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lundi 10 août 2026
Antananarivo | 10h05
 

Editorial

Les chroniques de Ragidro

Le lieu où tenir – Chapitre 2. Les bâtisseurs interrompus

lundi 10 août | Lalatiana Pitchboule |  99 visites  | 1 commentaire 

Le problème malgache n’est pas tant un manque de bâtisseurs et de vision, mais l’absence d’une architecture institutionnelle pour survivre à leur départ.
Sans contrat fiscal et sans autonomie financière de l’État (pression fiscale à 10-11%), aucune vision politique ne peut tenir dans la durée.
Il est temps de passer du procès moral (chercher un sauveur) au procès institutionnel (construire un système).

« Précisons l’ambiguïté : être en capacité de planifier sa succession politique (cf Andry) ne fait pas automatiquement d’un dirigeant un bâtisseur d’État. La nuance est fondamentale entre l’art de se maintenir au pouvoir et la capacité à bâtir des structures économiques et fiscales pérennes. »

Des visions, il y en eut

Certains mauvais penseurs objecteront — mais combien avec raison — que le diagnostic du volet précédent est trop commode : à force de parler de structures, on finit par disculper les hommes. Or l’histoire malgache, contrairement au fatalisme ambiant, a connu des dirigeants capables de penser à vingt ans.

Elle a seulement manqué, systématiquement, d’un endroit où cette vision puisse survivre à celui qui la portait.

Andrianampoinimerina, qui règne sur l’Imerina de 1787 à 1810, en offre l’exemple le plus abouti. Son œuvre d’irrigation des rizières, son unification progressive du royaume ne relevaient pas du coup d’éclat ni d’une vision de Miami sur Pangalanes… mais d’une accumulation patiente, étalée sur vingt-trois années, sans rupture majeure.

Ce n’est pas un hasard si c’est précisément la durée — et non la seule qualité de la vision — qui permet à l’œuvre de prendre racine : un système d’irrigation ne se juge pas sur une saison, mais sur des générations de rizières entretenues.

Radama Ier construit, lui, durant dix-huit ans sur un autre registre : ouverture d’écoles, transcription du malgache en caractères latins, envoi d’élèves à Maurice et à Londres. Une œuvre de bâtisseur, incontestablement… [1] Et pourtant défaite en quelques années à peine par Ranavalona Ire, après sa mort.

La vision ne manquait pas. Ce qui manquait, c’était un mécanisme capable de la faire tenir indépendamment de la survie physique et politique de son auteur.

Penser loin ne suffit pas

Il serait toutefois faux de réduire l’histoire malgache moderne à de seuls échecs de transmission. Ratsiraka avait bien pensé sur le temps long, avec la Révolution socialiste de 1975. Mais penser loin ne suffit pas si le cap est erroné. Une vision sur vingt ans mal orientée produit un désastre de vingt ans.

On n’a pas fini de se relever des errements de cette expérience… Ou bien aurait-il fallu aller au bout du bout ??? Aurait-on pu avoir un succès différé ? No lo se…

L’évaluation a posteriori de Ravalomanana, avec son MAP — Madagascar Action Plan 2007-2012 —, n’est pas moins ambigüe : un plan participatif sur dix ans, construit avec un souci réel de méthode (même s’il faisait à mon goût trop laboratoire Banque mondiale)… rompu net par le coup de force de 2009.

Je posais déjà en 2009, sur ce même blog, la question de la sincérité et de la pertinence de cette vision. Elle reste ouverte ; il serait malhonnête de la trancher avec une assurance rétrospective que les faits ne permettent pas. Mais quelle que soit la réponse, le sort du MAP illustre la même leçon : aucune vision, si bien conçue et honnêtement portée soit-elle, ne survit à une rupture de régime si rien n’a été bâti, en amont, pour la protéger.

Du procès moral au procès institutionnel

La leçon la plus dérangeante de cette évaluation en quatre séquences est ici. Andrianampoinimerina, Radama Ier, Ratsiraka, Ravalomanana : quatre visions réelles… quatre œuvres emportées… Il ne s’agit donc plus de désigner un coupable.

