Un journal est comme un miroir : on aime y voir reflétées ses propres opinions. Un griot hâtif aimerait y voir une critique perpétuelle des abus de Marc Ravalomanana, un zanak’i dada convaincu souhaiterait n’y voir que le listing impressionnant des défaillances de Andry Rajoelina. Dans une tendance croissante à l’extrêmisation des opinions après deux ans de crise, les prises de position qui s’affichent sur une ligne plus ou moins médiane sont mal ressenties par les faucons, dont la passion et l’émotion l’emportent largement sur la raison. Il y a plus d’un an, alors que je revendiquais ma neutralité positive, au sens ou je m’affirmais anti-coup d’Etat tout en n’étant pas zanak’i dada, une forumiste pro-Ravalomanana m’interpellait ainsi : « votre neutralité est inacceptable, choisissez votre camp ». Suivant le fameux dicton qui dit « ceux qui ne sont pas avec soi sont contre soi », les extrémistes du forum verront toujours sous ma plume le sponsoring du camp adverse. Heureusement que malgré ces remarques stupides et désobligeantes, la caravane des éditos passe.
Si le lecteur aime voir refléter ses opinions sous la plume de
l’éditorialiste, la nature humaine veut que l’éditorialiste soit
heureux de voir ses opinions partagées par les forumistes. La
contribution de Lemurkata sur l’éditorial d’hier
Comme je l’avais écrit hier, la vie politique n’est malheureusement pas une question de morale, mais une question de pouvoir. Si elle était régie par la morale, Marc Ravalomanana n’aurait pas fait de coup d’Etat le 22 février 2002 et Andry Rajoelina le 17 mars 2009. Si elle était régie par la morale, Andry Rajoelina n’airait pas envoyé ses partisans se faire sacrifier au bénéfice de sa cause le 7 février, et Marc Ravalomanana n’aurait pas fait tirer. Si elle était régie par la morale, Marc Ravalomanana ne se serait pas comporté en Président arrogant qui pouvait faire ce que bon lui semblait en matière de démocratie et de bonne gouvernance, et Andry Rajoelina ne se serait pas comporté en enfant gâté et adolescent rebelle. Les partisans de l’un et les griots de l’autre devraient quitter l’idéalisme de leur position pro ou anti, et adopter la position réaliste qu’enseignent ces paroles de Nicola de Machiavel : « Mais la distance est si grande entre la façon dont on vit et celle dont on devrait vivre, que quiconque ferme les yeux sur ce qui est et ne veut voir que ce qui devrait être apprend plutôt à se perdre qu’à se conserver ... ».
Une lecture efficace du fait politique ne peut donc pas s’embarrasser indéfiniment d’imprécations et de fatwa, qui, les unes après les autres, montrent leurs limites et leur inefficacité. Les remarques acerbes à la limite de la xénophobie des pro-Rajoelina contre la SADC, n’arrivent pas à défaire le rôle de premier plan de cette organisation régionale sur le processus de reconnaissance internationale. Et de la part des zanak’i Dada, les jeux de mots sur le nom de famille de Rajoelina, les quolibets sur sa physionomie, le détail sur l’inexistence de son cursus académique, la qualification méritée de sa prise de pouvoir comme étant un putsch, ou encore le listing impressionnant des abus contre la démocratie et la bonne gouvernance depuis 2009 n’empêchent pas que, malgré tout ce qu’il est en mal et tout ce qu’il n’est pas en bien, c’est toujours Rajoelina qui se fait saluer par l’armée à Ambohitsorohitra, et qui parade sur les tapis rouges au nom de la République qu’il a pourtant foulée aux pieds.
Une communauté internationale moins rigide
Les récentes déclarations de la France, des Etats unis et de l’Organisation internationale de la francophonie, voire même de la SADC, montrent qu’une partie de la communauté internationale se prépare à franchir un pas pour considérer le référendum comme un fait acquis malgré ses lacunes, et appuyer les élections restantes, avec en contrepartie un certain nombre de conditions. En gros, que Andry Rajoelina confirme qu’il s’abstiendra de se présenter aux présidentielles, et que l’ouverture se fasse au niveau des institutions de la transition. Petite réminiscence des cours de science politique de ma jeunesse : cela est l’illustration parfaite de la technique de « la carotte » et « du bâton » telle qu’élaborée par Alexander George dans sa théorie de la diplomatie coercitive. Surtout que parmi les carottes, il y a quelque chose qui va énormément plaire à Andry Rajoelina : le droit de représenter Madagascar sur la scène internationale, autrement dit d’aller parader dans les sommets internationaux pour être pris en photo avec Obama, Medvedev, Sarkozy, et se croire enfin devenu un grand de ce monde.
