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Editorial

Les périls du « atero ka alao » politique

mardi 2 décembre 2014 | Soamiely Andriamananjara

Dans la plupart des situations, la réciprocité peut jouer un rôle constructif et unificateur, mais elle peut être particulièrement toxique en politique.

Permettez-moi de vous poser deux questions.

(i) Avez-vous déjà fait une faveur à une personne en espérant qu’elle vous la rendra dans le futur ?

(ii) Lorsque quelqu’un vous fait une faveur, quand vous sentez-vous obligé de la lui retourner ?

Si votre réponse est « jamais » à ces deux questions, vous êtes trop cool pour lire cette note ; s’il vous plaît, sentez vous libre de la sauter pour lire autre chose. La majorité de nous autres sans doute répondu « souvent » ou « de nombreuses fois » aux deux questions.

Avouons-le : nous avons tous aidé quelqu’un en pensant que nous pourrions avoir ultérieurement besoin de leur aide - Ny soa atao ilevenam-bola (dans de bonnes actions se trouve une fortune). Nous n’aimons pas non plus être débiteur de quelqu’un et préférerions rembourser sa faveur à la première occasion. C’est ainsi que notre société fonctionne. Bien sûr, la générosité désintéressée existe entre les Malgaches. Mais c’est à travers ce cycle de don réciproque que nous apprenons à nous faire confiance les uns les autres. Lorsqu’ils sont répétés au fil du temps, ces échanges occasionnels de bons procédés peuvent évoluer vers une collaboration mutuellement bénéfique. Notre capital social devient plus fort et notre solidarité plus resserrée à mesure que nous nous échangeons des faveurs.

La notion de fihavanana est en fait très fortement ancrée dans cette idée de réciprocité. Dans la plupart des cercles de la société malgache, les membres de la communauté échangent régulièrement des biens et des services afin d’aider à répondre aux besoins de chacun, petits ou grands. Si je vous prête ma angady aujourd’hui, vous serez appelé à me prêter votre famaky demain - Inty sy inday. Les individus contribuent souvent aux grands projets des autres : vous m’aidez à réparer ma maison aujourd’hui, et demain, nous allons travailler ensemble sur la votre - Valin-tanana. Les familles notent généralement le montant qu’elles ont reçu d’une autre famille lors d’une visite sociale traditionnelle ou famangiana, afin qu’elles sachent exactement combien donner quand il est temps de rendre la pareille - Atero ka alao.

Ce système d’altruisme réciproque joue un rôle constructif et unificateur dans la plupart des situations- Fitia mifamaly mahatsara fihavanana (des faveurs réciproques améliorent le fihavanana). Mais il peut être particulièrement dévastateur dans notre système politique dysfonctionnel. Les politiciens échangent des faveurs en permanence, et ils s’attendent à ce que ces faveurs soient remboursées en totalité. Avec des intérêts. Nous allons vous aider à devenir ministre, sénateur, et même président, mais le moment venu, nous nous attendons à ce que beaucoup d’attention et de bonnes choses viennent dans notre direction. Cette forme de trouble réciprocité politique n’est pas très transparente et peut créer une dette morale (pour le destinataire) et une attente de privilège (pour le donateur).

Quand le moment de rendre arrive, un politicien, disons par exemple le président, peut se trouver dans une situation paralysante, surtout s’il a accepté des faveurs sans discernement afin d’arriver là où il est. On pourrait s’aventurer à dire que l’actuelle paralysie politique est en partie due à l’obligation morale de l’administration à rembourser un aussi grand nombre de faveurs politiques. S’il décidait de ne pas rembourser une partie de ses bailleurs de fonds, notre commandant en chef serait étiqueté comme un mpitsipa-doha laka-nitana, ou un ingrat non fiable qui pratique le double jeu, entre autres dénominations, et ces anciens alliés négligés seront presque instantanément devenus ses plus virulents adversaires politiques - Politisiana miova fo (politiciens qui ont changé de cœur).

Un problème majeur avec le système politique atero ka alao (du tac au tac) est le décalage entre les personnes qui peuvent vous aider à obtenir la présidence (soit en remportant une élection, en mettant en scène un coup d’État, ou en lançant une révolution), et les gens qui peuvent vous aider à être un bon président (pour élaborer et appliquer efficacement une stratégie de développement à part entière, puis obtenir des résultats significatifs). Les premiers ont généralement tendance à être de très habiles politiciens populistes qui sont d’excellents démagogues et des agitateurs, et les seconds sont généralement de pragmatiques technocrates orientés sur les résultats et ayant des ambitions politiques limitées. Très peu de gens existent à l’intersection de ces deux groupes.

