Après Zinedine Ben Ali, Hosni Moubarak a donc été éjecté la semaine dernière par la force des mouvements de rues. Du coté d’Alger et de Tripoli, le risque d’effet domino doit nuire à la sérénité de certains. Par contre, du coté des putschistes d’Antananarivo, on se gargariserait d’avoir été l’initiateur de la dynamique de démocratisation en Afrique. Entendre cela a au moins un avantage : c’est la démonstration que le ridicule ne tue pas, vue la bonne santé qu’affichent insolemment certains.
Il est vrai qu’il peut y avoir des similitudes, qui vues superficiellement, peuvent faire croire que le mouvement qui a fait chuter Marc Ravalomanana est identique à ceux qui ont bouté du pouvoir les deux dictateurs récemment déchus dans le Maghreb. Mouvements de rue, usage de balles réelles par le régime en place contre les manifestants, et plus spécifiquement dans le cas de l’Egypte, certaines étapes qui rappellent vaguement la crise malgache : départ du Président en exercice, qui remet le pouvoir à un comité militaire. Mais la ressemblance s’arrête là…
Primo, au Caire, l’Armée a eu un comportement digne : elle a refusé de tirer sur les manifestants, contrairement à la police ; ses chefs se sont comportés en chefs, assurant ainsi une ligne de commandement claire, respectée et respectable ; aucun commandant ne s’est permis de jouer au guignol pour imposer sa propre vision, au bénéfice de ses intérêts personnels et de ceux de son sponsor, et au détriment de la hiérarchie militaire ; et surtout, personne ne s’est laissé aller au sacrilège d’une mutinerie, ni dans les rangs de l’armée, ni dans les rangs des politiciens. En outre, je n’ai pas connaissance au Caire d’officiers hystériques jouant avec une kalachnikov en public, de sous-officiers séquestrant un ministre de la défense ou des généraux, ou encore de troufions bottant avec délectation le postérieur de colonels. En Egypte, l’Armée s’est posée en solution, en réussissant à imposer le départ de Moubarak. À Madagascar, elle s’est posée en problème, qui en plus est loin d’être résolu. Comment alors s’étonner que l’Armée égyptienne soit restée crédible, contrairement à l’Armée malgache ? Et ce ne sont pas les révélations régulières de militaires trempant dans des actes de banditisme qui vont arranger l’image déjà déplorable de cette dernière.
Secundo, les mouvements de Tunisie et d’Egypte étaient des mouvements populaires spontanés, à cause d’un ras-le-bol profond au sein de la population, mais sans manipulation par les politiciens. Même si les Frères musulmans tentent de capitaliser la dynamique à leur profit, les rassemblements étaient d’abord l’œuvre de citoyens, d’intellectuels, de blogueurs et de facebookers, sans que des dinosaures politiques aient tenté de manipuler ou téléguider le mouvement. Ni à Tunis ni au Caire, il n’y a eu de leader qui a créé une révolution bidon pour des motifs de vengeance personnelle, et qui a soigneusement maquillé celle-ci derrière des prétextes un peu plus « marketing » (Daewoo, Air Force One, démocratie) : mais n’oublions JAMAIS qu’à Madagascar, la revendication qui a déclenche la crise était la réouverture de Viva, et pas autre chose.
Tertio, entre des régimes datant de plus de 30 ans et un autre qui était là depuis moins de sept ans, les caractéristiques ne pouvaient être comparables, même s’il est vrai que Marc Ravalomanana était très loin d’être exempt de reproches.
Ceci étant dit, il est facile de détruire, mais plus ardu de reconstruire. Les amis égyptiens et tunisiens feraient bien de garder à l’esprit l’expérience malgache : le départ d’un apprenti dictateur ne garantit pas contre l’arrivée d’un autre du même acabit, si ce n’est pire. En effet, un opposant sans grand scrupules n’aura qu’une idée en tête : se mettre à la place du dirigeant en exercice pour copier-coller les mêmes âneries, mais à son profit. Et surtout, le faire de manière plus intense, plus goulue et plus sournoise grâce aux leçons laissées par les erreurs de l’autre. Rappelons cette citation de Louis Latzarus : « Toute révolution est commencée par des idéalistes poursuivie par des démolisseurs et achevée par un tyran » (1928). Rajoelina a-t-il été un idéaliste ? Je ne sais pas. Mais ce qui est sûr, c’est que je n’ai aucun doute sur les deux autres aspects restants de la citation.
Rajoelina est loin d’être décevant
Il est toujours rentable pour un révolutionnaire de pacotille de mener une lutte au nom de la démocratie, afin de crédibiliser la cause plutôt louche de vengeance personnelle. Promettre qu’une Place sera libre d’accès à ceux qui auraient des choses à dire, garantir que l’opposition aura accès à la RNM et à la TVM, assurer que les opérateurs économiques pourront bénéficier d’un environnement équitable et d’une liberté d’entreprendre, s’engager à être le chantre de la bonne gouvernance, faire de l’indépendance de la justice un cheval de bataille. Et après, créer un climat menaçant pour ceux qui « osent l’ouvrir », au nom du changement et de l’amour de pacotille, fusse-t-il constitutionnel.