La leçon déplace le jugement du terrain moral vers le terrain institutionnel : juger un homme referme un dossier ; juger un système interdit d’attendre, encore une fois, le prochain dirigeant enfin différent. Qu’il s’appelle Andry, Dada, Michael ou autre : il faut arrêter d’espérer le prochain sauveur.

La vertu et la compétence ne suffisent pas sans une architecture pour les faire durer. Ce déplacement est plus exigeant : il retire la satisfaction facile du coupable désigné, et impose de construire plutôt que d’espérer. Le motif commun à ces quatre trajectoires n’est donc pas un déficit de bâtisseurs. C’est l’absence, obstinément répétée, d’une architecture capable de faire survivre l’œuvre à son auteur… ou à son moment politique.

Le paradoxe de la durée

Un paradoxe traverse ces quatre séquences : plus le règne dure sans rupture — les vingt-trois années d’Andrianampoinimerina en sont l’exemple le plus net —, plus l’œuvre prend racine. Non que la vision s’améliore avec le temps : la durée elle-même finit par produire ce que l’architecture institutionnelle n’a jamais offert, une garantie de continuité.

À l’inverse, chaque interruption prématurée — la mort de Radama à trente-cinq ans, le coup de 2009 — ne se contente pas d’arrêter un projet : elle démontre, chaque fois un peu plus, qu’aucun projet malgache n’a été pensé pour survivre à son porteur.

On ne construit pas une école pour qu’elle referme ses portes à la disparition de celui qui l’a ouverte. C’est pourtant ce schéma qui s’est répété, avec une régularité presque clinique, sur deux siècles d’histoire politique malgache — à l’exception peut-être de la séquence rajoelienne, que l’on savait prête à construire sa succession. [2]

L’assiette, nerf de la vision

Cette absence n’est pas qu’une affaire de grands hommes. Une vision ne tient que si l’État dispose des moyens propres de la financer au-delà de l’élan qui l’a lancée — sans quoi elle dépend, comme le pouvoir lui-même, de la survie de son auteur… ou de la bonne volonté des bailleurs.

C’est là que la mécanique la plus prosaïque de l’État rejoint la question des grands hommes : leur capacité, ou leur incapacité, à se financer par eux-même.

Andrianampoinimerina l’avait compris mieux que quiconque, même s’il n’en avait pas le vocabulaire : le fanompoana mobilisé pour creuser les canaux n’était pas une dépense, c’était un investissement dans l’assiette de l’impôt elle-même : chaque rizière gagnée augmentait le surplus agricole qui, l’année suivante, alimentait le tribut… donc les moyens du royaume.

La vision et son financement ne sont pas deux chantiers séparés, mais un seul et même geste. C’est cette différence de nature — construire l’assiette ou l’emprunter — qui sépare déjà, deux siècles avant l’ère du FMI et de Moscou, le bâtisseur Andrianomponimerina des survivants Andry ou Michael.

Une fiscalité sans contrat

Le taux de pression fiscale malgache plafonne en fait entre dix et onze pour cent du PIB, contre une moyenne subsaharienne de 16,8 %. L’objectif de 18 % fixé pour 2028 a toutes les chances de ne pas être atteint… comme les précédents objectifs qui l’ont précédé… Les problèmes de la Jirama ou du coût à la pompe de l’essence – tant qu’ils ne seront pas pris à bras le corps autrement que par des mesurettes de changement de fournisseurs – sont là pour le contredire.

Ce chiffre n’est pas un accident conjoncturel. Il traduit un socle structurel : une informalité qui représente 95 % de l’emploi et, selon les estimations, entre 47 et 80 % de l’activité hors agriculture. S’y ajoutent les zones franches : des exonérations jusqu’à quinze ans pour plus de quatre cents entreprises employant quelque deux cent mille personnes — un renoncement légal, assumé, à une part significative de l’assiette.

