Avec le progrès considérable des TIC, des formes de liens s’effacent tandis que d’autres voient le jour, et des relations virtuelles se juxtaposent aux relations réelles.
Vous êtes seul dans la quiétude de votre chambre, et voilà soudain que d’un clic, une centaine d’amis surgissent pour échanger avec vous des choses de votre quotidien, limite personnelles, établissant d’emblée une sorte de proximité. En revanche, on tend à être moins disponible à ceux-là mêmes qui partagent ce quotidien. Le lointain devient ainsi proche tandis que le proche s’éloigne.
Facebook, Twitter, MSN, Meetic… tous ces espaces ont un point commun : l’usager est invité à construire son profil, à partager ses centres d’intérêt, à échanger des propos, des photos, des vidéos… et plus si affinités. Ils permettent, en effet, à chacun de se sentir à la fois unique et connecté au plus grand nombre d’« amis », dont certains célèbres, qu’on n’aurait jamais l’opportunité de connaître dans la vie réelle mais qui nous ont fait la faveur d’accepter de compter dans notre liste. On aime alors à les exhiber en vitrine tels des trophées, sans que rien ne justifie cette prééminence sinon la notoriété. On le voit : dans ce monde virtuel, le mot « ami » a perdu de son sens. Assiste-t-on ainsi à un appauvrissement ou à un enrichissement des liens ?
Un article publié par The Economist indique, en tout cas, que le « facebookeur » a 120 amis en moyenne, mais ne dialogue qu’avec une petite partie d’entre eux (5 à 7). Même pour ceux qui collectionnent les amis (plus de 500), ce chiffre n’augmente quasiment pas. Il faut entendre par dialogue, les échanges de mails ou les chats, les commentaires de photos ou de liens ou de statuts n’entrant pas en considération. Ainsi, en acquérant des savoir-faire, on parvient à développer nos réseaux relationnels. Reste à savoir si ces relations correspondent à celles que nous aurions avec nos proches ou si, au contraire, uniquement à des relations entre personnes qui maîtrisent l’outil.
Ma photo : Et si ce n‘est qu’un fake ?
Autre particularité, dans ces mondes virtuels, nous avons besoin d’un ambassadeur chargé de nous représenter sur les écrans. C’est le rôle de la photo de profil auquel nous accordons parfois une place démesurée. Elle permet au commun des usagers de se ménager un certain anonymat, surtout si la notion de sécurité entre en jeu. Une case vide, un paysage ou même la tête de Bart Simpson font alors l’affaire.
Mais à l’inverse, la totale liberté en la matière peut pousser la candeur de certains jusqu’à s’approprier la photo d’une star de cinéma ou de la chanson… Ou, plus sournoisement, car supposé invérifiable en surfant sur le plausible, celle d’une beauté inconnue, mais dont le faciès indéniablement asiatique, maghrébin voire latino, exclut tout lien probable avec le nom et le prénom malgaches affichés, par exemple. La contrefaçon au service de l’ego révèle ainsi le rapport de chacun à sa propre image. Il s’agit d’une démarche narcissique par laquelle on expose au monde ce qu’on désire proposer, afin de mobiliser le désir des autres.
Je plais donc je suis
Je ne me vois plus de la même manière dès qu’un regard (désirant ou tout simplement curieux) se porte sur moi. C’est ce regard qui me fait sentir exister, car l’importance que je me donne se nourrit essentiellement de celle que les autres me manifestent. En résumé : dites-moi comment vous vous intéressez à moi et je saurai qui je suis.
Cette tentation de ne chercher que la rencontre avec soi à travers les réactions de l’autre peut entraîner une véritable dépendance. Mon profil Facebook est un espace où l’autre me renvoie l’image de moi que j’attends. Et tout le monde est servi, aussi bien le flatté que le flatteur. Car le flatteur aussi vit aux dépens de celui qui l’écoute.
