Avouons que comme d’autres, votre serviteur se lasse assez vite en chaque début d’année de l’exercice d’embrassade de quasi-inconnus [1]. Mais ce n’est pas sans sincérité qu’avec l’ensemble de la rédaction de Madagascar-Tribune.com, je souhaite à nos lecteurs une excellente année 2010.
Voeux actifs
Si certains voeux peuvent paraître routiniers et dilapidés à tout vent, c’est que l’on est conscient que celui qui les émet ne fera pas grand chose pour qu’ils se réalisent. Sauf si elle est médecin ou si elle est très proche de vous, on est conscient que la personne qui nous souhaite une bonne santé ne pourra pas faire grand chose de concret en ce sens. Il s’agit donc de voeux pieux auquel on n’accordera pas beaucoup plus d’attention que les prédictions des voyants qui n’avaient pas anticipé pour 2009 les catastrophes qu’ils annonçaient pourtant pour deux années plus tôt.
Les voeux qui ont réellement de la valeur sont ceux prononcés soit par des personnes qui nous sont réellement proches, soit par des individus dont on sait qu’ils s’engageront effectivement pour que les souhaits qu’ils formulent se réalisent. Vous n’êtes pas obligés d’être convaincus de nos actions, mais les membres de la rédaction de Madagascar-Tribune.com continueront de travailler en 2010 à ce que cette année soit un peu meilleure que celle qui l’a précédée.
Prédiction : il y aura élections
Je parlais de la voyance précédemment. L’art de ces marchands de bonne aventure est de faire beaucoup de prédictions suffisamment vagues, pour pouvoir claironner au moment opportun « je vous l’avais bien dit », et dans le même temps passer pudiquement sous silence toutes leurs « prédictions » qui ne se sont pas réalisées. Les météorologues, eux au moins, sont obligés de temps en temps d’expliquer pourquoi leurs prévisions ne se sont pas avérées justes.
Prédiction ou prévision ? S’il est une chose que l’on peut affirmer avec une certaine confiance, c’est qu’il y aura en 2010 des élections à Madagascar. Au stade actuel, nous ne nous aventurerons pas à annoncer leur date exacte, leur organisateur ou leur vainqueur, mais au vu de la lassitude de la population, nous considérons que l’organisation d’élections cette année est beaucoup plus probable qu’un scénario à l’ivoirienne ou à la somalienne.
Voir Andry Rajoelina quitter le pouvoir spontanément ou par la force est illusoire. « J’y suis j’y reste ». Le voir beaucoup plus négocier qu’auparavant avec les trois mouvances relève également de l’utopie, et ce pour quelques raisons simples. Dans la compréhension d’Andry Rajoelina, la stratégie des trois mouvances est de le dépouiller de tous ses atours pour le réduire à l’état de simple marionnette, ce qu’il refuse. Il peut douter aussi de l’effectivité des capacités de nuisance des trois mouvances : « criez tant que vous voulez, la caravane passe ». Ajoutez à cela toute une masse de griots qui gravitent autour de lui, et qui pour défendre leurs intérêts, le poussent à se montrer intransigeant, et l’on comprend un peu mieux pourquoi l’assemblée parlementaire ACP-Union parlementaire a condamné le putsch, mais aussi qualifié les exigences de Marc Ravalomanana de manifestation d’un « manque de réalisme inapproprié » (PDF).
Y aller ou pas ?
L’opposition ne doit pas négliger cette lassitude perceptible au sein de la communauté internationale. Les trois mouvances pourraient choisir de boycotter les élections de Mars : c’est une menace qui peut peser effectivement. Mais l’opposition doit bien réfléchir avant de s’y engager, car la politique de la chaise vide peut apparaître dangereuse à moyen terme. Le scénario mauritanien, où des élections largement contestées par l’opposition n’ont pas empêché le général Ould Abdel Aziz d’obtenir la reconnaissance des grandes nations et de gagner le crédit du rétablissement de l’AGOA doit rester à l’esprit.
