Lequel est venu en premier : l’œuf ou la poule ? C’est le genre de questions oiseuses, pour lesquelles personne n’aura jamais ni réponse consensuelle, ni réponse inclusive. Sauf les théologiens de bar qui estiment à partir de la Bible que Dieu ayant créé des animaux et non des œufs, la poule est donc venue en premier.
Il y a également une autre question qui ne peut avoir de réponse franche, si on tentait d’y répondre avec sincérité et objectivité. Il s’agit de celle-ci : qui de Monsieur Rajoelina et du Président Ravalomanana est le responsable de la crise, et surtout de son enlisement actuel ? En fonction de sa sensibilité et de son vécu, chacun répondra dans un sens ou un autre, avec des arguments souvent acceptables. Car il y a des faits avérés et qui ne souffrent aucune discussion.
La première vérité est que Marc Ravalomanana a commis des erreurs importantes dans son mode de gouvernance et son comportement personnel, qui lui ont accumulé les ennemis. Quelque part, il a donc lui-même mis en friche un terreau favorable à la manipulation de thèmes prompts à faire lever les foules, qui soulignons le avec force, ne sont pas le peuple. Sans ces erreurs de gouvernance, mais aussi ces erreurs d’appréciation de la situation, la légitimité sur laquelle ses adversaires ont fondé certains de leurs arguments aurait été quasi nulle.
La seconde vérité est que Andry Rajoelina a fait un putsch, quel que soit le nom sous lequel on tente de maquiller ce coup d’État appuyé par des mutins, et quelles que soient ce qui en est présenté comme motivations ou justifications. Une théorie véhicule l’idée que sans les abus de Marc Ravalomanana, le phénomène de la Révolution Orange n’aurait pas eu lieu, et que Andry Rajoelina s’est juste retrouvé au carrefour de diverses dynamiques qui ont abouti au coup d’État, et qui ont fait de lui l’homme qu’il fallait à certains pour ce qu’ils voulaient. Pour ma part, je pense que quiconque a une ambition dévorante sans la sagesse, l’expérience, le background académique et la maturité nécessaire ou souhaitable, avec ou sans le prétexte des bêtises de Ravalomanana, aura potentiel de putschiste.
Ces deux vérités sont indiscutables, quel que soit le bord politique, sauf si on bâtit son opinion sur une bonne dose de mauvaise foi. Et de toutes manières, comme la question de l’œuf ou de la poule, savoir qui a raison ou tort n’est ni urgent ni important, d’autant plus que tous ont tort, même à quantité différente. Mais à chaque jour d’enlisement, ce sont des existences et des emplois supplémentaires qui sont mis en danger. Par conséquent, l’urgence est de déterminer la voie de sortir de la crise.
Je réitère ce que j’ai déjà eu l’occasion d’écrire au début de la crise : oui, Marc Ravalomanana a fait des erreurs ; oui, la situation nécessitait que quelqu’un se lève pour s’opposer et mettre fin au régime d’abus. Mais trois fois non, le coup d’État était prématuré, car d’autres voies auraient d’abord dû être épuisées. Il est donc normal que la Communauté internationale s’impatiente. Si elle ne se défroque pas encore par la recherche d’un nouveau deadline, Andry Rajoelina aura l’occasion de marquer de manière mémorable le premier anniversaire de son putsch. C’est en effet ce 17 mars que s’appliqueront les sanctions ciblées et personnelles contre les dirigeants de la Haute autorité de transition (HAT), accusés plus à raison qu’à tort de faire obstruction à la sortie de crise.
Aucune raison de s’attarder sur ces sanctions, qui à mon humble avis sont un non-évènement : ce qui arrive de fâcheux aux dirigeants hâtifs ne concerne pas le peuple malgache. Des sanctions personnalisées contre les putschistes ne sont pas des sanctions contre Madagascar. Je m’étonne tout juste qu’il ait fallu un an pour que la communauté internationale se rende compte que le seul moyen de faire perdre son arrogance et son autisme aux dirigeants de la HAT, c’était de toucher directement aux intérêts de leur Ration, car l’expérience montre que l’intérêt de la Nation est pour eux un concept très théorique. Et d’ailleurs, on n’a jamais vu autant les hâtifs s’agiter pour faire semblant de trouver une solution depuis que ces menaces de sanctions se précisent.
Sans vouloir s’étendre sur les diverses péripéties de cette journée du 17 mars, rappelons toutefois les trois points qui nous semblent essentiels.
