J’applaudis des deux mains la récente décision prise par Andry Rajoelina d’empêcher les délégations de rentrer de Maputo et de les forcer à l’exil. En effet, cette manoeuvre présente le grand avantage de révèler et confirmer au grand public les qualités de faux démocrate du Président de la transition (PT), même si c’est une drôle de façon de célébrer la Journée mondiale des droits de l’homme (10 décembre). Le grand avantage de cette décision scandaleuse est donc qu’elle certifie conforme ce que ses adversaires de toujours pensent de sa mentalité et de ses méthodes. Mais elle jette aussi le trouble chez ses partisans modérés, qui s’étonnent qu’il suive ainsi les traces des bêtises de Marc Ravalomanana contre Pierrot Rajaonarivelo. Etonnons-nous de cet étonnement : dans ses défauts et ses excès, Andry Rajoelina n’est qu’une pâle copie de Marc Ravalomanana. La seule différence majeure, c’est que Marc Ravalomanana avait aussi de grandes qualités, malheureusement cachées par la révélation de ses erreurs. L’ancien DJ est loin, mais alors très loin, de pouvoir en dire autant.
Le PT et son entourage se sentent autorisés à un tel comportement, sur la base de l’expérience des manœuvres dilatoires de l’ancien régime pour empêcher le retour de Pierrot Rajaonarivelo avant les dernières élections présidentielles. Et là encore, on ne peut que s’offusquer. Ce coup d’Etat a été perpétré au nom de la lutte pour la démocratie, contre la dictature et contre les abus de gouvernance. Or, ce que l’on constate de plus en plus dans ces domaines, c’est que les actes scandaleux restent les mêmes, mais seuls le nom et le bord politique de leurs auteurs a changé. On assiste donc à un copier-coller des pratiques, dont seule l’identité des auteurs change. Une fois encore, le problème à Madagascar ne sont ni les lois, ni les institutions, ni les structures : ce sont les hommes qui sont derrière, et les mêmes causes produisent immanquablement les mêmes effets. Par conséquent, on pourra changer autant que l’on voudra le numéro de la République, mais les fondements resterons les mêmes. Seuls les naïfs vont croire que la République numéro IV va apporter un monde nouveau et des pratiques nouvelles. Les vieilles planches de notre classe politique vont-elles permettre de donner de nouveaux meubles ? Même question pour les nouvelles planches des jeunes arbres, mais qui ont grandi sur un le terreau pourri de nos 50 ans de vie politique.
Cette tentative de forcer à l’exil les délégations parties à Maputo s’ajoutent à une longue liste d’abus et d’erreurs de ce pouvoir hâtif. La Place de la démocratie inaugurée en grandes pompes, le bois de rose, le racket des entreprises, les informations qui commencent à circuler sur la corruption, les emprisonnements et procès au sujet desquels même le Syndicat de la Magistrature se pose des questions, sans oublier les violations de droits de l’homme pour lesquelles l’Union Européenne a demandé une enquête. A ceci s’ajoute une économie qui agonise peu à peu, la probabilité que l’AGOA échappe au pays, et les perspectives de sanctions européennes. Ne nous voilons donc pas la face : le pays est au bord de la catastrophe, et la source de nos maux est le coup d’Etat perpétré par Andry Rajoelina. Car il y a un an, malgré des problèmes avérés et des questionnements légitimes sur les travers du régime Ravalomanana, l’économie malgache se portait largement mieux que maintenant. Ainsi, au nom des centaines d’entreprises qui ont fermé, des dizaine de milliers de chômeurs qui recensés, et des milliards d’investissement effectués par les opérateurs économiques en préparation de l’accueil du sommet de l’Union Africaine, le concept de crime économique contre la Nations devra être remis au goût du jour, et ses coupables punis sans aucune possibilité de prescription. Car il faudra civiliser nos politicards et leur enseigner que la vie du pays est basée sur l’économie, et que celle-ci ne doit plus être l’otage sacrifié de leurs manœuvres pour arriver ou se maintenir au pouvoir.
