Trois ouvriers travaillant sur le même chantier, avec les mêmes outils et effectuant des tâches identiques sont interrogés sur ce qu’ils sont en train de faire. Le premier répond : « je taille des pierres », le second : « je construis un mur », tandis que le troisième affirme : « je bâtis une cathédrale ». La différence entre les trois s’appelle vision et conviction. Cette anecdote est une bonne illustration de ces Accords de Maputo 1. Là où les plus désabusés ou les plus goulus ne voient que la signature des textes pour organiser la Transition et le partage des sièges, d’autres y entrevoient l’acte de naissance de la future IVème République. Mais ceux qui ont encore des réserves d’optimisme et de patriotisme essaieront d’y voir le fondement pour une reconstruction de la République.
Car un fait est certain, la crise actuelle est affligeante à tous les points de vue : économie, démocratie, droit constitutionnel, libertés publiques, citoyenneté responsable, image internationale de Madagascar etc. Aujourd’hui, en août, Madagascar se trouve beaucoup plus mal qu’en janvier, et avec des perspectives encore plus sombres. Ce qui a été perdu à ce jour dépasse de loin ce qui a été gagné, pour autant que quelque chose ait été gagné. Certains illuminés argueront que toute révolution entraîne un désordre réparateur et constructeur, qui prépare à l’avènement d’une nouvelle société. Au vu de toutes les familles qui ont perdu leur emploi et des entreprises qui ont vu leurs marchés et leurs biens s’envoler en fumée depuis janvier, le cynisme affiché envers les victimes par les propagandistes de telles théories marxistes est méprisable. D’ailleurs, ces thèses ont fait leur temps, après avoir fait le malheur de millions de personnes dans l’ex-URSS, en Chine, à Cuba, en Corée du Nord, au Cambodge et dans bien d’autres contrées. Ou dans une moindre mesure à Madagascar en 1972, en 1991, en 2002, et maintenant en 2009. Comment imaginer qu’à l’heure du web 2.0, certains fantasment encore sur Pol Pot, Mao-Tse Tong ou Lénine ?
Apprendre à gérer les paramètres existants
Cependant, quelle que soit l’opinion que l’on ait sur les raisons et les acteurs de cette crise de 2009, la situation déplorable qu’elle a généré est malheureusement une réalité que l’on ne peut nier ou ignorer. Toutefois, cette crise serait encore plus déplorable si les Malgaches ne trouvaient en eux les ressources pour la capitaliser, et enfin jeter les bases d’une République qui soit capable de gérer sereinement et paisiblement la tension inhérente à toute démocratie. Et s’il est évident que les Accords de Maputo donnent malheureusement une onction institutionnelle aux suites d’un coup d’Etat, la réalité du terrain et surtout la nécessité de progresser vers une solution entraînent que l’on doive faire contre très mauvaise fortune bon coeur. Car ni les entreprises du pays, ni le moral des ménages ne sont encore capables de supporter plus de temps perdu à des chamailleries entre les partisans d’un retour au statu quo ante le 17 mars 2009 d’une part, et les supporters du maintien du statu quo obtenu entre le 17 mars et la signature des Accords de Maputo d’autre part. Il faut donc gérer avec intelligence et patriotisme les paramètres actuels, et ne pas rechercher à revenir artificiellement à des paramètres de laboratoire qui ne tiennent pas compte de la réalité du terrain, même si celle-ci n’est pas forcément du goût de tous. Car jusqu’à preuve du contraire, et n’en déplaise à certains griots, une Place du 13 mai remplie (si elle était remplie, ce qui est un autre débat) n’est pas la majorité du peuple malgache.
