Les Assises Nationales ont tranché. Malgré l’imperfection de leur préparation et l’absence d’adhésion de l’ensemble des composantes de la classe politique, elles ont accouché d’un consensus sur une élection présidentielle en octobre 2010. Auparavant une réforme de la Constitution et du code électoral seront effectuées, et des élections législatives se tiendront en mars 2010.
Les Assises nationales n’auront donc pas été la Conférence de la réconciliation nationale, en particulier de par l’absence de mouvements politiques importants comme le TIM ou le CRN. Cependant, les absents ont toujours tort, et ceux qui se sont exprimés ont donc confié le pays pour 19 mois entre les mains de Andry Rajoelina.
Sauf si les péripéties de l’Histoire auxquelles Madagascar nous a habitué nous réservent encore une surprise. Imaginons par exemple qu’un chenapan se mette en tête de faire un coup d’État à partir d’une petite foule de place publique, avec l’appui de bidasses, de dinosaures politiques et d’une poignée de gredins payés par des crapules pour « casser la figure » de ceux qui ne sont pas d’accord ; qu’il le réussisse ; et ensuite, qu’il force la main à la HCC pour lui donner une onction légale avec l’aide de juristes véreux.
Dieu merci, cela ne pourra jamais exister chez nous : il n’y a que dans les romans de Gérard de Villiers que ce scenario catastrophe peut exister ; et à Madagascar, il n’y a ni chenapan, ni foule, ni bidasses, ni dinosaures, ni gredins, ni crapules, ni juristes véreux. A la rigueur, il y a des places publiques. Donc rassurons-nous : nous sommes un pays dans lequel tous ceux qui se disent responsables et patriotes veillent consciencieusement sur la sacralité des règles Constitutionnelles, comme un père sur la vertu de sa fille adolescente. Cette qualité de la surveillance est sans doute la raison pour laquelle la précocité sexuelle ne cesse d’avancer.
La vie n’est pas un long fleuve tranquille
Ceci étant dit, rien ne garantit à Andry Rajoelina que sa vie sera un long fleuve tranquille pendant 19 mois. Le bemiray (patchwork) hétéroclite qui lui sert d’assise politique comporte autant d’amis que de futurs adversaires, et en politique les adversaires deviennent vite des ennemis. En outre, sa base ne peut que s’effriter avec le temps, alors qu’en face, le CRN et le TIM vont pouvoir profiter des erreurs qu’il ne manquera pas de commettre. De plus, sans l’aide budgétaire des bailleurs de fonds, le Gouvernement de transition ne pourra pas payer les fonctionnaires. Bien sur, il pourra toujours affirmer que la crise sociale qui risque de s’ensuivre sera de la faute de la méchante communauté internationale, qui n’a pas voulu le reconnaitre. Enfin l’expérience montre également qu’il ne sert à rien de fanfaronner devant les militaires qui vous rendent les honneurs, car ce sont les mêmes qui pourraient après vous induire « en horreur ». Hier, Chef Suprême des Armées ; un jour peut-être, Chef Suprême désarmé.
Le paysage montre cependant que les gens qui montent dans le TGV sont de plus en plus nombreux. L’arrivée de Zazah Ramandimbiarison, ancien vice-PM de Ravalomanana donne une certaine respectabilité technocratique à la nouvelle équipe dirigeante. Cadre supérieur de la Banque mondiale jusqu’à fin 2008, il jouit d’un certain respect au sein des représentants locaux de la communauté internationale. On compte sans doute sur lui en haut lieu pour séduire les bailleurs de fonds, et aussi apporter la compétence, l’honorabilité et la rigueur qui manquait à une équipe initiale composée essentiellement de vociférants et de soudards. Sans oublier les gros bras, les grandes gueules et les barmen : vous savez, ceux qui proposent à boire des boissons (dans des seaux) hygiéniques.
La bipolarisation de la classe politique va donc s’accentuer dans un premier temps, et encore plus à l’approche des échéances électorales. D’une part, ceux qui vont rejoindre (par conviction, par intérêt, par lassitude) le fan-club de Andry Rajoelina, même à contrecœur, même à reculons, même du bout des lèvres. D’autre part, ceux qui resteront foncièrement anti-Rajoelina, sans pour autant être pro-Ravalomanana. Et entre les deux, la fameuse majorité silencieuse.
Trois avis au nom de la majorité non-silencieuse
Habitué du forum de Tribune.com, Lalatiana s’interroge : « Qu’est ce que la majorité silencieuse ? Cette partie du vahoaka qui est à Ambohijatovo ?? Ou celle qui n’y est pas et qui pourrait y être ??? Celle qui n’était pas sur la place du 13 Mai, mais qui aurait pu y être ?? … ? Est-elle exclusivement attachée à un retour de Ravalomanana ? Je ne le crois pas. Une majorité silencieuse désapprouvait probablement de la même manière ce qui était vu comme exactions de l’ancien régime… sans s’exprimer plus… En fait... je rêve que la majorité silencieuse prononce formellement son auto-dissolution... Je rêve que la majorité silencieuse s’informe… qu’elle informe… qu’elle échange dans le respect mutuel et non dans l’invective… et de fait qu’elle s’exprime… le cas échéant qu’elle manifeste... mais qu’elle le fasse dans la vigilance, le respect de la vie, et la dignité qu’on nous a admirées… et non pas dans la violence… la démocratie est au bout ».
