Depuis le début de la crise, les pro-TGV sur le forum Tribune.com sont minoritaires par rapport aux légalistes. Mais leur relative infériorité en nombre se compense par une suractivité débordante, même si, à défaut d’une certaine incapacité à s’engager dans le débat d’idées, ils compensent souvent par les insultes et les affirmations gratuites. De telles pratiques ont tellement fini par faire partie du décor dudit forum, que les belles interventions des pro-TGV Rabri, Demokrasia fotsiny et Zaho sur notre éditorial du mardi 19 mai ont franchement détoné et dérouté.
Grâce à ces contributions en faveur du pouvoir de transition, mais exprimées avec le respect des autres et l’intelligence d’un raisonnement articulé, un débat d’idées a enfin pu s’installer la semaine dernière entre supporters et détracteurs de la Haute autorité de transition (HAT). Cela nous a changé des vociférations de Xena, des délires paranoïaques de Joseph, ou encore des élucubrations de Mpitily, le propagandiste attitré de la HAT sur le forum. Mais qu’on se rassure : ils ont aussi leurs pendants du coté des forumistes légalistes.
La révolution ou la mort ?
« On pense aujourd’hui à la révolution, non comme à une solution des problèmes posés par l’actualité, mais comme à un miracle dispensant de résoudre les problèmes ». (Simone Weil)
Dans le forum de Tribune.com, Rabri développe une thèse fort intéressante basée sur l’idée de la révolution. Selon lui, primo, l’Histoire rengorge d’exemples de « bons coups d’Etat », qui se justifiaient pour mettre fin à une situation inacceptable. Secundo, toute révolution a pour effet pervers « des désordres réparateurs et reconstructeurs, avant d’arriver à une situation stable qui prend réellement en compte les erreurs du passé ». Cette théorie est très proche des thèses marxistes, qui justifiaient la révolution et la violence comme des moyens de provoquer l’accouchement d’une nouvelle société.
A notre avis, cette approche a fait son temps. La différence entre le XXIème siècle, le Moyen-âge et la loi de la jungle, c’est que les vicissitudes de l’Histoire nous ont légué des méthodes et des expériences qui forment le socle ce qu’on appellera au sens large « la société moderne », basée sur la primauté de la Loi et du Droit. Admettre qu’il puisse y avoir des bons coups d’Etats entraine un déni des avancées du droit international et des principes démocratiques. Faire la révolution à chaque fois que l’on n’est pas content de ses dirigeants signifie alors que les personnes qui sont mortes pour les idéaux tels que République, Constitution, droit de vote, liberté sont des personnes qui sont mortes en vain. Sur cette base, au XXIème siècle, il ne doit donc plus y avoir de bonne révolution : un coup d’Etat est un coup d’Etat. Point barre, dirait le forumiste Basile Ramahefarisoa.
Si encore nous étions dans un pays ou le dirigeant s’accrochait depuis des décennies sans perspectives de changement (Zimbabwe, Lybie, Corée du Nord...), sans doute notre position aurait été plus nuancée. Mais quels que soient les aspects critiquables du comportement de Marc Ravalomanana, un coup d’Etat ne se justifiait pas à Madagascar en 2009, dans la mesure où de nombreuses solutions étaient envisageables et devaient d’abord être privilégiées, même si elles n’étaient pas gagnées d’avance : plaintes devant les tribunaux nationaux ou internationaux, campagnes internationales avec l’aide d’ONGs spécialisées en droits de l’homme et lutte contre la corruption, pression médiatique, et même s’il le fallait, manifestations de rue. Pourquoi les Malgaches n’apprennent-ils pas à manifester et contester sans que l’objectif ne soit le renversement violent du pouvoir public établi ? En France, il y a quasiment des manifestations chaque jour pour se plaindre de quelque chose, mais il n’y a pas de coup d’Etat : même les français, célèbres pour leur révolution de 1789, ont abandonné le concept (1). Et nous, bons petits indigènes du XXIème siecle, on devrait être fiers d’imiter ce que le vazaha a fait il y a 220 années ?
Certains pseudos-juristes réfutent le qualificatif de coup d’Etat à la crise de 2009, et arguent d’une transmission de pouvoir volontaire et légalisée par la Haute cour constitutionnelle : apparemment, ils ont du mal à faire avaler la couleuvre à la communauté internationale. Car ce serait oublier que Andry Rajoelina avait annoncé dès le 24 janvier 2009 sur la Place du 13 mai son intention de prendre la tête d’une Transition, avant de mettre la pression par divers moyens, dont la touche finale fut la mutinerie d’une partie de l’armée. Peut-on ainsi parler de transmission démocratique, sereine et acceptable ? La HCC a-t-elle été exempte de pression pour avaliser une telle situation extra (donc anti) constitutionnelle ? L’Histoire jugera.
