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Le Mali dans le moule, les Maliens dans la…
lundi, 2 avril 2012
/ Ndimby A.

« Je ne pense pas que le coup d’État soit un échec… Ce qui est pourri depuis deux ans ne peut pas être réparable en une semaine… Notre vocation première, on est venu pour le peuple… ». Voilà une déclaration récente du nouveau membre du club des putschistes, et qui illustre trois choses. Primo, un coup d’état irréfléchi mené par un illuminé ne peut que mener son pays vers l’incertitude et le désordre ; secundo, il est de la spécialité des irresponsables, qui en plus confondent quotient intellectuel et chargeur de kalachnikov, de dire que les problèmes ne sont pas de leur faute mais de celle de ceux qui les ont précédés ; tertio, faire un coup d’état révèle une incapacité à voir plus loin que le bout de son nez : comme disent les ivoiriens, « qui avale une noix de coco a confiance en son anus ». Le Capitaine Sanogo a voulu devenir calife à la place du calife, et a perpétré un coup d’état à Bamako. Résultat : sa forfaiture a déstabilisé l’autorité de l’État malien, et a favorisé une progression du mouvement des rebelles touaregs qui sont en passe de conquérir le nord du pays. Le seul point positif qu’on peut lui reconnaître, c’est le courage d’avouer que c’était un coup d’État, et de ne pas tenter de le faire passer pour le résultat d’une volonté populaire ou toute autre ânerie.

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Le Capitaine Sanogo (source photo : MaliWeb.net)

La communauté internationale panique, car les effets géopolitiques d’un conflit étendu au Mali (qui a des frontières communes avec sept autres pays) risquent d’avoir des conséquences régionales : pertes humaines et de biens, instabilité, déplacements de populations à travers les frontières… La proximité des rebelles avec certains terroristes liés aux mouvements islamistes est de plus un facteur fortement aggravant de la situation. On va voir dans la gestion de crise si la CEDEAO sera plus performante que la SADC, et si l’efficacité des sanctions internationales contre les putchistes ne va encore échouer face aux manoeuvres protectrices d’une grande puissance soucieuse de protéger ses propres intérêts.

A priori, tous ceux qui s’intéressent à la démocratisation de l’Afrique ne peuvent qu’être étonnés de ce coup d’État survenu au Mali, qui a été depuis plusieurs années un des rares pays d’Afrique considérés comme une réelle démocratie. Toutefois, le coup d’état du capitaine Sanogo démontre une fois de plus qu’il n’y a pas de démocratie sans un minimum de développement. En prenant le cas du Mali, beaucoup se convainquaient depuis plusieurs années qu’être un pays pauvre avec un niveau peu élevé d’éducation de scolarisation n’empêchait pas d’être une démocratie. Mais finalement, le Mali est dans le moule de tous les pays du tiers-monde : la faiblesse du développement, le chômage, le bas niveau d’éducation, les effets d’une décolonisation sur le mode de fabrication et de reproduction des élites, ainsi que la corruption forment des facteurs structurels qui prédisposent à des pratiques politiques d’un autre âge.

Le prétendu bon modèle malien conforte donc ce que j’avais écrit en juin 2009 pour savoir si le développement avait besoin de la démocratie : « le développement n’a pas besoin de démocratie pour naître et exister, mais pour se prolonger dans le temps et la qualité, elle devient utile ». Il est inenvisageable qu’une démocratie puisse s’installer durablement tant que la population ne verra ses besoins fondamentaux satisfaits, sinon elle restera toujours perméable aux bobards du premier venu.

« Dans un pays à niveau de scolarisation élevé, le débat d’idées prime dans la nécessaire compétition pour arriver au pouvoir. Les politiciens doivent réfléchir et produire des projets de société et des programmes de gouvernement pour séduire les électeurs, et ensuite maintenir les taux de popularité. Au niveau de la société civile et des citoyens, la scolarisation affûte la capacité à entamer des débats d’idées, mais aussi à évaluer la qualité des offres proposées par la classe politique (…) La mise en place d’institutions suffisamment fortes avant les élections au suffrage universel [permet] à la démocratie de ne pas vaciller au moindre coup de vent. Le problème des pays de la seconde vague de démocratisation (dont font partie Madagascar), c’est qu’ils ont tenté d’instaurer la démocratie alors que les institutions capables d’organiser et de gérer cette forme de régime n’étaient pas encore en place » (Citoyens mal élevés, 2 février 2012). Éduquer le peuple permettra également d’éduquer les futurs dirigeants, la société civile, les médias et surtout la classe politique. Objectif : éviter que l’académie des DJ ne se substitue à la filière universitaire ou à l’ENAM pour ceux qui rêvent d’un destin national.

