Les points communs entre Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina ne manquent pas. Une des caractéristiques, dont on peut craindre qu’elle ne subsiste avec leurs successeurs, est qu’ils sont hommes d’affaires avant d’être hommes politiques.
Chronologiquement en effet, les deux protagonistes de la crise de 2009 ont tous deux été hommes d’affaires avant d’être hommes politiques. Et pour leurs détracteurs respectifs, ils restent aujourd’hui encore hommes d’affaires, voire hommes d’argent, avant d’être hommes politiques. Le spectre de la ploutocratie (système de gouvernement où l’argent constitue la base principale du pouvoir) nous menace.
Bienvenue chez les ploutocrates
Une personne ayant de l’argent n’est pas automatiquement un ploutocrate. Sera ploutocrate la personnalité politique riche certes, mais surtout qui engage sa fortune, l’impact de sa fortune, la crédibilité liée à sa fortune comme outil et vecteur politique.
Aucune région du monde n’est véritablement à l’abri. La vieille Europe a eu et a toujours Silvio Berlusconi ainsi que les oligarches russes. La Thaïlande se débat actuellement avec Thaksin Shinawatra, roi des télécoms, homme le plus riche du pays se faisant candidat des plus pauvres, et qui ne relâche pas la pression de la rue pour revenir au pouvoir. Son parti Thai Rak Thai (« les Thaïs aiment les Thaïs », cela nous rappelle quelque chose) est ressuscité sous le nom Phak Palang Prachachon ( « Parti du Pouvoir du Peuple », voilà qui ne nous est pas non plus complètement étranger). Les États-Unis ont eu Ross Perot candidat aux présidentielles ; et même dans la ville la plus riche du pays le plus riche (New York), Michael Bloomberg a pu mettre en avant sa réussite professionnelle pour s’imposer.
Car en toute simplicité, la ploutocratie, c’est ceci : les gens riches considérant que leur richesse leur permet d’exercer les plus hautes fonctions. Le ploutocrate est de bonne foi (pire que la mauvaise foi : la bonne foi). Reprenez le raisonnement d’Arnold Schwarzenegger, toute candeur et toute sincérité : « Votez pour moi parce que je suis riche. Mon indépendance de fortune me rendra imperméable aux pressions des lobbyistes, qui sont toujours en soi des pressions financières ».
Et aux États-Unis comme à Madagascar, le consensus social approuve pragmatiquement : il est certainement compétent s’il s’est enrichi. Et en matière d’intégrité, un homme rassasié vaut mieux qu’un alligator affamé. Alors salariés de Tiko, d’Injet et de Doma Pub sont les premiers à exulter aux ambitions nouvelles de leur patron : il s’est fait Président de notre société, faisons le Président du pays ! Sauf que cette présidence impliquerait (dans l’idéal...) la perception quotidienne, intime et concrète d’un monde où des millions de gens gagnent moins d’un dollar par jour. De millions de gens qui ne sont pas aux ordres et dont le destin économique n’est pas forcément lié au vôtre.
Il ne faut surtout pas confondre cette ploutocratie avec des systèmes historiques où l’exercice de la citoyenneté était lié à une contribution minimum. Dans les cités de l’Antiquité, les citoyens étaient très souvent les soldats, et devaient s’équiper eux-mêmes, à leurs frais : les citoyens étaient ceux qui pouvaient le faire, avec parfois un privilège politique pour ceux qui étaient capables de s’offrir un cheval (chevalier romain). Cependant ces systèmes politiques avaient un minimum assez bas pour garantir une armée assez nombreuse, ce qui ne permettait pas de les qualifier de ploutocraties.
La ploutocratie moderne est une forme d’état contrôlée par une proportion minuscule d’individus extrêmement riches. Et cette proportion devient à chaque élection plus minuscule. Car en politique, il faut désormais de l’argent, beaucoup d’argent, de plus en plus d’argent.
Dangereuse et malsaine inflation
Il est regrettable que ce soit un homme qui allait ensuite marquer sa carrière par la promotion de l’éthique politique qui ait inauguré à Madagascar les campagnes électorales à l’américaine. C’est en effet Herizo Razafimahaleo qui, lors de l’élection présidentielle de 1989, a introduit massivement voyages en hélicoptères, shows musicaux et utilisation de tee-shirts et autres goodies sans lesquels on ne peut désormais semble-t-il rassembler que des petits groupuscules.