En s’appuyant sur le premier groupe pour accéder à son porte, le président en devient redevable - ce qui a pour effet de limiter sa capacité à travailler plus tard avec le second groupe. Il fait ainsi face à une situation embarrassante : il doit choisir entre (i) une présidence léthargique et improductive mais relativement stable avec le soutien d’un groupe de politiciens populistes et (ii) un régime dynamique et efficace avec une équipe de technocrates mais avec le risque de mécontenter une bande de politiciens frustrés (et de devoir faire face aux conséquences).

Un président allergique au risque et prudent va opter pour l’option la plus stable et passer sa présidence à gérer ses alliés et à rendre des faveurs politiques. Son mandat sera caractérisé par le calcul politique et le clientélisme. C’est une approche à très court terme qui ne peut être durable. Tôt ou tard, il devra affronter les limites de la tolérance malgache à la médiocrité - les gens finiront par commencer à réclamer des résultats tangibles. Au moment où il décidera de prendre les choses au sérieux et de s’atteler à améliorer la gestion économique, il sera peut être déjà trop tard. D’ici là, le mécontentement populaire, et peut-être une crise politique, auront émergé, juste au moment où certains changements positifs commenceront enfin à être perceptibles- Tsy maintsy mipoaka ny sarom-bilany (le couvercle de la marmite finira bien par exploser).

Un président plus ambitieux et audacieux prendra la route risquée : travailler avec une équipe plus performante pour mettre en œuvre sa vision et maintenir une distance de sécurité par rapport à ses anciens contributeurs (en ignorant leurs demandes de remboursement). Cette option est plus susceptible de produire rapidement des résultats significatifs. Cependant, lorsque l’économie commencera à se redresser, les politiciens boudés seront selon toute vraisemblance à la source de certains problèmes. Ils se joindront à l’opposition pour lancer un nouveau processus de changement de régime et pour soutenir activement quelqu’un d’autre afin de remplacer le président sortant. Quelqu’un qui leur sera redevable. Habituellement, à ce point, une crise politique émergera. Le reste est de l’histoire, comme ils disent.

Telle est, mes amis, ma théorie sur la manière dont la culture dominante de réciprocité politique peut contribuer à perpétuer le « cycle de crises à Madagascar » - chaque fois que l’économie malgache semble prête à décoller, une crise politique a tendance à se produire. Le sage et grand roi avait raison de dire Ny Fanjakana tsy hananako havana (en politique, je n’ai pas de havana). Avoir des havana (des parents) signifie être obligé de rendre la pareille et de rembourser des faveurs ; cela crée aussi une culture de création de privilèges. Ce qui rend le travail de tout décideur plus difficile qu’il ne devrait l’être. Ce qui rend la vie des quelque 22 millions de Malgaches plus difficile qu’elle ne l’est déjà.

12 commentaires

Vos commentaires

  • 2 décembre 2014 à 09:45 | RAVELO (#802)

    Manao ahoana daholo,
    - Ary manino ary no tsy tonga dia tsorina eto hoe « voafatotry ny karana i herimampihesona ka tsy afa-mihetsika ».
    - isika malagasy koa be fialonana,kamo be tenda,hory hava-manana,(allusion aux entreprises TIKO que nous avons préférées aux fournisseurs de produits périmés que sont les karana !!!!)
    - isika koa ange matanjaka e ! mahay mihafy izay tsy izy ;aleo hoavy eo daholo izay ta hoavy fa raha mbola misy hoanina ra-malagasy dia manaiky !!!

    • 4 décembre 2014 à 07:21 | Gérard (#5118) répond à RAVELO

      Bravo pour cet article qui est d’une transparence évidente, mais qui ne s’applique pas seulement à Madagascar car des lascars qui font profiter leurs proches et leur famille politique sont légions dans le monde. Les gouvernants s’entourent évidement de personnes qui renforcent leur position et ceux naturellement qui ne peuvent pas profiter de cette manne se trouvent dans l’opposition et font tout ce qui est en leur pouvoir pour contrecarrer les décisions gouvernementales, surtout si c’est au détriment du peuple qui de ce fait n’est pas content et donne la faute au gouvernement en place... Décidément Homo sapiens devrait être débaptisé en Homo demens...

