« Je ne serai pas plus nul que le Président Ravalomanana » : tous se souviennent de cette phrase prononcée par Andry Rajoelina il y a trois ans, pratiquement jour pour jour, devant les caméras de France 24 (à revoir sur Youtube, Chronique d’une prise de pouvoir). Trois ans après, les faits et les chiffres parlent d’eux-mêmes pour attester la descente aux enfers. À chaque fois, les griots se lèvent pour crier à l’affabulation, à la désinformation, à la mauvaise foi, sans oublier les aliborons de service qui aiment braire pour se donner bonne conscience que le fait de s’opposer au coup d’état ne peut être que la conséquence d’avantages perdus ou du sponsoring de Ravalomanana. En décrétant ainsi que la seule valeur qui peut entraîner les gens à se positionner politiquement est le pourboire, ces griots considèrent que des concepts tels que démocratie ou liberté d’opinion sont inenvisageables. Pas étonnant donc que tous les affamés fassent la queue pour entrer dans les institutions transitoires (gouvernement, CT, CST), quitte à payer des millions auprès de certains leviers d’influence pour se voir proposés dans les listes. Question : s’ils investissent tant, ne s’attendent-ils à rentabiliser leur mise ?
Les griots se sont également levés pour affirmer qu’il n’y avait pas lieu de donner du crédit à des statistiques alarmantes provenant d’organismes internationaux. Mais quelle crédibilité peut-on accorder à des gens qui ne savent même pas calculer le ratio mathématique entre l’affluence d’une place du 13 mai et la majorité de la population malgache : prétendre que quelques dizaines de milliers d’individus représentent la population de Madagascar démontre au mieux un problème ophtalmologique, et au pire un dysfonctionnement des neurones. Rappelons les chiffres calculés en 2009 : même remplie à ras-bord, la Place du 13 mai ne peut accueillir que 150.000 personnes, ce qui représente 0,8% de la population malgache et 2% des électeurs. Et encore, je n’ai jamais vu la Place du 13 mai remplie à ras-bord en 2009.
Il y a quelques jours, la Banque mondiale a justifié sa Note de stratégie intérimaire en appuyant son communiqué de presse par les déclarations suivantes : « Parallèlement à une montée dramatique du niveau de pauvreté et une détérioration inquiétante de la gouvernance, Madagascar s’enfonce progressivement dans une fragilité accrue. (…) Concernant la santé, l’éducation et la sécurité alimentaire, l’état de la situation est proche d’une situation d’urgence car le système de prestation des services publics risque la paralysie, et l’aide humanitaire court-circuitant les institutions publiques montre ses limites (…). Les infrastructures sont dans un état alarmant de délabrement ». Et là encore, les griots qui ne sont jamais fatigués de se lever pour défendre l’indéfendable, se sont levés pour dire que s’il y a une telle détérioration, c’est à cause des bailleurs de fonds qui ont suspendu leur aide [1].
On assiste donc à ce que j’avais prévu dès mai 2009 : après avoir dit « ce n’est pas grave », le pouvoir hâtif tente de nous faire croire que « ce n’est pas de sa faute ». Comportement classique de l’immature, de l’incompétent, et surtout de celui qui pense qu’être arrivé au pouvoir par l’argument de la force va pouvoir à moyen terme remplacer la force des arguments. Dans un premier temps, il ne se fie qu’à son mokon-doha et à ses fusils pour écarter tout élément qui perturbe sa marche. On envoie les FIS, l’armée et la justice intimider les récalcitrants, et on prétend que tout va bien quand on parle des dérapages de la répression : ce n’est pas grave ! Puis, au fur et à mesure que le temps passe, on s’aperçoit qu’on n’arrive pas à gérer la situation, on recherche des boucs émissaires du côté des opposants et de la communauté internationale : ce n’est pas de ma faute ! Selon l’UNICEF, 900.000 enfants ont été déscolarisés et doivent être remis sur les bancs de l’école ; et selon la Banque mondiale, au moins 300.000 emplois ont été perdus. Que les hâtifs et leurs griots aillent convaincre les familles concernées qu’ils n’y sont pour rien.
En attendant, j’ai la conviction que la plus grand partie de ce qui avait été anticipé sur ces colonnes s’est réalisée avec le temps, malgré les diarrhées verbales de ceux à qui ça ne plaisait pas. Quand je relis les articles écrits depuis janvier 2009, je m’aperçois qu’ils avaient anticipé l’échec de Maputo, la perte de l’AGOA ; la hausse de la délinquance ou de la prostitution comme effets directs de la crise ; l’enlisement dans la crise à cause du coup d’état ; la non-reconnaissance internationale ; le spectre du failed state à cause de la déliquescence de l’autorité de l’État (annoncé depuis octobre 2009) ; l’impossibilité de réconciliation ; le phénomène de winning coalition ; et en filigrane, l’incapacité de Rajoelina à diriger ce pays et à réaliser la moindre de ses promesses en matière de démocratie et de bonne gouvernance. La seule chose majeure annoncée dans ces colonnes mais qui ne s’est pas réalisée est l’effondrement des finances publiques : le secteur privé formel et informel a su faire face, mais surtout la vente légalisée (ou illicite) de bois précieux a alimenté utilement certains circuits financiers.