Les raisons de la colère
Officiellement, le courroux du PT contre les délégations de Maputo III est motivé par les modifications qui ont été apportées aux Accords de Maputo, et qui placent Andry Rajoelina au même niveau que les co-présidents de la Transition. Si le PT avait mis un peu de bonne volonté à faire fonctionner ce système tripartite, cette idée de modification n’aurait sans doute pas germé. Cependant, en dehors de cet aspect, les Accords signés à Maputo III ne désavantagent aucunement le camp Rajoelina, et ont objectivement fait avancer de quelques pas vers la sortie de crise. La mouvance Rajoelina obtient la plupart des Ministères de souveraineté qu’elle a réclamés, et peut choisir les titulaires de la Justice et de la Communication sur la base de propositions faites par les corporations concernées. Il n’y a donc pas de quoi fouetter un chat au sujet de Maputo III. Aussi, quand on entend les cris d’orfraie qui accusent ce sommet d’avoir généré un coup d’Etat, on ne peut que rigoler. D’ailleurs, depuis quand des putschistes ont-ils une légitimité quelconque de se plaindre d’être victimes de coup d’Etat ?
Cependant, on soupçonne le véritable motif de la colère du PT d’être la lettre envoyée à Copenhague pour s’opposer à sa participation à cette rencontre mondiale. On connaît le plaisir du Monsieur à se faire appeler Président, et son envie de pouvoir enfin parader en tant que Chef d’Etat dans un sommet international, après le désastre de New-York. La lettre envoyée par les co-présidents et les chefs d’institution a donc mis le fer dans une plaie béante, d’où ce pétage de plomb qui se traduit par une nouvelle règle dans l’aviation civile : tous les vols en provenance de Maputo sont interdits jusqu’en mars 2010. Outre le fait que les délégations sont pour le moment bloquées de l’autre côté du canal, on s’approche de l’incident diplomatique avec le Mozambique. Sans oublier que c’est aussi un affront fait envers le médiateur Chissano, qui voit ainsi une seconde fois, mais cette fois-ci à distance, Andry Rajoelina lui claquer la porte au nez.
De façon réaliste, il est certain que cela ne peut que se décanter dans les jours qui suivent. La France sait toujours comment faire pression pour recadrer ses vassaux de la Françafrique, et ne manquera pas d’agir pour mettre fin à une situation gênante, alors qu’elle s’efforce de manœuvrer pour empêcher que les sanctions de l’Union européenne ne tombent. Les délégations reviendront donc assurément, mais le mal sera fait : l’image de Rajoelina est un peu plus écornée, les fractures entre lui et les trois mouvances sont encore plus marquées et n’augurent pas d’un bon esprit de collaboration pour le reste de la Transition, et les communautés nationale et internationale savent avec quelle catégorie de démocrate elles ont affaire. Au moins sur ce point, c’est un aspect positif. Volontairement ou non, les délégations de Maputo III ont joué un bon coup, car elles ont poussé Andry Rajoelina à se ridiculiser par une faute, mais l’obligent en plus à s’enferrer vers une voie extrêmiste. Il faudra donc s’attendre à un gouvernement unilatéral, regroupant ses fidéles, mais aussi les copains et les coquins. Ce gouvernement ne sera pas reconnu, sauf par les bwana, et la crise va perdurer et s’aggraver. Cette année, le Père Noël sera vraiment une ordure. Sauf si une petite lueur de sagesse revenait chez nos politiciens, mais sur ce point, ne nous faisons pas tellement d’illusions, surtout au niveau de la Haute autorité de transition, dont les membres sont encore trop occupés à s’accrocher à leurs sièges, envers et contre tout, et tous. Cependant, le fait que nous soyons au bord du clash a au moins un aspect positif : la prise de conscience qu’il faudra peut-être arrêter de jouer avec le feu.
Ils étaient trois à Maputo III, faudra-t-il un Maputo IV pour reformer le quatuor ? Car la situation devient cependant de plus en plus grave, et le pays de plus en plus malade. Il semble que les qualités de Professeur agrégé de médecine d’Albert Zafy soient insuffisantes pour apporter les soins à cette Grande Ile victime d’une poignée de serpents, de rapaces et de dinosaures. Sans doute faut-il maintenant laisser plus de marge d’initiative au docteur vétérinaire Rakotovahiny.





