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La photographie africaine s’expose à Paris
mercredi, 16 novembre 2011

(MFI / 15.11.2011) Du 10 au 13 novembre, l’Afrique était l’invitée d’honneur de Paris Photo, le plus grand salon de l’art photographique au monde. Cette 15e édition a eu le mérite de prouver que malgré l’absence de galeries sur la presque totalité du continent, il existe énormément de photographes prometteurs en Afrique. Sur 135 exposants issus de 23 pays, il n’y avait que quatre galeries africaines, toutes venues d’Afrique du Sud.

Quand le plus prestigieux salon de l’art photographique au monde invite l’Afrique, quelle Afrique se retrouve dans le viseur ? Des photographes africains ? Des galeries africaines ? Des photographies qui montrent l’Afrique ? « Il n’y a pas une photographie africaine, mais des artistes. Chacun a un style, souligne Julien Frydman, le directeur de Paris Photo. Notre salon est l’occasion de montrer l’exhaustivité de la scène africaine. Il ne s’agit surtout pas de montrer l’Afrique prise en photo au sens d’une vision illustrative. Ce sont des photographes issus du continent ou de la diaspora du continent dont on montre le travail. Et ce travail n’est pas à ghettoïser et à enfermer sous un label. Il est au contraire à mettre en relation avec les différentes pratiques et approches à travers le monde ».

L’Afrique « héroïque »

Le Français Philippe Bordas, 50 ans, parcourt depuis une vingtaine d’années son Afrique « héroïque », à l’opposé de l’Afrique « victimisée » qu’on voit habituellement en photo. Il y a dix ans, il s’est retrouvé par hasard à côté de Sidiki Traoré, un Malien qui voulait enregistrer et ainsi préserver l’héritage des chasseurs du Mali. « Je suis sans doute tombé sur la seule personne, parmi les chasseurs, qui faisait un travail occidental et ‘blanc’ de préservation matérielle du capital mémoriel », explique-t-il. Cette rencontre lui a permis d’accéder à une confrérie jusqu’ici secrète et en train de disparaître. Ainsi est née la série époustouflante qui capte les chasseurs du Mali en habits de Moyen-Age, avec des hyènes en laisse, des serpents sur les épaules, ou devant une tête de biche empaillée. Ces photos valent aujourd’hui entre 3 500 et 10 000 euros. « Pour moi, il n’y a pas de photographie africaine, assure Philippe Bordas. Il y a des personnes qui voyagent. Et maintenant les photographes nés en Afrique voyagent autant à l’étranger qu’en Occident, comme les photographes occidentaux. Maintenant tout s’égalise ».

« La spécificité de chaque humain »

Que dire des tirages platine impressionnants exposés à la galerie allemande Bernheimer ? Une iconographie « exotique » qui montre des scènes typiquement « africaines » avec crocodiles, chameaux, éléphants... On y voit une Mariée Massai (10 500 euros) de 1967 de Mirella Ricciardi, ou encore un chasseur de la tribu Karo avec un crocodile sur les épaules (2 500 euros), pris en Ethiopie en 2010 par Jan C. Schlegel. S’agit-il de regards ethnologiques ? « Non ! », proteste Blanca Bernheimer. « Mirella Ricciardi, explique-t-elle, a grandi au Kenya. Elle avait déjà, dans les années 1960, le sentiment que l’Afrique se trouvait à un tournant et que l’Afrique qu’elle avait connue était en train de disparaître. Schlegel et Ricciardi sont des artistes qui ne mettent pas en avant l’étrangeté ethnologique mais la beauté qui naît dans la spécificité de chaque humain ».

L’Afrique regarde et s’intègre

Après tout, est-ce qu’il y a une photographie africaine ? Pascal Martin Saint Léon, de la galerie de la Revue noire, en est convaincu. Il expose fièrement 50 photographes africains, allant de l’incontournable Malick Sidibé, né en 1936 au Mali, jusqu’aux jeunes artistes d’aujourd’hui : Alain Polo, né en 1985 à Kinshasa, qui esquisse des fragments d’un autoportrait ; Dorris Haron Kasco, né en 1966 à Abidjan, qui a travaillé sur les fous d’Abidjan ; et Joël Andrianomearisoa, né en 1977 à Madagascar, qui joue plutôt avec des doubles de lui-même.

