Les assises régionales ouvrent ce jour, et l’on peut parier tout son stock de vieux caleçons que quelques zélotes et thuriféraires affirmeront sans rire que ces assises représentent une chance unique pour la démocratie et un champ idéal pour la liberté d’expression.
Idéal ? À coup sûr, certaines conditions sont « uniques ». Les manifestations réprimées à coups de grenades lacrymogènes et les bombinettes qui explosent à gauche et à droite contribuent à créer un climat « tout à fait serein » pour que ces grands timides de Malgaches s’expriment enfin.
Pour rajouter à l’ambiance, nous avons eu droit à une mystérieuse réforme de l’organisation des forces de sécurité, mettant à la tête d’un groupuscule cagoulé deux commandants dont on ne puisse pas dire qu’ils aient dans le passé donné beaucoup de gages en matière de défense de la pluralité d’expression.
Un de ces commandants fait comprendre qu’il se soucie comme d’une guigne des préoccupations d’Amnesty International, et que les médias qui se montreraient trop complaisants vis-à-vis de personnes activement recherchées pourraient être poursuivis pour complicité. Vite, vite, tout le monde est prié de mémoriser vite fait ce qui est arrivé à Moussa Kaka.
D’ailleurs, comme pour joindre le geste à la parole, l’on a mis au frais (ne pas en croire pour autant qu’à fin Juin, les cellules d’Antananarivo sont mieux climatisées que celles de Niamey) le député « Mémé »(1) et le directeur de Radio Fahazavana, et on les a fait mariner quelques jours sans dévoiler les motifs d’arrestation. La bonne cuisine démocratique se cuisinerait-elle à l’étouffée ?
Non, les conditions ne sont pas vraiment parfaitement réunies pour que tous soient à même de s’exprimer en toute quiétude. Et dans beaucoup de régions, l’on peut s’attendre à voir quelques professionnels du bavardage confisquer la parole pour nous assurer que tout allait désormais très bien, Madame la Marquise, et que le meilleur moyen d’assurer la démocratie était de donner à Andry Rajoelina les moyens de bâtir une dictature.
Faut-il pour autant décréter que les assises ne peuvent être qu’une mascarade et que la seule attitude responsable est de les boycotter ? Pour ma part, je préférerais toujours l’attitude de celui qui l’ouvre bien grand à celle de celui qui la boucle ou qui boude tout seul dans son coin.
La politique de l’abandon et la politique de la chaise vide sont rarement les bonnes pour une opposition. À Madagascar pas plus qu’ailleurs : en 49 ans, ce pays a démontré qu’il a plus que besoin de la vigilance permanente d’une opposition qui soit à la fois suffisamment sonore pour que le pouvoir ne puisse l’ignorer, suffisamment subtile pour qu’il n’ose l’écraser et suffisamment claire dans ses objectifs pour que la population puisse s’y identifier.
C’est entre autres parce qu’ils n’ont pas eu le courage et la force de défendre pied à pied leurs convictions face à Marc Ravalomanana dans les dialogues présidentiels que ses opposants politiques de l’époque ont « gagné » l’appellation de dinosaures(2).
De même, les députés « indépendants » se sont rapetissés aux yeux de l’opinion en cédant aux menaces de l’exécutif et aux craintes d’une dissolution de l’Assemblée, et en acceptant fin 2008 de voter à l’unanimité une réforme constitutionnelle signifiant la mort programmée de leur groupe.
Aujourd’hui, ceux qui s’opposent aux autorités de transition actuelles, mais se limitent à se draper dans une dignité outragée parce que l’on n’a pas laisser leur « Dada » rentrer ou parce que la place d’Ambohijatovo leur est interdite, se privent de la possibilité d’apparaître comme une alternative crédible à court terme. Mais surtout, on sait où peut mener cette politique du pire. L’explosion radicale de 2009 a trouvé une partie de ses racines dans tous les renoncements de l’opposition à Marc Ravalomanana à dénoncer avec les moyens dont elle disposait les excès de la période 2006-2008. Pareillement, se raidir dans une attitude autistique en 2009 ne prépare aucun triomphe en 2010.
Si les structures politiques classiques sont figées dans les attitudes dictées par leurs hiérarchies, le simple citoyen reste libre d’écouter la voix de sa raison.
Dans le cas des forums régionaux, la prise de parole est d’autant plus nécessaire que la plupart des sujets (à part celui de l’âge du capitaine) ne sont pas directement reliés aux polémiques immédiates. Ne pas se les poser uniquement pour être sûr de ne pas donner un beau rôle à Andry Rajoelina, Monja Roindefo ou Blanche Richard, c’est s’obliger à assumer les crises d’après-demain.
On peut du reste penser que les organisations de la société civile auront d’autant moins leurs langues dans leurs poches qu’elles se sont dégagées de toute responsabilité dans l’organisation des débats, et tâcheront sans doute de ne pas laisser le comité de suivi de la Primature débarquer avec des résolutions toutes faites.
Pour le simple citoyen, est-il trop tard aujourd’hui pour s’inscrire aux assises régionales ? Oui, les inscriptions sont closes depuis dimanche. Mais il n’est cependant pas trop tard pour déposer son avis sur le site web du ministère de la Jeunesse ; autant en profiter : des écrits déposés là courent sans doute moins le risque d’être noyés dans le brouhaha qui ne manquera pas de marquer certaines réunions.
Et quel que soit la musique de ce brouhaha ((salegy, afindrafindrao, moonwalk ou tecktonik ?), les paroles d’actualité seront celles de Bambi : « Beat it » ou « Heal the world ».
Note : (1) Dada, Tonton, Mémé : le moins qu’on puisse dire c’est qu’on cultive l’esprit de famille du côté d’Ankorondrano.
(2) Les charmants tyrannosaures et brontosaures ont prouvé que survit non pas le plus fort, mais celui qui s’adapte le mieux.