Primo, Marc Ravalomanana a remis les pleins pouvoirs à un Directoire militaire, ce qui n’était pas prévu par la Constitution en vigueur. Mais cela ne signifie pas forcément qu’il avait démissionné. Rappelons que Philibert Tsiranana avait fait de même envers le Général Ramanantsoa le 18 mai 1972, et était resté Chef de l’État jusqu’au référendum d’Octobre 1972.
Secundo, il serait fort intéressant d’entendre la raison pour laquelle les pouvoirs ont été transférés du Directoire militaire à Andry Rajoelina, qui du point de vue théorique et légal, n’avait aucune vocation à se les voir transmettre dans ces conditions, pas plus qu’un autre citoyen, que ce soit le député du Voningozo, le Président de l’Académie malgache ou mon gardien. Sauf si on prend en considération qu’il les a revendiqués depuis Janvier 2009 en se basant sur des mouvements de rue et appuyé par une mutinerie. La transmission est donc la validation complice d’un processus de coup d’État, et il est regrettable que les généraux du Directoire militaire, censés être des chefs et des remparts, aient obtempéré devant les bidasses et les troufions. Si des commandants et des adjudants forcent des généraux à respecter leurs simiesqueries, c’est que le monde tourne à l’envers.
Tertio, et c’est là que réside le nœud du problème actuel, c’est que les putschistes n’ont même pas le courage d’admettre publiquement que c’était un coup d’État, et se réfugient derrière une multitude d’arguments tordus et fallacieux pour justifier leur autisme devant les propositions de sortie de crise (safidim-bahoaka eeee, tolom-panafahana eeeee). Car la solution réside dans une double clé : que les auteurs du forfait reconnaissent leurs torts, et qu’ils se rendent compte qu’ils doivent faire amende honorable en partageant le pouvoir. Mais tant qu’ils seront convaincus, si vaincus il y a, que le coup d’État était une œuvre de salut public et que leur nombril représente le peuple malgache, ils ne pourront comprendre la nécessité de l’ouverture. Pour les griots du fan-club du DJ qui ne cessent de dire que c’est bien beau de critiquer, mais que ce serait mieux de proposer des solutions, nous répondrons que la solution existe, à travers les accords de Maputo. Et que si certains points sont vraiment un obstacle, que les Accords soient réaménagés sans en modifier l’esprit.
En effet, ces Accords inclusifs sont le seul moyen de rétablir un consensus, en dehors d’être passé préalablement par les urnes. Et tant que ce consensus n’existera pas, tout projet d’élection prétendument organisé pour rendre la parole au peuple ne sera que foutaises, car il faudra d’abord réunir les conditions pour que le scrutin soit réellement transparent, équitable, et les résultats fiables et acceptables par tous. Ce n’est donc pas le simulacre de gouvernement d’union ou la poudre aux yeux des élections législatives concoctées hâtivement qui seront la solution à nos problèmes. Certains vantent les mérites de ce projet de législatives comme étant une restitution de la parole au peuple : ceux qui ânonnent cela sans honte feraient mieux de se rendre compte que s’ils ne l’avaient pas volée, ils n’auraient pas eu à la restituer. Car une foule n’est pas le peuple, faut-il le rappeler.
Pardon monsieur le Modérateur, mais il faut quand même fêter cet anniversaire dignement : après un an, ça suffit les conneries ! Tout ce qui a été promis au peuple malgache pour tenter de faire passer la pilule du coup d’État s’est révélé n’être que du marketing de propagande, sans aucune réalité. Les promesses de démocratie, la bonne gouvernance, l’essor économique, la lutte contre la dictature n’étaient que des miroirs aux alouettes. La HAT fonde son pouvoir sur le paraitre, et non sur l’essence des choses. Et au bout d’un certain temps, le vernis s’estompe et craquelle.
La réalité se rappelle au bon souvenir de tout le monde, aussi bien pour la macro-économie que pour la vie des ménages. Le chômage, l’inflation rampante, le banditisme et l’insécurité favorisés par les trafics d’armes en 2009, les faillites, la méfiance des investisseurs, le déclin de la croissance, la haine entre les Malgaches, l’encouragement aux méthodes de voyou et à l’incivisme : ce ne sont que les différents visages du gouffre dans lequel nous a plongés la crise politique et l’action de Monsieur Rajoelina. L’économie est en berne, et pour longtemps. Sauf pour le secteur très dynamique du bois de rose, ce qui permet à certains de mettre du beurre dans les épinards et des Hummer dans les garages.