Bien sûr, les puristes de la démocratie (dont je suis) pourraient légitimement arguer de l’injustice profonde que serait une reconnaissance des hâtifs, aussi bien à cause des conditions dans lesquelles ils ont fait un hold-up sur le pouvoir à Madagascar, mais aussi pour ce qu’ils en ont fait. Mais les théoriciens du réalisme en science politique ont démontré depuis longtemps que les Etats obéissent à leurs propres intérêts, et que l’idéalisme du mouvement de « la paix par le Droit » (et, par extension, de la paix par la Morale) n’est qu’une utopie. Au-delà de cela, les grands bailleurs de fonds n’attendent qu’une occasion pour reprendre le financement de leurs projets, pour ne pas perdre la capitalisation des investissements réalisés depuis des années.
Le manque de vision des trois mouvances a favorisé l’effritement de leur envergure, qui a fini par n’être qu’une peau de chagrin cousue du fil blanc tissé par la SADC, mais qui risque bientôt se rompre. Car l’effet pervers des erreurs stratégique des trois mouvances, c’est qu’elles ne peuvent plus présenter une base populaire importante, visible et active, qui puisse soutenir l’action internationale de la SADC. La doctrine du machiavélisme se fonde sur la fameuse expression : « qui veut la fin veut les moyens ». Force est de reconnaitre que les trois mouvances n’ont peut-être pas voulu suffisamment les moyens, à moins qu’elles n’aient pas voulu la fin. Mais au final de cette bataille gagnée par le pouvoir hâtif, c’est Madagascar qui perd la guerre la démocratie, car ses défenseurs ont laissé faire sans s’opposer intelligemment à la machine du coup d’Etat : des rassemblements Place du 13 mai au référendum du 17 novembre, en passant par le coup d’Etat du 17 mars à l’Episcopat, les manigances des raiamandreny mijoro, l’Accord politique d’Ivato etc.
Le réalisme invite également à admettre deux choses. Primo, il est difficile de considérer comme une quantité négligeable tous ceux qui ont voté ENY, même si on ne partage pas leur opinion. Car qu’ils aient voté ainsi par conviction, par stupidité, par adoration béate de Rajoelina, ou parce qu’ils pensaient juste que c’était une façon de mettre fin à la crise, leur vote est respectable. Tant pis pour ceux qui ont préféré jouer l’abstention. Secundo, ceux qui, par lassitude, par lâcheté, par stratégie, ou tout simplement par défaut, tolèrent ou subissent Rajoelina aujourd’hui faute d’alternative, ne sont que des félins attendant le moment propice.
La lecture de l’Histoire enseigne que ni la férule de Didier Ratsiraka, ni la popularité de Zafy, ni l’hégémonie de Ravalomanana n’ont pu ou su empêcher un retournement de situation quand le temps est venu (lera...). Il suffit d’assurer le carré suivant : un leader, de préférence martyrisé par le pouvoir en place (Ravalomanana en 2001, Rajoelina en 2009) ; un thème fédérateur et populaire, même s’il est mensonger (Daewoo..) ; une radio FM à Tana pour la mobilisation (Radio Mada, MBS et Antsiva en 2002, Radio Viva et Antsiva en 2009,) ; et des moyens financiers pour s’assurer de la coopération des griots et des gros bras (en treillis ou pas).
Andry Rajoelina et les trois mouvances devraient enfin soigner leur crise d’autisme politique chronique. Pour tous, mais d’abord pour le pays, le nouvel accord politique en gestation tel que véhiculé par les rumeurs représente une dernière chance pour tenter de reconstruire en dehors du schéma ivoirien. A l’aéroport il y a quelques jours, j’ai éclaté de rire en entendant une personne devant moi accueillir une connaissance avec un « welcome to Fozaland ». Boutade tragi-comique qui illustre bien l’enfer où nous sommes, et dans lequel tout semble perdu, contrairement à l’opinion des griots hâtifs qui tentent de nous faire croire que ça peut s’améliorer. Car malgré l’avancée du rouleau compresseur illégitime hâtif, ses piètres résultats économiques, diplomatiques et politiques montrent que le Président de la transition doit composer avec les autres forces politiques s’il veut une sortie de crise pérenne, sous peine de se retrouver dans quelques temps en exil