La réforme de l’IRSA de 2026 resserre la charge sur les contribuables déjà captifs du secteur formel plutôt que d’élargir la base. Le lien est direct : un État qui ne finance que dix pour cent de son fonctionnement par un impôt négocié n’a, mécaniquement, jamais eu à construire le contrat fiscal-représentatif qui est le socle de toute pensée d’État à long terme.

En fait, le défaut est hérité de longue date : les colonisateurs prélevaient beaucoup, mais sans jamais négocier ce prélèvement — un impôt de capitation imposé par la force, recouvré sans contrepartie ni concertation.

La Première République en hérite tel quel : quinze ans après l’indépendance, même destination, même absence de dialogue. La révolte du Sud de 1971, réprimée dans le sang, en paie le prix. Son abolition en 1972-1975 répond au symptôme, jamais à la maladie : une soustraction, pas une négociation — remplacée aussitôt par la rente d’État de la Révolution socialiste. Le problème survit, sous un autre nom.

L’arbitrage du survivant

La faiblesse du recouvrement douanier complète le tableau : un autre pan de l’assiette échappe structurellement à l’État — non par accident, mais parce qu’aucun pouvoir n’a eu d’intérêt politique immédiat à s’y attaquer sérieusement. Le bénéfice d’un recouvrement renforcé se mesure sur plusieurs années budgétaires ; son coût politique, lui, se paie tout de suite, auprès d’importateurs et d’opérateurs qui comptent parmi les soutiens de toute coalition au pouvoir.

On retrouve, à l’échelle administrative la plus terre-à-terre, le même arbitrage temporel que celui qui gouverne le choix d’un partenaire diplomatique : le bénéfice différé sacrifié au coût immédiat évité.

Corruption : renverser la causalité

Il faut ici corriger un raccourci trop souvent répété, y compris dans ces colonnes : celui qui voudrait que « la corruption favorise l’informalité ». L’explication est séduisante, mais trop faible pour porter, seule, un phénomène qui touche 95 % de l’emploi.

On ne corrompt pas un pays entier. Ce chiffre décrit un dualisme structurel — une économie de subsistance et une industrialisation restée embryonnaire — qui n’a rien à voir, dans son ampleur, avec la corruption.

À la marge, en revanche, la corruption agit bien comme une désincitation à la formalisation : l’Enterprise Survey relève que 32 % des entrepreneurs malgaches déclarent avoir subi des demandes de pots-de-vin — et ce sont toujours, le patronat le constate lui-même, les mêmes entreprises formelles qui paient.

On peut même retourner la causalité : c’est souvent une fiscalité mal calibrée qui nourrit la corruption, plutôt que l’inverse. La « politique du ventre » et sa lecture de l’État rhizome [3] offrent ici la grille la plus juste : certains segments de l’administration ont un intérêt actif à préserver le flou entre formel et informel, parce que ce flou est précisément la technologie de leur pouvoir discrétionnaire.

Ce qui ne tient pas

Ce qui se dessine, à travers l’histoire des bâtisseurs interrompus comme à travers l’anatomie de l’assiette fiscale, c’est une même incapacité à faire tenir quoi que ce soit au-delà de l’instant qui l’a produit — règne, mandat ou exercice budgétaire.

Reste à comprendre d’où vient, historiquement, cette incapacité à construire une autonomie qui dure. C’est l’objet du volet suivant : III. Le raccourci qui n’existait pas.

Le volet 1 est ici : I. Le survivant et le bâtisseur

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) - 7 Août 2026
Les Chroniques de Ragidro

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Notes

[1Il est frappant de réaliser que leur vision des deux mamelles de la Nation malagasy était les infrastructures et l’éducation… Que ne les a-t-on pas copiés.

[2L’épisode rajoelien pourrait infirmer la thèse de la nécessaire durée. Mais Rajoelina n’a jamais porté de vision d’État : seize ans de pouvoir au service d’une oligarchie familiale et affairiste, dont la nationalité française acquise en secret dès 2014 est l’aveu — une sortie de secours personnelle. Cas le plus pur du tétraptyque : la durée n’y a servi que ceux qui en profitaient déjà.

[3Jean-François Bayart.

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