« Le face-à-face Nord-Sud, Afrique-Europe ou Afrique-Occident, est passé, proclame Pascal Martin Saint Léon. La plupart des jeunes artistes vont plus facilement en Asie ou en Amérique latine, surtout au Brésil à cause des liens historique profonds. Le rapport n’est plus Nord-Sud. L’Afrique à la fois regarde et s’intègre à l’ensemble du monde. Les photos de Joël Andrianomearisoa ont été prises à Istanbul, d’autres à Bamako, d’autres en France, d’autres à Madagascar ou à New York. Il n’y a plus cette limitation, il n’y a plus ce face-à-face frontal. Cette époque est finie ou sur le point de se terminer ».

Des photos sans passeport africain

Néanmoins, le seul pays africain capable, pour l’instant, d’envoyer une galerie à Paris Photo est l’Afrique du Sud. La Gallery MoMo de Monna Mokoena à Johannesbourg est l’une des quatre galeries qui prouvent la vivacité de la création et la réalité d’un marché sud-africain. Depuis 2003, MoMo ne défend pas un éventuel passeport africain mais le message universel des jeunes artistes. « Ici vous voyez une œuvre d’Ayana V. Jackson, explique Monna Mokoena. Elle est Américaine mais elle vit depuis sept ans en Afrique du Sud. La réflexion dans sa photographie contient à la fois l’histoire de la route de l’esclavage et ses liens vers l’Afrique. Mais en même temps, elle utilise une autre métaphore et une autre iconographie : les images de la guerre au Vietnam ou le lynchage des noirs aux Etats-Unis pendant la ségrégation raciale. Le Congolais Sammy Baloji habite à Bruxelles. Il montre des atrocités que les Belges ont commis pendant la colonisation en Afrique. Sammy mixe ce sujet avec des paysages contemporains. Ainsi, il montre que jusqu’à aujourd’hui le pillage continue au Congo. Il regarde le passé et parle ainsi du présent ».

L’Afrique doit investir dans ses propres artistes

Jusqu’à aujourd’hui, il n’y a aucun photographe africain dans le top 10 des photographies les plus chères, dominé par les Américains et les Allemands comme Cindy Sherman, Richard Prince ou Andreas Gursky. Une œuvre de ce dernier, Rhein II (1999), a par exemple été vendue le 8 novembre à New York pour 4,3 millions d’euros, devenant ainsi la photographie la plus chère du monde. Quand entrera le premier Africain dans le top 10 ? « Quand l’Afrique commencera à investir dans ses propres artistes et développera leurs valeurs pour obtenir ces prix-là, avance Monna Mokoena avec un grand sourire. Nous n’attendons pas que les Européens fassent ce travail pour nous. Nous, Africains, devons soutenir et obtenir ce niveau de prix ».

Seydou Keïta et Irving Penn

À Paris Photo, les tirages africains les plus chers plafonnent entre 45 000 et 70 000 euros. C’est aussi le cas d’un très grand format de l’Odalisque, signé par le plus célèbre photographe africain, Seydou Keïta (1921-2001) et exposé sur la cimaise de la galerie belge Fifty One Fine Art Photography. Son directeur Roger Szmulewicz soutient également des photographes contemporains comme le Ghanéen Philip Kwame Apagya, né en 1958, qui vit depuis deux ans aux Etats-Unis. Sur la cimaise, le petit format Deux femmes assises de Keïta affiche avec 13 000 euros un prix nettement inférieur à une photo « africaine » semblable d’Irving Penn (1917-2009) à côté.

Pourtant, pour Szmulewicz, il n’existe pas de fatalité pour que le prix d’un photographe africain reste toujours inférieur à celui d’un photographe occidental : « Ce n’est pas parce qu’ils sont Africains, c’est parce qu’Irving Penn a travaillé plus longtemps. Il a été plus longtemps sur le marché et il a travaillé pour des grands magazines comme Vogue, des très grandes galeries ont soutenu son travail. Mais je pense que, dans quelques années, Keïta sera au même niveau ».

Siegfried Forster