Nous savons tous pourtant que, sur Facebook, pour ne citer que ce site, il est aussi facile que tentant de biaiser sa propre description. Notamment par des indications du genre « mes artistes préférés », « mes livres préférés », « mes films préférés », « mes citations préférées »… Tous ces « préférés » seront sélectionnés avec le plus grand soin à mesure que sa confiance en soi tend vers zéro. Mais dans tous les cas, ils seront sélectionnés en fonction du groupe auquel on voudrait appartenir, des personnes que l’on cible. Il s’agit donc d’un moi « aseptisé » voire totalement faux, qui peut ne plus du tout correspondre à la réalité. Ce qui, après tout, n’est pas un phénomène nouveau. De tout temps, chacun a utilisé le regard et le jugement des autres sur lui pour se connaître. Les nouvelles technologies ont juste permis de faciliter et d’accélérer le processus en quelques clics.
Ne m’oublie pas
Autre soif du blogueur : s’assurer que ses « amis », aussi étrangers soient-ils, ne l’oublient pas. Autrement, il se retrouverait bien seul, pour tout dire, inexistant.
Rien n’est pire, en effet, qu’un blog ou un profil sur lequel on ne reçoit aucune visite. Dans cette logique, mieux vaut encore une pluie de critiques que des compliments faméliques. Le leitmotiv semble être : « Sois adoré ou sinon exécré, mais ne laisse personne indifférent ».
Alors, pour créer le buzz, on ne lésine pas sur la surenchère : titres-choc, phrases d’appel pour éveiller la curiosité, formules provocatrices, etc. Tout est bon pour réussir un coup de poker sur la toile. Lorsqu’en plus, des « amis », dont on ne connaît pas forcément l’identité, prennent le relais en « partageant » automatiquement nos liens, ou en les commentant, voire en cliquant simplement sur « J’aime », ces personnes nous apportent une superbe promotion en multipliant de façon exponentielle la portée de notre auditoire. C’est ainsi que sont nées des célébrités, comme le chanteur Grégoire qui est le premier artiste à être entièrement financé par des internautes en France, via le site My Major Company de Michael Goldman.
Virtuel, babe
MSN, Yahoo Messenger, Meetic, Facebook, et dans une moindre mesure World of Warcraft avec ses canaux de discussions sophistiqués… sont autant de plateformes où des gens s’échangent, se soutiennent, se séduisent, s’aiment, se mentent et se séparent. L’outil de communication est virtuel, le personnage en face peut être virtuel. Sauf que les sentiments peuvent devenir réels ! Les choses deviennent alors compliquées lorsqu’on décide enfin de « se rencontrer pour de vrai ».
Dans l’ancien temps, euh… c’est-à-dire avant Internet, la rencontre passait par un regard, un geste, une complicité, de la tendresse. Ces chemins menaient jusqu’à la déclaration fatidique, puis à l’union. Le « coup de foudre » était aussi une option, beaucoup plus rapide mais toujours « incarné ».
Dans le monde virtuel, on assiste à ce phénomène tout à fait inédit, où la proximité précède l’existant. En effet, quand on a l’impression de bien se connaître sans pourtant la moindre base réelle, par où enchaîner lorsqu’on va enfin décider de se voir « pour de vrai » ? Recourir à la séduction alors qu’on se connaît déjà ? Ou bien passer à l’étape finale, c’est-à-dire la rencontre amoureuse, alors que les rituels préliminaires qui aident les deux personnes à se faire confiance n’ont jamais eu lieu ? « L’autre » est là, en chair et en os, et pourtant, il manque quelque chose, une dimension physique du désir amoureux. Et la rencontre échoue. Sans parler de l’autre risque : à force de ne connaître de l’autre que la partie qu’il a bien voulu nous dévoiler, notre vision est à ce point idéalisée, fantasmée, nourrie par notre propre imaginaire, qu’on se déconnecte totalement de la réalité. Et la rencontre se termine en désillusion : on l’imaginait grande, mince, jolie, élégante, raffinée… Patatras ! Elle est le sosie de Susan Boyle, la voix en moins.