La moins mauvaise solution
D’autant que les motifs de refus de la tenue d’élection pourraient apparaître fragiles. Certains argumentent que les élections législatives permettent à Rajoelina d’esquiver la question de sa personne et de se maintenir envers et contre tout au pouvoir. Ce serait oublier que l’Assemblée élue sera une assemblée constituante ; elle aura donc tout pouvoir pour rédiger à sa guise les dispositions transitoires de cette nouvelle Constitution, sans même avoir à la faire valider par un référendum. Cette assemblée pourra donc si elle le souhaite réduire immédiatement les pouvoirs d’Andry Rajoelina à l’occupation d’un strapontin symbolique et fixer une date très rapprochée pour les élections présidentielles.
L’élection d’une assemblée peut aussi séduire car, contrairement à un référendum, elle permettrait de susciter l’apparition de forces nouvelles et de sortir de la logique d’affrontement binaire. C’est une démarche qui n’est pas sans rappeler celle de la Communauté internationale qui a voulu briser l’affrontement stérile Ravalomanana-Rajoelina en introduisant les deux autres mouvances en tant qu’interlocuteurs à part entière, en espérant que cela dépassionnerait un peu les débats.
Ceux qui estiment, comme nous depuis un certain temps, que la démocratie a davantage de chances de perdurer en régime parlementaire seront également intéressés par un calendrier électoral qui donnerait la primeur de la légitimité à l’Assemblée. Cela obligera l’ensemble des hommes politiques à se positionner clairement, et davantage qu’avant, à le faire sur des idées et des propositions de programmes. Cela embarrassera aussi une classe politique qui a clamé « pisodia izahay mandra-pahafatinay », avant d’être tour à tour AREMA, UNDD, AREMA, TIM, et pourrait faciliter un renouvellement au moins partiel de cette classe politique.
L’autre objection que l’opposition pourrait faire à la tenue de ces élections est qu’elles arrivent trop tôt. Ce serait oublier que la crise dure depuis un an maintenant, et que tout un chacun a largement eu le temps de réaliser qu’une élection aurait fatalement lieu pour la dénouer. Andry Rajoelina aura beau jeu de rappeler que les assises nationales prévoyaient que les élections législatives auraient justement lieu en Mars de cette année, et qu’il serait contradictoire de lui reprocher dans le même temps de vouloir s’éterniser au pouvoir et de précipiter les élections.
Gérer le risque
Reste le risque d’élections verrouillées. Rajoelina pour sa propre crédibilité mettra sans doute pas mal de moyens pour que ce scrutin soit le moins critiqué possible, avec une CENI plus indépendante dans la forme et dans le fond que ce qui existait auparavant dans le pays. Il fera en sorte que les observateurs n’aient que des remarques qui ne remettent pas formellement en cause la légitimité du scrutin. Il y aura certainement des candidats dits indépendants qui feront que la Chambre ne sera pas unicolore. Mais le risque demeure.
Dès le 7 mai 2009, un de nos éditoriaux appelait à une mobilisation citoyenne pour faire face à la perspective d’élections. Cet appel semble être un peu tombé à plat du côté de beaucoup de nos lecteurs, mais nous nous félicitons que par exemple un CNOE se soit entretemps sérieusement préparé. Le pays a la chance de disposer d’ONGs locales qui, de par leur expérience et le nombre de leurs membres, représentent des forces au moins aussi crédibles que certains observateurs internationaux aux allures parfois un peu touristiques.
Reste à l’opposition à jouer le jeu et d’énoncer clairement les conditions qui lui paraissent réellement importantes pour le succès d’un scrutin. Discuter des heures sur le ministère de l’aménagement du territoire ou sur celui des forêts sera moins utile que de clarifier ce qui se passera du côté des finances, de l’intérieur, et de la communication. Il sera également essentiel que quelques garanties en matière de liberté de conscience des fonctionnaires soient obtenues.
Accepter de plaire ou de déplaire à l’électorat en ayant des représentants au Parlement n’est certainement pas une décision facile. Mais participer à la visibilité maxi du scrutin, en traquant toute tentative de fraude, n’est certainement pas manger son chapeau. C’est le choix de realpolitik qui me semble s’imposer en ce début d’année.
En espérant, sans en être sûr à 100%, que cela contribuera à rendre l’année un peu meilleure.

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