Lolo Ratsimba et Didier Ravoahangiarison sont donc sortis de la prison d’Antanimora ce mardi vers 11h30. Et même si la liberté qu’ils ont obtenu n’est que provisoire, c’est toute la presse malgache dans son ensemble qui doit pousser un premier « ouf » de soulagement. Car l’ambiguïté qui a été créée entre délit qualifié de droit commun et délit d’exercer dans le métier de la presse est tout simplement inacceptable.
En effet, certains propos des autorités ont, entre autres choses, reproché aux deux hommes de ne pas avoir dénoncé des crimes qui étaient en préparation. On se demande bien dans quelle coquille vivent ou veulent nous faire vivre ceux qui ont tenu de tels propos. Car sans préjuger de l’implication active ou non de Lolo et Didier dans des actes illégaux ou répréhensibles, prononcer de tels mots, c’est nier l’essence même du métier de journaliste.
Qu’un journaliste infiltre un réseau de la drogue ou une filière de proxénétisme ne veut nullement dire que ce journaliste serait complice des actes des trafiquants. De même, un reporter peut vivre plusieurs jours en compagnie de rebelles talibans sans en approuver ou désapprouver l’idéologie. Dans ces circonstances, les journalistes ont l’honneur d’être les yeux et les oreilles du public. Leur dénier ce droit, c’est confondre acteurs et témoins, c’est se montrer soi-même aveugle et sourd.
En sus d’interpeller les autorités sur leur attitude vis-à-vis d’elle, la presse est aussi en droit d’interpeller le public. Combien de personnes se sont dites à un moment défendeuses de Viva, Radio Mada ou Radio Fahazavana et ont néanmoins brocardé les reporters des autres chaînes qui s’aventuraient à couvrir les manifestations publiques auxquelles ils participaient ? C’est bien beau de s’indigner à peu de frais sur la situation des Droits de l’Homme, pour enchaîner quelques minutes après sur un « ces salauds de journalistes » lorsque ceux-ci ont le malheur de ne pas être le reflet exact de votre propre pensée.
Dire cela, ce n’est pas nier que la presse n’a pas toujours été à la hauteur de sa mission. Il en est même quelques-uns dans la profession à clamer haut et fort que la responsabilité première de la crise revient aux journalistes. Et l’on est en droit de porter un jugement sévère sur certains moutons noirs qui ont attisé la haine.
J’écris cela tout en étant conscient que nous autres éditorialistes trouvons parfois un intérêt naturel à être provocateurs. Et les journalistes sont parfois enclins à générer l’« info du jour » en gonflant l’importance de certains événements. Car si notre métier est d’éclairer, nous sommes tous également terriblement contraints par les délais et la rétention d’information.
Même la meilleure éthique professionnelle ne peut nous garantir que nous ne tombons pas parfois dans les pièges de la propagande préparée par les protagonistes politiques. Cette crise aura été riche de rumeurs et de vidéos à la chronologie truquée, et il a pu nous arriver comme à tout le monde d’y croire un moment, sans forcément les relayer.
Certains ont cité comme bon exemple d’incisivité de la presse un Vincent Hervouë de la chaîne LCI demandant à Andry Rajoelina s’il avait eu une liaison dans le passé avec Sarah Ravalomanaa. Au risque de paraître vieux jeu, j’avoue plutôt approuver la presse malgache qui à partir du moment où aucun élément factuel ne venait accréditer cette rumeur, a choisi de ne pas en parler. Et à partir du moment où l’on estimait inconvenant de poser la question de ses relations intimes passées à Sarah Ravalomanana, car chacun a droit à une dose raisonnable de vie privée du moment qu’il ne s’agit pas de faits illégaux, ce n’était pas de la complaisance de penser qu’il y avait d’autres sujets à aborder en priorité avec Andry Rajoelina.
À condition même d’avoir l’occasion de les aborder. Car les rapports entre classe politique et presse sont marqués d’une certaine condescendance. Cette même condescendance que le journal Le Monde relève entre hommes politiques des régions de France et la presse locale, qui n’a pas droit à la même considération que les grands médias parisiens. Ceux dont le lectorat relativement restreint limite la capacité de nuisance n’ont droit qu’au mépris. Et la liberté de ton n’est vraiment tolérée que lorsque l’auditoire est limité [1].
Les hommes politiques ont tendance à penser que les médias sont leurs choses, et le « felaka » [2] et le nombre de médias créés par des hommes politiques ambitieux n’arrangent évidemment pas la qualité de ces relations entre presse et monde politique. Oui, les journalistes ont besoin des hommes politiques pour obtenir des nouvelles ou des éclaircissements. Il nous arrive ainsi d’obtenir des informations à condition de promettre tacitement qu’elles resteront secrètes. Mais non, il n’appartient pas aux hommes politiques de dicter quels types de sujets doivent figurer sur nos Unes ou de quels sujets il faut détourner l’attention du public.
C’est du moins l’esprit auquel les journalistes de ce site essaient de se conformer chaque jour. Rude tâche.




