S’il y a une nuit qui m’horripile chaque année, c’est sans aucun doute celle du 31 décembre. Celle où cette tradition avant tout commerciale fait que la majorité des gens se croit obligée de sortir, gesticuler dans des salles remplies de fumée et d’odeur de sueur, affronter les soulards qui marquent ce moment de jets d’eau et de pierres sur les voitures qui passent, et dépenser en une nuit ce qui vous conviendrait pendant des semaines. Sans oublier la séance d’embrassades obligées au moment fatidique de minuit, où inconnus et anonymes vous manifestent leur joie et leur affection, dont vous n’avez d’ailleurs que faire. Le supplice des bisous bisous avec tout et n’importe qui durera d’ailleurs jusqu’à la fin du mois de Janvier. Tout comme ces hordes d’écrevisses marbrées qui se croient autorisées à vous quémander un « kadoa bonané », et que je me ferais bien entendu cette année un plaisir d’envoyer paître, en leur conseillant plutôt de voir du côté d’Ambohitsirohitra si j’y suis. Et enfin, depuis quelques années, on se doit maintenant en plus de répondre à ces sms qui font la joie des opérateurs de mobile, tout en causant des crampes aux doigts.
Vous comprendrez donc que pour votre humble serviteur, agoraphobe de nature, et réfractaire à la danse et à l’alcool, la nuit de la Saint-Sylvestre et les jours qui suivent sont des non-évènements. Mais même en restant chez soi un soir du 31 décembre, les décibels de tout le voisinage vont encore vous envahir. De toutes manières, rester chez soi n’est pas toujours facile à pratiquer malgré l’envie, pour des questions de gestion de relations sociales de proximité. Le seul avantage, c’est que maintenant, je peux me mettre dans un coin sombre de la salle et écrire mes éditos discrètement sur mon iPhone, pendant que les autres dandinent leur popotin sur la piste.
Pourquoi fêter 2010 ?
Si je ne vois vraiment pas de raison de fêter une page de calendrier que l’on tourne, quelle que soit l’année, a fortiori, si on parle de l’arrivée de 2010, il n’y a vraiment pas de quoi se réjouir. Car cette année s’annonce comme une des plus sombres de l’histoire du pays. Economiquement, socialement, politiquement : grâce au coup d’Etat de Rajoelina qui a détruit le peu de ciment social qui existait, tous les indicateurs prédisent maintenant « attention, danger ». Seuls les innocents, les affabulateurs et les illuminés voient encore en 2010 une année pleine d’espoir. Quant aux putschistes et leurs griots, ils ont sorti de leur imagination fertile et débordante le thème de la pseudo-souveraineté nationale retrouvée, mais qui doit se payer par certains sacrifices. Argument fallacieux, dilatoire et hypocrite pour tenter de positiver les camouflets reçus de la part de la communauté internationale. Il vaut mieux entendre cela que d’être sourd, et on se demande avec curiosité ce qu’ils imagineront encore plus tard quand ça ira de mal en pis.
Autant d’autisme et de mauvaise foi ne peut que faire froid dans le dos, car immanquablement la réalité va se rappeler au bon souvenir de tous. Le problème, c’est que ce ne sont pas les apparatchiks du clan Rajoelina qui vont sévèrement subir les impacts de cette crise qu’ils ont provoquée, mais la population et l’économie. Il leur est donc facile de dire que la souveraineté nationale mérite des sacrifices, car ce ne sont pas eux qui perdent des emplois, vont subir l’inflation, et souffrent de l’insécurité galopante. Il leur est donc facile, en vivant aux crochets de l’Etat et entourés de leurs gardes de corps, d’appeler à un sacrifice qui n’a aucun coût pour eux. Je mets au défi l’équipe de la HAT d’aller vendre cette salade aux ouvriers qui seront licenciés suite à la perte de l’AGOA, sans gardes du corps. Si goudron et plumes fournis, ambiance sera garantie.