En outre, il est essentiel que l’on se rende compte que le plus important à Maputo n’est pas de rechercher un nouveau numéro de République. Contrairement à la conduite automobile, ce n’est pas parce que l’on passe la quatrième que la démocratie et le développement vont s’installer à très grande vitesse, contrairement au chaos dans les rues d’Antananarivo à la suite des rassemblements de foule du premier trimestre 2009. Pour paraphraser le forumiste Alidera, ce n’est pas parce que l’on change de voiture que l’on devient un meilleur conducteur, ou que l’on acquiert une meilleure connaissance du Code de la route. Et ce n’est pas parce que l’on va changer de Constitution que la garantie de finir avec les changements de régime via la Place du 13 mai sera obtenue, malgré les espoirs de ceux qui croient encore au Droit. Et d’ailleurs, sans vouloir jouer au schtroumpf grognon, le programme de Maputo 2 n’est ni plus ni moins qu’un vulgaire partage du gâteau de la Transition.
Reconstruire le temple de la République
Les véritables hommes et femmes de bonne volonté devront donc imprimer à cette dynamique de Maputo 1 et 2 un élan vers une vision qui aille au-delà des 15 prochains mois. Ne pas se contenter de tailler des pierres comme un simple apprenti, mais agir pour rebâtir le temple de la République avec la conviction et le talent du maître. Au-delà de la gestion de la transition de 2009, l’espoir est donc que le processus enclenché permette de jeter les bases d’une nouvelle façon de vivre ensemble la République. Car les crises de 1972, 1991, 2002, et 2009 résultent toutes d’un même problème : la République n’a pas été respectée, car ses dirigeants ne se sont pas conduits de manière respectable. Nous ne reviendrons pas sur l’histoire de chacune de ces crises. Rappelons tout juste que leur socle commun est fondé sur la centralisation de la vie du pays autour d’une personne ; le népotisme et le favoritisme par des jeux de clans et de nomenklatura ; la prédominance et les abus sans scrupules du parti dominant et de ses hiérarques ; l’incapacité des institutions législatives et judiciaires à jouer un rôle de garde-fou du fait d’une trop grande dépendance vis à vis de l’exécutif ; et surtout une prévalence de la pauvreté qui contredisait par les faits le ton rassurant des chiffres officiels qui annonçaient une embellie.
Voir 2009 comme une simple crise politique, et occulter la crise sociale serait une grave erreur. La croissance réelle et avérée du PIB par habitant, cautionnée par les statistiques onusiennes, ne se traduisait pas dans le panier de la ménagère. Si cette dichotomie s’explique aisément par les théories économiques, elle l’est moins dans l’esprit de la mère de famille qui doit chaque jour faire face à plus de dépenses avec un revenu de plus en plus statique. En résumé, depuis 1960, une démocratie de façade, une gouvernance malsaine et une répartition inéquitable des avancées économiques.
C’est sur ces thématiques que Andry Rajoelina a surfé pour enclencher les mouvements de foule. Et force est de reconnaître que Marc Ravalomanana lui a grandement facilité la tâche par une succession d’erreurs d’appréciation. Cependant, ramener 2009 à un simple conflit entre le Président Ravalomanana et Monsieur Rajoelina serait également une erreur d’appréciation, eu égard à l’héritage laissé par les mœurs politiques dans ce pays depuis 1960. Rappeler cela n’a nullement pour objectif de perturber le processus de réconciliation et de pacification enclenché à Maputo. Mais il est utile de savoir comment en est-on arrivé aussi bas en 2009, pour que chacun puisse se dire « plus jamais ça », et surtout agir en conséquence. Faisons donc contre très mauvaise fortune bon coeur, et avalons les couleuvres de Maputo en tentant de rebondir sur cette triste expérience. Car il est irréaliste de refuser les Accords de Maputo juste parce qu’ils cautionnent un putsch militaro-civil, tout comme il est malsain d’encourager ses auteurs à persévérer dans leur autisme avéré depuis le 17 mars.
(à suivre demain, pour ceux qui auraient déjà envie de dégainer un « c’est bien beau de diagnostiquer, mais quelles sont les propositions concrètes ? »)

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