. De nombreux pays du Maghreb, d’Afrique de l’Ouest ou même d’Asie l’ont fait avec succès.
La réinstauration de l’idéal militaire. Le militaire doit revenir à la caserne, se remettre au pas et au garde-à-vous strict devant le pouvoir civil. Et surtout, fermer sa grande gueule (oups, pardon monsieur le modérateur). Après avoir constaté avec effarement que pour certains militaires la kalachnikov faisait office de cervelle, la population s’étonne maintenant que certains gradés militent ouvertement pour une injection de bidasses dans les structures politiques de la transition, et se permettent de nous arroser de commentaires politiques à la fois sots et inappropriés. Inacceptable. Rappelons que selon les Nations unies, le contrôle effectif de l’armée par le pouvoir civil est un des six critères d’une société démocratique (et non le contraire). D’autant plus que ce sont les impôts des civils qui paient les soldes.
La fin de la culture d’impunité, mais une Justice indépendante. Une bonne démocratie nécessite que chaque homme politique soit responsable de ses actes, et en cas de manquements à ses devoirs, soit sanctionné. Cependant, cela doit se faire dans le cadre d’une Justice sereine et non vengeresse, professionnelle et non partisane. Quand on a vu tous ces tondro-molotra et les condamnations qui s’en sont ensuivies (même avec sursis), on peut se poser des questions sur cette fameuse indépendance de la Justice clamée et réclamée par les magistrats à chaque début de crise politique, y compris pendant le premier trimestre 2009.
Le renforcement des médias. Il est naturel qu’il y ait des journalistes ou des organes de presse qui soient plus favorables à une tendance qu’à une autre, surtout quand plusieurs patrons de presse ont des tendances politiques affichées. Mais dans la mesure où neutralité ne signifie pas aveuglement, les médias doivent aussi être capables de jouer un rôle de contre-pouvoir objectif, et le public doit l’accepter. Ici, petite parenthèse : on joue un rôle de contre-pouvoir face aux gens qui sont au pouvoir, et non face aux gens qui l’ont quitté. Avec tout le respect que je leur dois, je trouve extrêmement curieux que des commentaires fulminent à l’esprit partisan dès qu’on critique la HAT. Dans le contexte actuel, quel intérêt y aurait-t-il à critiquer le régime Ravalomanana, Ratsiraka, Ratsirahonana, Zafy ou Tsiranana ? Aucun, car ce ne sont plus ces gens dont la démarche doit éventuellement être rectifiée. S’ils en ont la sagesse, ceux envers qui les critiques s’adressent en tireront les leçons. Par contre, s’ils s’estiment intouchables, invulnérables ou infaillibles, qu’ils considèrent ces critiques du haut de leur caravane qui passe cahin-caha. En attendant de finir comme Ratsiraka en 1991 et 2002, ou Ravalomanana en 2009. Et comme chantaient les Jomak’Ampamarinana dans les années 1970, « dia ahoana koa re, dia ahoana koa re, ny manaraka ? ».
L’intégration intelligente dans le concert des Nations. Le Malgache doit apprendre à se comporter de manière adulte face à l’étranger et à la communauté internationale. Si la propension du Malgache à rechercher un bouc émissaire pour ses propres erreurs est innée, il faut aussi qu’il se pose des questions si la communauté internationale est vraiment responsable de ses erreurs. Il est risible de voir certains esprits chagrins se lamenter (avec des sous-entendus à la limite du racisme) du rôle pris par le Groupe international de contact dans la résolution de la crise actuelle. Or il faut reconnaître que sans eux et leurs efforts pour provoquer un consensus à Maputo, le spectre de la guerre civile serait encore plus proche. En outre, que les Malgaches apprennent à admettre que leur pauvreté chronique est le résultat de leurs propres errements : corruption, crises politiques à répétition, mauvais choix économiques de la Seconde République, incapacité à s’affirmer intelligemment face aux intérêts étrangers. Enfin, il faut générer la capacité malgache à construire et à se mettre en place de façon positive dans le concert des Nations. Marc Ravalomanana avait essayé, mais les retombées politiques, économiques et touristiques du Sommet de l’Union africaine ont été soufflées par la fermeture de Viva TV et le tsunami qui a suivi. C’est l’effet papillon.
La tâche est immense. Mais sans doute, ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que l’on n’ose pas. C’est parce que l’on n’ose pas qu’elles sont difficiles. Ce ne sont pas les porteurs d’outils et de lumière qui manquent. Même si en comparant la taille des chantiers et le peu de qualité de notre classe politique, le découragement peut devenir légitime.
Le rêve serait de pouvoir jouer au savant fou et construire un homme nouveau en prenant le meilleur (ou le moins pire...) de chaque personnalité politique présente ou passée. Le leadership de développeur de Marc Ravalomanana, le sens de la grandeur de l’Etat de Didier Ratsiraka, le sens de la démocratie d’Albert Zafy, la valeur de l’éthique politique de Herizo Razafimahaleo, la capacité de conciliation de Rajemison Rakotomaharo, le patriotisme du Professeur Rakoto-Ratsimamanga, le nationalisme de Monja Jaona, la vertu de ray-aman-dReny de Guy Willy Razanamasy... Mais on voit mal la classe politique active actuellement pouvoir fournir cet homme providentiel au pays, et encore moins au sein de la future ex Haute autorité de transition. A moins de jouer au magicien, et d’un coup de baguette magique, sortir un petit lapin de son chapeau. Ou un pigeon. Quoique depuis 1960, le pigeon-en-chef, c’est surtout le peuple.





