Le sujet est ardu, mais le montant est énorme. 61,8 milliards d’Ariary, c’est par exemple l’équivalent du budget initial 2010 du ministère des Affaires étrangères. C’est trois fois ce qu’aurait dû toucher l’État malgache en taxes sur les exportations de bois de rose de 2009, si on suit les hypothèses du rapport de Hery Randriamalala et Zhou Liu. Et c’est le montant de pertes que la Banque centrale de Madagascar a passé dans ses comptes en 2009 et que nous avons révélées hier.
À lire cependant les commentaires qui ont suivi nos révélations, et la prudence sur le sujet des autres médias, on peut se rendre compte que les investigations que Mona M a menées au cours des derniers jours méritent d’être expliquées plus en longueur. Les membres de la rédaction ayant eu à traiter l’affaire sont eux-même passés par les phases d’incrédulité, de colère ou de dépression qui se manifestent dans certains commentaires de ceux qui découvrent l’affaire, émotions qui troublent le raisonnement. Ayant eu le temps de dépasser ces problématiques, nous sommes davantage en mesure de répondre aux questions de nos lecteurs.
Perte ou pas perte ?
« Pourquoi dites-vous qu’il y a perte de près de 62 milliards, alors que la Banque Centrale affiche un résultat bénéficiaire ? ». Telle est la question la plus courante que nous recevons de la part des personnes qui sont maintenant au courant de cette affaire.
Le résultat bénéficiaire de 17,8 milliards d’Ariary qu’affiche la Banque centrale correspond à son résultat issu des opérations normales de l’exercice 2009. En quelque sorte, c’est le résultat courant de la Banque centrale qui ressort bénéficiaire.
En revanche, les 61,8 milliards d’Ariary représentent une perte exceptionnelle qui aurait été générée par des faits antérieurs à 2009. La Banque centrale aurait choisi de les comptabiliser ailleurs, directement en réduction du compte de report à nouveau, en raison de leur caractère exceptionnel et non lié à l’exercice.
Dissimulation ou pas ?
Cette façon de comptabiliser les 61,8 milliards peut étonner. Cependant, lorsqu’on relit les différents rapports annuels de la BCM, on se rend compte que cette pratique n’a rien d’anormal. La Banque Centrale a déjà procédé ainsi en 2007 pour une partie de la fraude découverte à son agence de Manakara. Et c’est la technique de comptabilisation recommandée par la norme comptable internationale IAS 8 qui a été traduite dans le plan comptable malgache 2005.
Ce qui étonne par contre, c’est la faiblesse de réactions sur cette nouvelle perte de 61,8 milliards. Le rapport annuel 2009 n’en parle que très discrètement, et il faut chercher longuement pour trouver à la page n°119 de ce rapport une brève explication.
Ce qui étonne également, c’est l’absence sur le site internet de la BCM d’un document comptable pourtant obligatoire selon le plan comptable malgache 2005 : l’annexe. Ce document, s’il a été établi, devrait permettre d’en savoir beaucoup plus. Sa non publication pour les années 2008 et 2009 [1] pourrait laisser penser que la BCM ne remplit pas scrupuleusement les obligations de la loi de 1994 qui fait office pour elle de statuts.
Enfin, un fait curieux nous semble l’absence d’exploitation politique des faits tels qu’ils apparaissent dans les documents. Incompétence ou complicité du pouvoir actuel ? À moins que tout cela ne soit monté de toutes pièces... mais on voit mal le commissaire aux comptes de la BCM, membre du réseau Deloitte, entrer délibérément dans un maquillage de cette ampleur. Il déclare seulement ne pas être légalement autorisé à communiquer avec des tiers. Et la chronologie de ses différents rapports laisse penser qu’il aurait été informé des faits entre avril 2009 et mai 2010.