Le fait que depuis trois ans la reconnaissance internationale continue à être un débat, malgré des signes de semi-dégel depuis plus d’un an, signifie qu’aucun des camps n’a été capable de victoire franche. Tant que la clique au pouvoir n’aura pas le courage de reconnaître que son acte était un coup d’état, et se réfugiera avec lâcheté derrière ses arguments de fausse sceptique, elle ne pourra accepter les concessions nécessaires pour aller vers l’apaisement. Mais d’un autre coté, les zanak’i dada qui pensent que Marc Ravalomanana n’a rien à se reprocher, et qu’il faut revenir comme par magie à un statu quo ante le 17 mars se fourrent le doigt dans l’œil. L’un et l’autre des camps en présence doivent donc se ressaisir, au lieu de se décréter comme seules détentrices de la vérité, et de s’arc-bouter sur des positions irréalistes.
Les griots diront dans le forum que cela fait trois ans qu’on lit mes critiques sur l’incompétence et les échecs du régime hâtif. Certes. Mais dans ce cas, pourquoi n’ont-ils rien fait pour corriger la trajectoire : est-ce parce qu’ils ne comprennent pas vite, ou bien parce qu’il faut leur expliquer longtemps ? Et s’ils pensent que les dénonciations des dérapages hâtifs sont inutiles, alors qu’ils expliquent pourquoi depuis trois ans n’arrivent-ils pas à convaincre.
À force de moracratie effrénée (vary mora, trano mora, antanimora) pour cacher derrière un écran de fumée leurs défaillances et insuffisances, les membres du pouvoir hâtif ont créé des fractures et brisé une Nation pour le seul intérêt de leur ration. Sans doute leur inculture et incompétence chronique ne leur a pas permis de lire Sun Tzu, qui avait pourtant dit une chose qu’ils auraient dû méditer avant de se verser dans leur coup d’état : « Faire servir le désordre à l’ordre n’est possible qu’à celui qui a profondément réfléchi aux événements qui peuvent survenir ». Mais pour réfléchir profondément, il est nécessaire d’avoir des neurones en état de le faire, et jusqu’à preuve du contraire, une kalachnikov n’a jamais pu faire office de cerveau, contrairement à ce que pense le pouvoir actuel qui en use et en abuse pour tenter de s’imposer. Voilà ce qui explique la situation socio-économique actuelle.
Le procès du Professeur Raymond Ranjeva et de sa fille, trainés une fois de plus ce matin devant les tribunaux pour des prétextes issus de l’imagination débordante de leurs accusateurs, est l’illustration parfaite des pratiques, mais également des principes qui soutiennent le régime hâtif. D’une part, la manipulation du pouvoir judiciaire pour intimider les opposants qui commencent à prendre de l’envergure. D’autre part, l’absence de scrupules qui pousse à s’attaquer à une femme juste dans le but de « rabattre le caquet » à son père. Mais en définitive et à mon humble avis, c’est juste l’histoire d’une volonté de vengeance de la classe des médiocres contre quelqu’un qui représente ce qu’ils ne sont pas : intellectuel reconnu mais aussi andriana merina. Contrairement à ceux qui doivent s’habiller en habits de carnaval et se faire prendre en photo au Palais de la Reine pour créer un lien inexistant avec le passé de la Royauté. Sans oublier son statut de juriste de niveau international : j’imagine la jouissance de certains magistrats inféodés au ministère de l’injustice, qui peuvent « se payer » ainsi un professeur agrégé de droit et ancien vice-président de la Cour internationale de justice. À travers cette mentalité, voilà le fameux changement promis au micro des podiums de place publique ! Le seul intérêt de ce procès, c’est qu’il attire le regard de ceux qui se sont déculottés bien trop vite au sein de la communauté internationale.
« Je ne serai pas plus nul que le Président Ravalomanana » : à l’époque, dans la bouche de Rajoelina, cela ne pouvait être qu’une fanfaronnade arrogante et irréfléchie. Trois ans après, chacun peut faire le bilan de ce qui a été gagné et de ce qui a été perdu depuis le premier trimestre 2009 par rapport à l’ère Ravalomanana. Il ne s’agissait pas seulement de la vacuité du parcours académique de l’ex-DJ, mais également et surtout du fait de son inexpérience en matière de gestion des affaires publiques, et du manque de maturité de la vie tout court (35 ans au moment des faits). Si les législateurs précédents avaient placé à 40 ans le seuil requis pour prétendre à la candidature lors d’une élection présidentielle à Madagascar, c’est parce qu’ils estimaient à juste raison qu’il fallait que l’individu aie un peu roulé sa bosse pour acquérir la sagesse, l’expérience et la connaissance nécessaire pour diriger un pays. Car sans cela, la présomption de nullité devient sans coup férir une démonstration par les faits.