  • 2 décembre 2014 à 11:35 | plus qu’hier et moins que demain (#6149)

    Assalamo alaikoum

    Pourquoi n’appelez-vous cette manière de faire en politique par son vrai nom « lobbying » au lieu de tergiverser avec des appellations inadéquates ?
    Le CHANTAGE et le kidnapping sont plus dangereux en terme d’exigence que ceux cités ci-dessus car ils se faisaient sans le consentement de l’autre partie.

    • 2 décembre 2014 à 11:38 | plus qu’hier et moins que demain (#6149) répond à plus qu'hier et moins que demain

      Ah bon quand l’acculturation prend le dessus, c’est le déracinement dans tous les sens du terme qui pointe son nez.

    • 2 décembre 2014 à 21:57 | Gérard (#7761) répond à plus qu'hier et moins que demain

      la pratique du renvoi d"ascenseur n’est pas, hélas, qu’ une spécificité locale
      toutefois l’absence totale de débat d’idée, à pour effet de détourner de la politique toute élite intellectuelle
      de laisser le champ libre à des quasi analphabètes qui dans « l’Intérêt supérieur de leur ration » se constituent en une caste prostituée au plus offrant
      un espoir : que les bailleurs de fonds et autre ONG cessent de perfuser ce cirque ?

  • 2 décembre 2014 à 11:48 | Isambilo (#4541)

    Tant de bavardage pour traiter d’un sujet archi-connu des anthropologues, sociologues philosophes du monde entier depuis des siècles. C’est ce qu’on appelle « don et contre don ».

  • 2 décembre 2014 à 14:22 | Turping (#1235)

    - La notion du « fihavanana » devenue notion vide de sens n’a plus sa place si celle -ci n’est pas accompagnée de la solidarité nationale .La notion « fihavanana » 54année depuis l’indépendance est devenue un peopos logorrhéique comme « la réconciliation » au sens large du terme comme l’adage dit au fil du temps ; Ny Vazaha mody miady fa ny malgasy mody mihavana .
    - Vu que les malgaches ont l’habitude de se livrer à eux même au quotidien ,il manque dans tout cela la notion du retour « aux sources » car la survie que beaucoup luttent au quotidien réciprocité n’est pas synonyme de la réciprocité .On parle d’association ,d’acte caritatif au secours des plus démunis voire se marcher dans la g.ueule les uns des autres car l’exemple provenant d’en haut ,le rôle censé d’être accompli par les politicards est loin de répondre aux transformations sociétales dans le cadre où servir n’est plus la dévise mais plutôt se servir ,d’assouvir à ses besoins personnels ,les conflits d’intérêts ,le règlement de compte .....Ce la s’explique sur le fait que le concours de circonstance ,de vision collective est loin de faire l’unanimité quand on décroche le pouvoir .
    - Ceux qui se rendent compte de cette situation essaient de contribuer ,d’apporter leur « anjara biriky » ,leurs part de briques en se référant toujours sur la notion de vraie « fihavanana » au temps d’Antan sans de demander de retour ni s’afficher publiquement parmi les citoyens lambda .

    • 2 décembre 2014 à 14:29 | Turping (#1235) répond à Turping

      Lire :propos logorrhéique.

    • 3 décembre 2014 à 04:53 | Gérard (#7761) répond à Turping

      la solidarité de paysan,je te prête mon zébu, tu me passes ton angady, c’est sympa
      le fihavanana de dépiote,je te pardonne ton trafic de bois de rose, tu oublies mon viol de lycéenne, c’est cool aussi

    • 3 décembre 2014 à 13:56 | Turping (#1235) répond à Gérard

      .Malheureusement ,la situation actuelle est là .J’attends des réactions plus approfondies provenant des connaissances de ce pays au temps d’Antan . Votre témoignage ne relève le jugement du « comparatisme » ni la notion de « fihavanana » à la malgache de base..

    • 3 décembre 2014 à 22:57 | Gérard (#7761) répond à Turping

      oui, pardonnez ma (mauvaise) comparaison, fruit d’une certaine aigreur face aux comportements de ces politiques
      sinon déja bien connue , il y a là
      www.fes-madagascar.org/media/publications/croyanceinstrumentalisation.pdf
      une très belle étude de Mme Harisoa RASAMOELINA sur ce sujet

  • 2 décembre 2014 à 15:00 | plus qu’hier et moins que demain (#6149)

    Si c’est pour démontrer qu’il y a d’autres pratiques qui ressemblent à la corruption sans pour autant en faire partie. Ce n’est pas gagner d’avance car il y a aussi ce qu’on appelle la corruption passive semblable aux pratiques développées ci-dessus.

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