Tous les auteurs de coup d’état prétendent agir au nom de la démocratie, mais avec quelques variantes locales au niveau des prétextes : le Malien Sanogo prétend vouloir protéger l’intégrité territoriale du pays ; le Guinéen Moussa Dadis Camara prétendait lutter contre la corruption et le trafic de drogue [1] ; Andry Rajoelina a embobiné les foules de Place publique au nom d’un avion présidentiel et de rumeurs de vente de terrain à Daewoo (rumeurs infirmées depuis). Et bien entendu, tous promettent l’organisation d’élections libres dans les plus brefs délais, pour tenter de noyer le poisson et faire avaler leurs couleuvres. Mais sincèrement, quelle crédibilité peut–on accorder aux promesses de démocratie faites par des individus ayant pris le pouvoir par la force ?

La fin de la première décennie du XXIème siècle a été marquée par de nombreux bouleversements dans l’annuaire des dirigeants de la planète. Coup d’état par Moussa Dadis Camara en décembre 2008, suivi par le coup d’état par Rajoelina en mars 2009. Puis vinrent les révolutions du printemps arabe qui emportèrent des régimes multi-décennaux en Tunisie, en Égypte et en Lybie. Et maintenant, un coup d’état au Mali. Mais depuis, qui peut prétendre que dans ces pays, les choses se passent mieux ? Entre la Charia en Lybie, la rébellion touareg au Mali, l’instabilité chronique en Égypte, la croissance du effrénée banditisme à Madagascar… Bien entendu, certains forumistes vont encore tenter de revendre leur salade en disant « que toute révolution a pour effet pervers d’entraîner des désordres réparateurs et reconstructeurs, avant d’arriver à une situation stable qui prend réellement en compte les erreurs du passé ». À Madagascar, cela fait trois ans que cela dure, et on est de plus en plus loin de la réparation et de la reconstruction promises. La prise de pouvoir par la force et en dehors des urnes est un concept que je trouve dès le départ extrêmement méprisable, surtout quand les raisons sont fallacieuses. Ma méfiance naturelle s’accroît en fonction du profil de l’auteur du coup d’État, quand il n’a de toute évidence ni l’expérience, ni la sagesse, ni les qualités humaines requises, et que la situation de failed state présente un fort potentiel de passer de la simple théorie à la réalité.

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Qui aura le plus d’influence sur Rajoelina ?

Dans toutes ces mauvaises nouvelles, on ne pourra que souligner encore une fois la classe d’Abdoulaye Wade, qui, après avoir donné des sueurs froides, a finalement démontré sa stature d’homme d’État en acceptant le résultat des urnes. Certains Malgaches aiment asseoir leur africanophobie sur des expressions péjoratives telles que « Senegaly mahazo baiko ». Un apparatchik hâtif s’est même permis en 2010 de pérorer dans une interview donnée à Reporters sans frontières (voir p.7) qu’il n’aimait pas les Africains, sous prétexte que ceux-ci se coupent la tête avec des coupe-coupe. Mais à comparer le sens de l’État du Président Wade et celui de Monsieur Rajoelina, il est nécessaire que certains s’interrogent sur la prétendue supériorité qu’ils estiment avoir sur le plan moral ou intellectuel par rapport aux fils du Continent noir. D’ailleurs, faisons un peu de politique-fiction : si les prochaines élections à Madagascar proclamaient la défaite de Rajoelina, y aurait-il plus de probabilités qu’il réagisse à la façon d’Abdoulaye Wade, ou qu’il se mette à faire le Bachar el Assad (ou le Kadhafi) tropical ?

[1] Grâce au dieu qui veille sur la démocratie, si jamais il en existe un, quelqu’un a eu l’idée de mettre un peu de plomb dans la tête de Dadis Camara, ce qui a permis l’accès de la Guinée aux premières élections libres dans l’histoire du pays.

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