Comme nous l’avions déjà signalé, les messages diplomatiques récemment révélés par le site internet Wikileaks ne contiennent pas de narration à chaud de la journée du 17 mars 2009, journée au cours de laquelle Marc Ravalomanana confiait le pouvoir à un directoire militaire, avant que ce directoire militaire ne le passe à Andry Rajoelina à la suite d’une situation particulièrement tendue et confuse à l’Épiscopat catholique à Antanimena.
D’autres cables permettent cependant d’en savoir plus sur cette journée. L’un d’entre eux, daté du 20 mars 2009, relate un appel téléphonique passé par Marc Ravalomanana à l’ambassadeur américain Niels Marquardt.
Traduction libre :
¶ 1. (C) L’ex-président Marc Ravalomanana a téléphoné à l’ambassadeur aujourd’hui, sur un ton essoufflé et d’un lieu tenu secret (qui pourrait être quelque part près d’Antsirabe), pour expliquer un certain nombre de choses.
Se référant à la dernière de leurs deux rencontres dramatiques mardi matin [1] (quand il a montré aux ambassadeurs des États-Unis et d’Afrique du Sud et au médiateur de l’ONU Dramé son ordonnance signée pour le transfert du pouvoir à un directoire militaire, avant de prendre la fuite), il a déclaré qu’il n’avait pas démissionné. « J’ai été forcé de signer cela par les militaires qui sont venus à mon bureau et m’ont menacé 15 minutes avant que vous n’arriviez. L’idée de « Directoire militaire » a été un moyen de ne pas faire ce qu’ils voulaient », a-t-il dit. « Puis j’ai à peine fait cela, ils sont revenus après que vous ayez quitté ». Il a fait remarquer (correctement) que le mot « démission » ne se trouve nulle part dans le document. Il a imploré le gouvernement US de suivre la SADC en ne reconnaissant pas TGV, à qui il avait refusé de transférer directement le pouvoir mardi, a-t-il ajouté. « C’est un coup d’État ». Il a indiqué qu’il est en contact « avec la SADC » pour obtenir pour lui-même (et vraisemblablement son épouse et un fils restants) une sortie du pays où il se sent très menacé. Il n’a pas fait de demande d’assistance au gouvernement US pour sortir du pays, et l’ambassadeur ne lui en a pas proposé.
¶ 2. (2) L’ambassadeur a exprimé l’espoir qu’il pourrait sortir indemne de Madagascar et soutenu sa décision de quitter. Il a dit à Ravalomanana que le gouvernement US avait hier qualifié d’« antidémocratique » le changement de pouvoir et aura de plus à dire après un nouvel examen. Il a expliqué à M. Ravalomanana que quoi que le gouvernement US dirait, ce sera compatible avec nos lois, valeurs et principes - et ne sera pas destiné à exprimer une vue partisane de soutien pour un côté ou l’autre dans la poursuite du conflit.
¶ 3. (C) Commentaire de l’Ambassadeur : Ravalomanana est manifestement encore bouleversé et hésitant sur ce qu’il veut faire ensuite : rester, fuir, s’engager dans la politique, se retirer, etc. Il a envoyé un intermédiaire, le dinosaure politique Manandafy Rakotonirina, me voir ce matin (télégramme séparé) ; Manandafy a parlé du désir de Ravalomanana de lancer un « retour » et a préfiguré sa dernière position selon laquelle, en fait, il n’a pas démissionné. Je n’ai aucune connaissance d’efforts de la SADC pour sauver Ravalomanana mais continuerai de regarder ce point. Une chose très regrettable, c’est que Ravalomanana continue de présenter un degré élevé d’incompréhension et de mépris pour ce qui est mieux pour Madagascar. Il continue aussi (comme la plupart des Malgaches le font, malheureusement) à interpréter tout ce que les étrangers disent ou font d’une manière entièrement inadaptée, de façon partisane, cherchant à transformer en soutien à eux-mêmes une position à l’appui des principes démocratiques. Il ne changera pas, et je ne serai pas surpris quand il prendra notre décision sur la suspension de l’aide non humanitaire, lorsqu’elle sera annoncée, comme « preuve » du soutien du gouvernement US à lui personnellement. Encore plus malheureusement, le nouveau régime, et beaucoup dans le public malgache (avec les encouragements du régime), le verra également de cette façon.
MARQUARDT
Un autre message permet de comprendre un peu plus ce qui s’est passé ensuite. C’est celui commentant la nomination en Février 2010 d’Hyppolite Ramaroson comme ministre des Affaires étrangères de la HAT. Niels Marquardt y écrit :
En dépit de son impressionnant curriculum vitae et de sa position d’officier militaire le plus gradé en activité de Madagascar, le ministre de la Défense de facto (GEN Noël Rakotonandrasana) et le chef d’état major de l’Armée (GEN André Ndriarijoana) considèrent Ramaroson comme très corrompu, et l’attaché militaire [2] lui a trouvé dans le passé des liens avec des abus de pouvoir et des actes de corruption concernant des programmes d’assistance du gouvernement américain. Immédiatement après que Ramarason s’est vu remettre le pouvoir en Mars 2009, à la fois Rakotonandrasana et Ndriarijoana ont exprimé à l’ambassadeur Marquardt leur surprise et leur consternation face à cette nomination, déclarant avec colère qu’ils ne pouvaient pas l’accepter. Cette réaction a précipité leur intervention plus tard ce jour pour, selon toute probabilité, contraindre Ramarason à transférer le pouvoir à Rajoelina.
De ces deux messages, l’on peut donc déduire que la première rencontre de Niels Marquardt avec Marc Ravalomanana ce 17 mars 2009 incluait également les généraux Noël Rakotonandrasana et André Ndriarijaona, l’ambassadeur sud-africain et l’émissaire de l’ONU Tiebilé Dramé et qu’il portait sur les modalités d’une sortie de Marc Ravalomanana du pouvoir.
Ces messages sont également à rapprocher des déclarations de Niels Marquardt à la presse malgache en Avril 2009 (Midi Madagasikara et Topmada notamment) : « Marc Ravalomanana n’a pas démissionné sous la menace d’une arme. Il n’y avait ni soldat ni véhicules militaires à Iavoloha. Marc Ravalomanana a démissionné et a remis sa démission à la délégation accompagnant l’ambassadeur . (...) Les négociations à Antanimena se sont faites dans un climat de menaces et d’intimidations ». Ce qui laisse l’impression que Niels Marquardt a été davantage choqué par le deuxième transfert de pouvoir que par le premier.




