Souriant avec Ndimby hier des difficultés à utiliser le second degré dans les éditoriaux (oui, il aime bien la provoc...), je prends le parti et le risque aujourd’hui de vous saoûler de chiffres. Avec des données, on court un peu moins le risque d’être taxé de ceci ou de cela, même si personne n’oublie qu’il est parfois possible de faire dire ce que l’on veut à des statistiques.
La publication la semaine dernière des enquêtes Afrobaromètre a l’avantage de comparer l’opinion publique de Madagascar avec celle de 19 autres pays d’Afrique(1), et de comparer cette évolution entre 2005 et 2008. Même s’il est facile de jouer les prophètes a posteriori, il est difficile de ne pas lire dans ces enquêtes des signes révélateurs du malaise qui allait déboucher sur la crise de 2009.
Un silence assourdissant
On y relève notamment le sentiment d’une moindre liberté d’expression : 29% seulement disaient en 2008 devoir avoir rarement ou jamais besoin de faire attention à ce qu’ils disaient en matière de politique, contre 39% trois ans plus tôt.
Cette impression de devoir marcher sur des œufs est confortée par le fait qu’à pratiquement toutes les questions, et plus particulièrement les questions sensibles, Madagascar se distingue parmi les pays enquêtés par la plus grande proportion de réponse « ne savent pas ». Ainsi, 46% déclaraient ne pas savoir si le Président respectait les lois du pays, et 47% ne savaient pas si lui et son cabinet étaient corrompus alors que, selon le même sondage, le Président recueillait la confiance de 64% de la population.
48 % des adultes ne répondaient pas à la question : Madagascar est-elle une démocratie, soit parce qu’ils disaient ne pas comprendre la question (26 %), soit parce qu’ils disaient ne pas savoir (22 %). Cela explique que seulement 39% de ceux qui répondaient déclaraient que leur pays est une démocratie, le plus mauvais score mis à part le Zimbabwe en 2005. De même 16% seulement se déclaraient satisfaits de la démocratie à Madagascar.
En tenant compte de la demande exprimée de démocratie et la satisfaction par rapport à la mise en place à celle-ci, Afrobaromètre classe d’ailleurs Madagascar et le Lesotho dans le groupe des autocraties, les autres pays africains étant des régimes hybrides. Sur ces critères, c’est le Botswana qui est le plus proche d’une démocratie.
Déception démocratique
En fait, les enquêtes révèlent une attitude désabusée des Malgaches par rapport à la démocratie. Au sein de l’échantillon de pays testés, la population de Madagascar montre le plus faible support à la démocratie. Seulement 39% déclaraient que la démocratie est préférable à toute autre forme de gouvernement. On est très loin des 85% du Botswana, et de 70% de la moyenne des pays testés.
61% soulignaient que la priorité était d’améliorer les conditions économiques des plus pauvres, cette demande venant bien avant toutes celles portant sur l’amélioration de la gouvernance. En voyant ces chiffres, certains seront sans doute prompts à déclarer que la démocratie est un luxe pour les Malgaches. Ils mettent en avant l’exemple de la Chine pour dire que la croissance économique s’obtient plus facilement en régime autoritaire. Et ils auront beau jeu de souligner que ce n’est que depuis la fin de la guerre froide que les pays occidentaux prônent que la démocratie est à la base du développement et y conditionnent l’aide, car ils s’accommodaient auparavant fort bien de s’allier à des dictatures supposées plus stables.
La démocratie, condition ou conséquence ?
Effectivement, selon le PNUD, la stabilité est fonction de revenus : les revenus élevés s’accompagnent d’une plus grande stabilité, y compris la stabilité démocratique. Toutefois, d’autres variables ont également une importance majeure. Le PNUD s’est attaché depuis 1990 à définir un indicateur de développement humain (IDH), qui intègre trois dimensions : longévité et santé, instruction et accès au savoir, et enfin possibilité de disposer d’un niveau de vie décent. Selon le PNUD, les liens entre démocratie et développement humain sont solides, même s’ils ne sont pas automatiques.
Pour Amartya Sen, Prix Nobel d’Économie, « la pérennité d’un gouvernement dans une nation démocratique est menacée par l’arrivée d’une famine. Il aurait des difficultés à résister aux critiques de l’opposition et à gagner les élections. C’est la raison pour laquelle la faim, sous cette forme aiguë, n’existe pas dans les pays démocratiques, même très pauvres, mais apparaît seulement là où il n’y a pas de démocratie, ce qui est malheureusement le cas dans un très grand nombre d’Etats dans le monde ». Autrement dit, la pure croissance économique peut fort bien s’accommoder d’une dictature, mais la démocratie est plus favorable au développement humain.
Selon l’expert en économie politique Joseph Siegle, « la durée de vie des citoyens des pays démocratiques est également plus longue que celle des habitants des autocraties ».
Les enquêtes Afrobaromètre révèlent ainsi a posteriori un décalage menaçant pour le gouvernement Ravalomanana. Aux yeux de la population malgache, le gouvernement de 2008 gérait plutôt bien l’économie, mais très mal les conditions de vie des plus pauvres et la création d’emplois. Par rapport à 2005, moins de ménages s’estimaient en 2008 satisfaits de leurs conditions de vie, et davantage se plaignaient de difficultés d’accès aux médicaments essentiels et à l’eau potable(2).
Oui, une démocratie installée trop tôt risque plutôt de déboucher sur l’anarchie ou une diminution des libertés publiques. Le développement nécessite un État de droit (par opposition à État arbitraire) qui permet l’anticipation du comportement des autres agents ; et l’État de droit ne se confond pas nécessairement avec l’État démocratique, car l’État de droit peut être « conservateur », qu’il soit dictatorial (Salazar au Portugal) ou démocratique, ou « progressiste » sous les formes du « despotisme éclairé » (Colbert ou Bismarck ou Mutsu Hito) ou de la « démocratie éclairée » (les pays anglo-saxons depuis le XVIIIe siècle).
La démocratisation est susceptible de saper la croissance dans les pays où l’État de droit est faible, mais indubitablement elle la stimule lorsqu’il est fort. Car la démocratie apporte en sus l’ouverture, des contrôles et équilibres politiques, la faculté de répondre aux priorités des citoyens, et les mécanismes d’autocorrection qui contribuent à une croissance soutenue et à des conditions de vie meilleures. À l’exemple chinois, permettez nous donc de préférer l’exemple indien, celui de la plus grande démocratie au monde.
Notes : En raison sans doute de méthodologies différentes qui ont dû être harmonisées, certains chiffres diffèrent légèrement entre les rapports par pays et les rapports consolidés. La marge d’erreur est de plus ou moins 3%.
(1)Afrique du Sud, Bénin, Botswana, Burkina Faso, Cap-Vert, Ghana, Kenya, Lesotho, Libéria, Madagascar, Malawi, Mali, Mozambique, Namibie, Nigeria, Ouganda, Sénégal, Tanzanie, Zambie. Les données du Zimbabwe pour 2005 ont également été considérées. Pour Madagascar, les données ont été recueillies auprès de 1350 personnes entre le 11 juin et le 11 juillet 2008.
(2) Certes, si les Malgaches étaient confrontés à de nombreuses difficultés, ils gardaient une étonnante confiance dans l’avenir, et seulement 4% se disaient adeptes des manifestations de rue...