« Citoyenne malgache » [1] constate cependant que la majorité silencieuse tend de plus en plus à quitter son silence pour des mots et des actes. « Jamais évènement n’aura autant soulevé la majorité silencieuse. Bien qu’une partie de cette majorité se complait dans son mutisme, une autre bonne partie ne se contente plus de son hurlement silencieux face à cette anarchie et violence qui règnent actuellement. Technologie aidant (internet, mobile), elle se mobilise par petits groupes organisés ou non, s’encourage, se passe des informations, et organise même l’avenir. Son action ne sera pas spectaculaire et restera anonyme, mais se fera ressentir à travers la participation aux manifestations contre le coup d’Etat, la désobéissance civile, le boycott de certains produits et le blocage de la machine économique et administrative ».
La crise n’est donc pas encore finie. Autre forumiste assidu, Titi estime que les 3 conditions du retour à la normale seraient : « 1-La transparence totale de la part des gouvernants dans un langage compréhensible au peuple malgache des tenants et des aboutissants de leurs actions. 2-La redistribution équitable des ressources du pays car la misère et la faim est l’une des premières causes de la révolte utilisé par les pro-TGV pour légaliser leur coup d’état. 3-l’accès pour tous les malgaches à l’éducation et à la santé et à l’information qu’il puissent comprendre et participer aux enjeux de la nation que seul une minorité jusqu’a maintenant ont décidé pour leur avenir et ceux de leurs descendants ».
Et tous les autres...
En fait, l’expression de « majorité silencieuse » est sans doute impropre, car elle recouvre divers groupes. Les abstentionnistes, qui ne s’expriment pas parce qu’ils n’ont rien à dire. Ceux qui pensent que le mode d’expression politique privilégié doit être les élections. Ceux qui, par flemme ou par peur, ne participent à aucune manifestation. Ceux qui désespèrent de trouver un groupe respectable qui puisse porter leurs opinions. Ce peut-être aussi le respectable 68% de la population malgache, qui vit en milieu rural, et qui se préoccupe un peu moins de savoir qui aura le privilège de faire caca sous les lambris dorés du Palais d’Iavoloha (pardon, Monsieur le modérateur, permettez exceptionnellement que cette allusion scatologique passe. On est samedi, que diantre !).
Et si cette fameuse majorité silencieuse était constituée de personnes que les gens plus politisés sont tellement prompts à qualifier de « traîtres » ? Combien d’électeurs de Tsiranana sont descendus, au moins par la pensée, sur l’avenue de l’Indépendance après le 13 mai 1972 ? Combien de personnes en 1992 ont voté pour effacer l’idéologie qu’elles prônaient vingt ans plus tôt ? Combien d’électeurs de Marc Ravalomanana en 2006 ont glissé l’année suivante un bulletin orange aux municipales d’Antananarivo ? Et combien de ces mêmes personnes ont eu un retournement de coeur en voyant les colonnes de fumées noires s’élever du magasin Magro où ils faisaient leurs courses (tout en pestant peut-être in petto sur le monopole dudit Magro) ?
La politique malgache se présente quasi exclusivement comme un combat de personnalités, et non pas d’idées. Il faudrait se garder de penser pour autant que les gens n’ont point d’idées. Quand la tectonique des jeux politiques et des opinions publiques déchire les familles, ou au contraire rapproche des ennemis longtemps jurés, certains ont tendance à ne voir autour d’eux que détours et trahisons. Sans s’interroger s’il y a trahison à une personne ou trahison à des idées. Et parfois sans analyser si elles-mêmes ont évolué au croisement des chemins de lutte et de résistance, et le pourquoi de ces évolutions.
Certains analysent les combats politiques malgaches comme ceux des descendants du PADESM s’opposant aux descendants du MDRM. Une telle grille d’analyse a sans doute sa valeur, mais d’autres approches sont certainement tout aussi valables. Il est possible qu’il est des admirateurs de Ravoahangy et de Rasseta qui ne soient pas opposés à concéder l’exploitation de terres à Daewoo ou à Areva. On doit pouvoir retrouver des partisans et des adversaires du MAP aussi bien dans les rangs des partisans de Marc Ravalomanana que dans ceux des aficianados d’Andry Rajoelina. Et il est certainement des nuances vis à vis de la notion de nationalisme qui traversent les camps.
19 Mois pour préparer une élection : TGV à vapeur ?
Le fait que Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina présentent bien des ressemblances dans leurs parcours et dans leurs comportements aura peut-être un bienfait : au moment des choix, il faudra bien chercher des différences entre les deux hommes. Et le fait que les élections législatives se dérouleront avant les présidentielles incitera la fameuse majorité silencieuse à chercher les véritables lignes de fracture, qui ne se trouveront peut-être pas là où on les attend ; la recomposition du paysage politique réservera sans doute quelques surprises.
C’est donc pour se donner le temps d’amadouer tout ce beau monde que Monsieur Rajoelina (vous pouvez l’appelez Président) a besoin de 18 mois. Car Norbert Ratsirahonana, lui, avait pu en 1996 organiser les élections en trois mois. Mais après une bonne et vigoureuse contre-attaque, le TGV peut aussi rouler à vapeur de temps à autres. Ces flâneries au rythme de tortillard ne seront peut-être pas du temps perdu pour tous.