Herizo se doutait-il de la boîte de Pandore qu’il allait ouvrir ? En tout cas, l’ère de l’argent roi commençait. Tee-shirts et émissions de télévision pour les « petits », 4x4 et voyages pour les « grands », bien des choses ont été faites publiquement, sans se donner trop de peine pour masquer les intentions. Au cours des vingt dernières années, les petits cadeaux se sont multipliés et institués, nécessitant des poches de plus en plus profondes et de plus en plus pleines.
Puis, parallèlement à la tenue de tel ou tel événement politique, on a parlé de moins en moins pudiquement de frais de voyages ou d’indemnités de déplacements. Et comme pour dire que le militantisme ne signifiait plus promesse de raser gratis, les différents partis se sont mis à se payer à l’occasion des agents de « sécurité civile ».
Pourquoi s’arrêter en si « bon » chemin ? Il est peu douteux qu’en cette crise de 2009, de nouvelles barrières mentales et morales aient été franchies, et que les comptes utilisent un nombre de zéros qui n’a plus grand rapport avec les chiffres de l’inflation publiés par l’INSTAT.
À ce rythme là, plus grand monde qui arrive à la fonction suprême ne peut plaider y être arrivé par vocation philanthropique. Nos hommes d’affaires arrivent surendettés au pouvoir, et le calcul économique de rentabilité d’un investissement reprend fatalement le dessus.
Le plus inquiétant est que, désormais, la prise de pouvoir par un coup d’État risque d’apparaître comme plus économique que par la voie électorale. La Guinée-Bissau et ses coups d’État véhicule aujourd’hui une image de narco-état, qu’en sera-t-il de Madagascar dans dix ans ? On semble faire curieusement peu de cas des tentatives avérées d’utiliser notre pays comme plate-forme de la drogue.
L’assainissement est-il possible ?
A-t-on une quelconque solution à cette situation ? Il est à craindre qu’elle ne sera pas immédiate. Des efforts réglementaires pour limiter la dépense et réformer le financement des campagnes électorales risquent de ne pas produire rapidement des effets. Les mauvaises habitudes risquent de subsister longtemps dans un secteur où traditionnellement, les dons circulent de la main à la main.
Il faudra en tout cas beaucoup de vigilance du public, et un minimum de consensus des hommes politiques pour intégrer un minimum d’éthique. Mais ce n’est pas parce que tout ne pourra être réalisé immédiatement qu’il ne faut rien entreprendre.
Certains, dont le président Ravalomanana, ont plaidé pour que l’argent public finance les partis politiques et se substitue ainsi, au moins partiellement, aux financements privés d’origine douteuse. C’est certainement une idée intéressante. Mais ce système présente le risque de laisser le gouvernement décider quels candidats sont susceptibles de recevoir l’argent du contribuable et le rendrait susceptible de mettre en place une très efficace dictature.
Parmi les propositions des assises nationales, l’interversion du calendrier électoral habituel semble également être une innovation intéressante. En ne plaçant pas les élections présidentielles comme premières élections, davantage de candidatures alternatives, moins soucieuses d’apparaître comme étant dans le sens des financements, pourraient être suscitées.
Le bulletin de vote unique contribuerait également à limiter les dépenses des petits candidats. Le Professeur Nirina Randriamanalina avait pu obtenir 2,25% des voix sans sortir de son salon en 1993. Qui sait combien aurait-il eu avec ce système assurant la même distribution pour les bulletins de tous les candidats ?
Pour cela le Professeur Andriamanalina avait pu faire campagne en utilisant presque exclusivement son temps de parole sur les médias publics. La situation a évolué depuis. Pour que de telles candidatures de témoignage puissent encore exister, en sus d’un accès équitable à l’audio-visuel public, il faudra aussi fixer quelques limites à l’utilisation politique de médias audio-visuels privés. Pour ne pas immanquablement se retrouver à un duel entre le possesseur de TV Mada et celui de TV Viva. Parce tous les autres resteraient cois.





