Quelques commentateurs (je ne les nommerai point pour rester charitable) ont vertement reproché à Sahondra Rabenarivo de tenir des propos « ridicules » et « farfelus » lorsqu’elle écrit dans son éditorial d’hier que « 1.874.996 personnes ont des numéros de carte d’identité nationale similaires » dans la liste électorale. S’ils n’y croient pas, c’est leur droit, mais l’on peut alors se demander pourquoi ils s’en prennent à Sahondra Rabenarivo plutôt qu’à la CENIT ou à l’ONU. Car c’est bien cette dernière qui affirme à propos de la liste électorale :
Senior CENIT staff themselves acknowledge many of these problems. Out of a register of less than 7 million voters, there are 1,874,996 cases of people with matching national identity card numbers. Of these, 223,308 are cases of people who, in addition to sharing the same national ID number, also have the same first name and last name.
Comme la communication passe parfois par la répétition, c’est pour la troisième fois cette semaine que les lecteurs de Madagascar-Tribune.com retrouveront ci-contre un lien vers ce fameux rapport de l’ONU. Quitte à critiquer celui-ci, il vaut mieux avoir des arguments pour le faire, ce qui nécessite de le lire avec un minimum d’attention.
Le chiffre avancé paraît énorme ? Il ne pourra étonner que ceux qui n’ont pas lu un autre rapport : celui de l’Organisation internationale de la Francophonie rédigé en Septembre 2011, et sur lequel Sahondra Rabenarivo (toujours elle) avait attiré notre attention en début d’année. Quitte à être un peu lourd dans les rappels, donnons à nouveau ci-contre un lien permettant de le lire intégralement et tirons en une partie qui corrobore fortement le chiffre de l’ONU :
Ainsi, en procédant à une vérification de l’unicité du document d’identification que devrait constituer la carte nationale d’identité dans le fichier électoral à trois niveaux distincts, il est apparu qu’à l’issue de celle-ci que :
par une vérification sur la base du numéro de la carte nationale d’identité, 780.964 inscrits ont le même numéro de carte que 711.782 autres inscrits ;
par une vérification en combinant le numéro, date de délivrance et lieu de délivrance de la carte nationale d’identité, 148.702 inscrits ont les mêmes données sur les trois critères que 144.185 autres inscrits ;
par une vérification en combinant le nom, le prénom et le numéro de la carte nationale d’identité, 64.713 inscrits ont les mêmes données sur les trois critères que 63.720 autres inscrits.
La gravité des problèmes est pourtant connue depuis un certain temps ; avant même la crise « officielle », les incidents liés aux listes électorales utilisées lors des présidentielles de décembre 2006 et du référendum constitutionnel d’avril 2007 avaient très sérieusement alarmé les habitués de l’observation électorale. Le référendum de 2010 a fait pire : la volonté politique d’afficher un taux de participation aussi élevé que possible a fait qu’il n’y a pas eu beaucoup d’efforts pour recenser ceux qui risqueraient ensuite de s’abstenir ; comme les opposants appelaient par ailleurs au refus de s’inscrire, il en a résulté un « nettoyage » des listes électorales qui s’est avéré bien trop drastique pour être un tant soit peu crédible.
Même lorsqu’il n’y a pas intention malicieuse, d’autres facteurs récurrents expliquent les problèmes : des agents de recensement électoral et des opérateurs de saisie embauchés uniquement pour l’occasion, mal payés, mal encadrés, donc peu motivés, et pourtant sommés de terminer dans des délais serrés.
Dans le rapport de l’OIF, on relève aussi l’insuffisance des efforts de contrôle qui pour l’essentiel s’arrêtent au niveau des centres informatiques des districts : « Les erreurs et les doublons sur la liste électorale sont le résultat de l’architecture du dispositif technique actuel de collecte et de traitement, qui décentralise le traitement dans les CID de manière isolée (sans consolidation (régionale et) nationale en temps réel) ». Dans le chronogramme proposé par la CENIT le 29 mai, l’on note avec déception que les opérations de recherche de doublons et de correction s’arrêteraient au niveau régional : pourquoi stopper là l’effort ? et ne faudrait-il pas aller plus loin en autorisant les organisations indépendantes d’observation et pourquoi pas les simples citoyens à accéder aux données pour y relever les incohérences avant le scrutin ?
Disons le tout cru, il y a de quoi être abasourdi et énervé en observant le désintérêt relatif de la classe politique (et par ricochet de la plupart des médias) par rapport à ces sujets. Les rapports de l’OIF et le l’ONU ont été accueillis par une quasi-indifférence, et la plupart des commentateurs n’ont parlé que de la recommandation de tenir simultanément les élections législatives et présidentielles en Mai ou Juin 2013. La tyrannie du court terme semble destinée à nous tuer tous : pour la plupart, il semble beaucoup plus amusant de s’écorcher autour du lieu et de la date d’une rencontre ou de faire le mariole sur les places publiques et dans les salons que de se pencher sur les questions qui risquent pourtant d’engendrer les crises de demain.








