Aussi étonnant que cela puisse paraître, il existe des personnes qui le soir du 25 janvier 2009 ne croyaient pas réellement à l’existence d’une crise politique à Madagascar. Mais encore plus rares étaient, il est vrai, ceux qui imaginaient la journée qu’ils allaient vivre le lendemain. En tout cas, aucun des habitants de la capitale ne pouvait plus ignorer la gravité de la situation à l’issue de ce 26 janvier 2009, journée que l’imagination collective a choisi désormais d’appeller Lundi noir.
Black Monday
Noir, ce Lundi l’aura été d’abord par la couleur du ciel. Et ce à cause des fumées qui se sont élevées successivement au dessus des studios de la Radio Nationale et de la Télévision Malagasy à Anosy, des stations de radio et de télévision MBS à Anosipatrana, des Magro Ankorondrano, Tanjombato et Behoririka, du Trading Center d’Analakely... Les traces des incendies ravageurs étaient visibles de tous les points de la capitale.
Ce qui partait ainsi en fumée, ce n’était pas seulement des milliards d’Ariary et les moyens du pouvoir de Marc Ravalomanana, mais aussi le travail de bien plus de monde ainsi que le véritable trésor culturel et patrimonial que représentaient les archives de la Radio Nationale.
Noir, ce Lundi l’aura été surtout sur le plan moral. Car plus peut-être que les images de fumées, le choc le plus violent aura été la vision de ces malgaches « ordinaires » pillant magasins et entrepôts, le sourire aux lèvres, et se servant sans aucune mauvaise conscience apparente. Il n’y avait pas ce jour là qu’une frange du sous-prolétariat urbain qui faisait fi des règles communes du droit et de la morale : on découvrait au sein de larges portions de la société une malsaine volonté de se venger d’un sort contraire.
Cette revanche fut éphémère et sans lendemain, puisque le fruit des pillages fut souvent cédé à vil prix à des citoyens et hommes d’affaires ne pouvant eux se prévaloir d’aucune excuse économique pour profiter d’un recel.
La noirceur morale liée à ces événements reste cependant à être pleinement découverte. Car si les pillages ont eu un caractère au moins partiellement spontané, les forçages de portes et les incendies, eux, ne pouvaient être qu’organisés, sinon prémédités. Tous les observateurs s’accordent pour dire que de petits groupes d’hommes, bien équipés, étaient les meneurs des événements et défonçaient les portes sans participer personnellement aux pillages. Ce sont ces mêmes hommes qui ont ensuite mis le feu à certains bâtiments.
Causes à élucider
Terrorisme politique ? Sans aucun doute. Mais si des témoignages circulent sur la présence sur les lieux de certaines personnes, aucune dénonciation ou revendication n’a été faite publiquement, et cette situation a entraîné une autre accumulation de noirceur, celle-là dans les coeurs. Si les symboles du pouvoir politique et économique de Marc Ravalomanana ont été à la fois pillés et brûlés d’une manière presque systématique, on reste dans le domaine des spéculations exigeant confirmation dans d’autres cas, ceux des pillages non suivis d’incendie comme ceux qui sont survenus à l’immeuble Citic, au Trading Center de Behoririka, au Jumbo d’Ankorondrano.
Le cas le plus atypique reste le plus tragique, celui de la galerie Trading Center d’Analakely, qui a été brûlé à l’instar des avoirs de Marc Ravalomanana et de l’État, et où des dizaines de personnes sont décédées dans l’incendie. Bavures de commandos trop excités ou acte commandité dans tous ses détails par des politiques ? La justice pénale le saura-t-elle jamais ?
À décrire ce qui s’est passé ensuite, on en oublierait presque les premiers événements de cette journée, le déclencheur qu’aura été la capture manu militari de l’émetteur de Radio Viva, ainsi que les mises en garde et appels à la vengeance que cette station aura lancé avant de cesser d’émettre et qui auront largement contribué ensuite à la passivité des forces de l’ordre revendiquée par Marc Ravalomanana.
Un an après
En ce début d’année 2010, le pays continue à porter des marques de l’escalade qui a culminé entre fin Janvier et mi-Mars. Les rancunes et la désinformation restent tenaces, et les quinze jours de réflexion accordés par Jean Ping ne seront pas de trop afin que chacun réfléchisse sur sa responsabilité dans cette situation incontrôlée et incontrôlable.
Et s’il est vrai qu’il faut qu’il y ait au moins deux personnes pour qu’il y ait dispute, il n’en est pas moins vrai qu’on ne peut trouver accord qu’avec un autre que soi.
Reste pour les hommes dits politiques à admettre pleinement cette réalité.