Rajoelina a embarqué les naïfs il y a un an sur le triptyque lutte contre la dictature / démocratie / bonne gouvernance. Douze mois ont suffi pour démontrer que ce n’était que du vent, et que cette DJ-cratie est finalement encore moins respectable que le régime précédent. Comment peut-on donc espérer, que par un coup de baguette magique, l’incompétence, les mensonges et l’absence absolue du sens de l’Intérêt supérieur de la Nation et de celui de l’Etat, invisibles en 2009, vont apparaître soudainement en 2010 ? Comment croire que les fractures ouvertes dans l’armée par la mutinerie de Mars 2009, et aggravées par le comportement abject de certains officiers, vont soudainement disparaître ? Comment croire que la propagande de la HAT va être suivie d’effet, et trouver une solution au chômage provoqué par le retrait de l’AGOA ? Comment croire que quelqu’un comme Rajoelina, qui a maintes et maintes fois démontré les limites de sa compréhension du concept de démocratie, possède la volonté et la capacité d’organiser des élections libres, transparentes et fiables ?
Procès d’intention s’écrieront certains. Critique sans doute valable de Janvier à Mars 2009, avec nos mises en garde a priori contre le mouvement mené par l’ancien Maire d’Antananarivo. Mais de Mars à Décembre, une très grande partie de ce que nous avions prédit est arrivé. Comme nous disons souvent, les mêmes causes produisent les mêmes effets ; et les mêmes personnes produiront les mêmes erreurs.
Les vautours et le cadavre
En attendant, chaque faux pas, chaque dérapage aura l’avantage de réduire un peu plus la crédibilité de la HAT, toujours très limitée dès que les kalachnikovs ne sont pas là pour assurer l’intimidation et la coercition. Car si les bidasses du 17 mars avaient pu aller à Bruxelles, New-York, Washington ou Maputo, la crise aurait changé de visage depuis longtemps. Des événements comme la perte de l’AGOA peuvent donc dans une certaine mesure arranger l’opposition, malgré un aspect dramatique pour des dizaines de milliers de personnes. « Les vautours dansent sur le cadavre » avait déclaré, en se voulant narquois, un forumiste pro-HAT sur le blog Fijery, et ce en réaction à l’article qui traitait de la perte de l’AGOA à cause de la HAT. Mais ce serait trop vite oublier que s’il n’y avait pas eu d’assassin de l’AGOA, il n’y aurait eu ni vautour, ni cadavre. Les dirigeants de cette transition avaient toutes les cartes en main pour sauver l’accès à ce marché, mais ont préféré le sacrifier pour garder leurs postérieurs sur un fauteuil étatique. Ils ont choisi en toute conscience de faire fi de l’intérêt des entreprises et des travailleurs concernés. Qu’ils osent donc en assumer les conséquences, sans se renier leur responsabilités.
La caractéristique principale du hâtif est d’agir sans réfléchir, et ensuite d’improviser pour rattraper les bourdes. Or, de telles improvisations ne vont faire que creuser davantage le gouffre. Par exemple, la HAT envisagerait une dévaluation de l’Ariary. Cette mesure stupide ne fera qu’aggraver les conséquences des bêtises, produites bien entendu par des gens très intelligents et très efficaces : on n’a jamais vu autant de chômeurs en si peu de temps à cause d’un seul régime. Record toutes catégories.
Dans ce contexte, espérer une bonne année 2010 ne peut être qu’un vœu pieu. En perspectives possibles pour les trois prochains mois : le mouvement de l’opposition va se durcir ; la répression sera de plus en plus féroce (n’oublions pas que certains ont des kalachnikov à la place du cerveau) ; les accusations bidon (bombes artisanales etc.) vont fleurir pour dénigrer l’opposition ; la communauté internationale va accepter le bras de fer recherché par la HAT ; l’armée va se diviser ; le chômage va croître ; et les Dadis Camara de l’Océan Indien vont faire le forcing vers des élections législatives à la mauritanienne, qui apporteront plus de problèmes que de solutions. Le temps qui passera mettra encore plus l’accent sur l’incapacité de ce pouvoir de Transition unilatéral à ressouder les fractures entre malgaches et assurer le redémarrage de l’économie. Rien n’autorise à être optimiste pour l’année à venir : je donne rendez-vous aux lecteurs dans 12 mois pour le bilan de ces lignes.
C’est donc plus par tradition que par conviction que je vous souhaite une bonne année 2010, tout en remerciant tous ceux qui m’ont adressé leurs voeux sur le forum ou par mail. On est pessismiste, mais pas mal élevé, que diable !

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