Les mésaventures judiciaires de Manandafy Rakotonirina, Raharinaivo Andrianatoandro, Raymond Ranjeva ou Fetison Rakoto-Andrianirina sont une bonne illustration des pratiques d’intimidation de l’opposition, pour des motifs fallacieux. Et toujours au nom de la promesse de bonne gouvernance et de la liberté d’entreprendre, le pouvoir hâtif s’apprêterait à prendre des actions coercitives de réquisition contre les grossistes de riz pour compenser son incapacité flagrante à anticiper la période de soudure. Une fois encore, l’amateurisme dans la gestion des affaires de l’État montre ses preuves, suivi de bricolages cousus de fil blanc pour tenter d’improviser une solution.

Quelqu’un de qui on ne peut rien attendre ne peut être décevant (Photo du déplacement d’Andry Rajoelina à Toamasina).
Comme j’aime à le dire, Andry Rajoelina n’est pas du tout décevant, car il fait exactement ce à quoi on pouvait s’attendre de sa part. Pour être déçu par quelqu’un, il faut avoir cru en lui. Comme dit le proverbe Polonais, « pour arriver à croire, il faut commencer par douter », et je n’ai pas l’intention de dépasser ce stade initial. Pour conduire un pays, il faut un bon cursus académique, ou à la rigueur une pratique conséquente des affaires publiques, et surtout une bonne dose de la sagesse que donnent forcément l’âge et l’expérience de la vie, sans oublier le sens de l’État et de l’intérêt supérieur de la Nation. L’ex-DJ n’a ni l’un, ni l’autre, et encore moins tous les autres. Pour juger de la performance de ce régime hâtif, rien de mieux que les indicateurs de performance de l’économie, la perte de l’AGOA [1], les chiffres du chômage, ou les classements internationaux en matière de corruption, de gouvernance ou de développement humain. Et sur tous ces plans, Rajoelina et son entourage démontrent jour après jour le niveau médiocre qui ne peut qu’être le leur.
Encore une fois, je pose la question aux griots qui chantonnent que les hâtifs veulent et peuvent apporter le changement : comment un régime se reposant sur autant de dinosaures, dont la façon de faire de la politique est pourrie et le sens de l’État corrompu depuis des décennies, peut-il se prévaloir d’apporter une nouvelle façon de faire ? A moins qu’il soit démontré qu’on peut faire de nouveaux meubles avec de vieilles planches.
Maintenant, alors que le pays s’enfonce de plus en plus dans le marasme, que le Sud connait une sécheresse et une situation d’alerte à la famine, que les prix des produits de première nécessité engagent une spirale inflationniste, et que l’UNICEF s’inquiète du nombre d’enfants que les parents ont retiré des écoles à cause de difficultés liées à la crise, le régime hâtif ne trouve rien de mieux à faire que de construire des stades, des salles de concert et des hôpitaux, alors qu’il aurait au moins dû avoir la décence de déjà améliorer les hopitaux existants et les réseaux de Centres de santé de base (CSB). Mais bon, chacun fait ce qu’il peut avec ce qu’il sait faire. Et depuis qu’il était à la Mairie, Andry Rajoelina a démontré son goût pour le superficiel, le vernis, le clinquant, les lumières qui clignotent, mais sans aucune capacité de substance. En d’autres mots, le paraître sans l’être.
Tout comme les bêtises de Ravalomanana, de Ben Ali ou de Moubarak qui ont été révélées après leur chute, je me pourlèche déjà les babines (et les canines) sur ce qui apparaitra au grand jour lorsque viendra le temps béni de la fin de ce régime hâtif. On se souvient qu’il y a quelques décennies, quand un dictateur était tombé, la presse avait fait ses choux gras de la découverte du nombre incroyable de petites culottes et de chaussures de la « Première dame » [2]. Pour ma part, cela ne m’intéresse pas. Par contre, je serai intéressé un jour d’en apprendre plus sur ces Hummer et ces villas qui poussent comme des champignons, ou encore sur ces rumeurs d’achats de villas de luxe à Maurice, ainsi que les réseaux derrière la Grande braderie de Madagascar (à commencer par le le bois de rose).
Mais pour le moment, n’importe qui peut être arrêté pour n’importe quoi, et se retrouver accusé de pose de bombes artisanales, de terrorisme ou d’atteinte à la sûreté de l’État, voire en fonction de la créativité des enquêteurs, de l’assassinat de Ratsimandrava ou des attentats du 11 septembre. Ainsi, pour ne pas avoir à rendre des comptes dans un pays où règnent le chasseur d’opposant qui veut se faire un prénom [3], son compère le Ministre de l’insécurité publique, ainsi que le Ministre de l’injustice, les gens se taisent comme des agneaux vers l’abattoir. C’est le symptôme de la dictature, comme c’était le cas sous le régime PSD de Tsiranana, sous la seconde République de Ratsiraka, et dans une moindre mesure, sous Ravalomanana. Mais les agneaux qui se taisent peuvent un jour devenir des loups. C’est juste une question de temps. Après Ben Ali, Moubarak et les autres qui suivront, est-il fou de rêver que le mouvement de démocratisation de l’Afrique initié en Tunisie parvienne un jour à Madagascar ?