Rien d’étonnant donc si certains font le choix de ne jamais se rencontrer autrement que par les avatars qui les représentent sur leurs écrans, de peur de voir ce rêve idéalisé s’effondrer, car la réalité est rarement à la hauteur du rêve. Il vaut donc mieux rester dans le fantasme. Cela ne les dérange guère de passer des heures et des heures à chater ensemble. Mais ils ne se connaîtront jamais « pour de vrai ». Que valent alors de telles relations ? D’autant que les protagonistes ne sont pas toujours célibataires.
Ces longues heures (notamment nocturnes) de chat peuvent être vécues comme une forme d’infidélité par le conjoint. Outre le fait d’être délaissé au profit d’un(e) autre, il y a toujours cette inquiétude tout à fait légitime que la relation cesse d’être virtuelle pour devenir réelle. Beaucoup de couples se sont créés grâce à ces réseaux, beaucoup de couples ont été brisés à cause de ces réseaux. Facebook, le premier réseau social, est ainsi impliqué dans 1/5 des divorces Outre-Atlantique.
Les limites des TIC : Connexion avec les absents ?
La technologie liée à l’information s’est tellement développée que, dans certains cimetières américains, un clavier est encastré dans un bloc de pierre placé au-dessus de la tombe du disparu. En tapant le nom du mort, il apparaît à l’écran… bien vivant, en bébé, à la remise de diplôme, à son mariage... Cette « résurrection magique » est accompagnée d’un fond sonore soigneusement choisi. L’effet dramatique est, paraît-il, garanti et les poubelles placées à proximité des tombes équipées débordent de mouchoirs en papier.
À quand donc la possibilité pour nos morts de s’adresser aujourd’hui à nous, en prononçant les mots qu’ils ne nous ont jamais dits de leur vivant ? Gageons tout de même que certains n’en profitent pas pour divulguer des vacheries ou des secrets de famille…
À quand aussi la possibilité pour la veuve d’échanger, à la Saint-Valentin, avec son défunt mari et lui demander : « Est-ce que tu as toujours été fidèle ? », et lui de répondre « Oui, je n’ai jamais aimé personne d’autre que toi ». Et le mari de continuer de mentir… comme de son vivant. Mais sa veuve pourra être sûre au moins d’une chose : de là où il est, il ne pourra plus la tromper.
Allez, un dernier fake pour la route !
Chaque avancée a ses dérives. Je n’ai parlé ici que de quelques unes. Mon but n’est pas de viser qui que ce soit, me retrouvant moi-même dans certaines de ces situations. Il s’agit seulement de jeter un regard amusé sur le monde virtuel dans lequel nous sommes embarqués sinon englués. Les réseaux sociaux en tant qu’outils, constituent une extension de la réalité et non une fuite. Ils sont d’une incroyable efficacité pour effacer la distance, pour débattre, partager, se faire connaître, etc. Un vrai mégaphone mondial en somme.
Lors des événements récents en Egypte, par exemple, Facebook a ouvertement pris le parti des manifestants égyptiens qui utilisent ses réseaux pour communiquer entre eux. Google et Twitter, quant à eux, ont mis en place un système permettant aux Egyptiens d’envoyer des messages sur le site de microblogging à partir d’un téléphone, contournant ainsi tous les blocages. Cela dit, en prenant position, ces derniers ne prennent aucun risque, n’ayant aucun actif (ou presque) au niveau local, alors que la portée de leur acte est mondiale, pour tout dire : historique.
Sur ce, je dois vous laisser car mes 600 amis m’attendent. Depuis que j’ai remplacé mon trombinoscope par une photo disons… coquine, mon nombre d’amis (surtout masculins) a quadruplé et ça buzze ;-)). Mon ego est tellement flatté qu’à ce rythme, je pourrais même faire l’économie d’un psy. Et tant pis, si le droit à l’oubli n’existe pas encore sur la toile.