De plus, si on devait à chaque crise appliquer le chant révolutionnaire « l’Internationale » qui demande à ce qu’on fasse « table rase du passé », comment pourrait-on enfin capitaliser sur les expériences antérieures ? Outre les défauts culturels déja fortement inhérents à chaque Malgache, on notera également la propension du politicien de la Grande Ile à penser que l’histoire du Monde commence avec lui, et que ceux qui l’ont précédé ne sont que des niais absolus. C’est notre habitude à vouloir refaire le monde de façon cyclique qui nous place dans le peloton de queue du développement, 50 ans après le retour à l’Indépendance. Qu’on ne s’en prenne donc qu’à nous-mêmes. Et il est pitoyable de voir la HAT pleurnicher de ses difficultés à cause de la non-reconnaissance internationale et du gel des aides extérieures. Nos hommes politiques doivent une bonne fois pour toutes grandir, et se rappeler que l’aide internationale n’est pas un droit mais un privilège.
Ce qui précède ne dédouane pas du tout Marc Ravalomanana de ses abus et erreurs, que nous ne nous privons pas de critiquer. Cependant, si nous voulons mériter notre qualificatif de « société moderne et civilisée » et d’Etat de droit, il faut apprendre à changer le système de l’intérieur, et ne pas choisir toujours la solution de facilité qu’offre le gourdin ou la kalachnikov. Certes, la démocratie malgache est encore au stade d’apprentissage. Cependant, apprenons de la leçon de démocratie que l’Afrique du Sud vient de nous donner dans un conflit politique important, alors qu’elle n’est sortie de l’Apartheid qu’en 1994. Pourquoi faudrait-il que nos références historiques et nos exemples soient-ils toujours les pires, et jamais les meilleurs ? Toutes les révolutions violentes (française, bolchévique, révolution culturelle de Mao, celle de Pol Pot au Cambodge etc.) se sont soldées par des bilans catastrophiques sur le plan des droits de l’homme. « La révolution ou la mort ? Nous vaincrons ! » clamait Thomas Sankara. En tous cas, en ce qui le concerne, la mort l’a vaincu, et bien plus tôt qu’il ne le pensait.
Sans doute tous ces dérapages sont ce que Rabri appelait dans sa thèse « les désordres réparateurs et reconstructeurs des révolutions ». On ne fait donc pas d’omelette sans casser les œufs. Je serai heureux d’entendre à ce sujet l’avis des morts à Iavoloha le 10 août 1991 et à Ambohitsirohitra le 7 février 2009 ; l’avis de Haja, la bouquiniste atteinte par les balles des bidasses à Ambohijatovo ; ou tout simplement, l’opinion de personnes injustement passées par la case prison ou « camp militaire », avant d’être libérées comme Razily ou Lala Rasendrahasina, relaxées comme le journaliste Evariste Ramanatsoavina, ou condamnées avec sursis comme le Dr Jaurès Rabemananjara ou l’ingénieur Vonjy. Et surtout, ce que pensent les 15.000 chômeurs (au moins) à cause de la présente crise politique : qu’est ce que ça fait de n’être que des péripéties d’une révolution qui se voudrait salutaire, pauvres œufs cassés en vue d’une improbable belle omelette du futur ?
L’héritage politique de Rajoelina
« Le mot de révolution est un mot pour lequel on tue, pour lequel on meurt, pour lequel on envoie les masses populaires à la mort, mais qui n’a aucun contenu ». (Simone Weil)
Faisons en toute objectivité une photographie sommaire de la situation actuelle de notre pays. L’économie est en détresse. Le nombre de pertes d’emplois, de faillites et d’entreprises en chômage technique s’accroit chaque semaine. L’ariary dégringole lentement mais sûrement, n’en déplaise aux déclarations rassurantes du Ministre des finances Benja Razafimahaleo. Le paiement des fonctionnaires commence à s’annoncer comme un casse-tête dans la fonction publique : les difficultés de paiement des pré-salaires annoncent-elles une prochaine panne du robinet des vrais salaires ? Les rackets se multiplient, perpétrés par des personnes se présentant au nom de la HAT ou de la Primature, ce qui a amené le pouvoir de transition à publier la semaine dernière des avertissements par voie de presse. Les lignes de fracture au sein de l’armée sont de plus en plus apparentes, et cette fusillade entre militaires pro-HAT à Ambatondrazaka n’est que le symptôme inquiétant mais non étonnant d’une soldatesque à la dérive et en perte de repères. Dans des paroles pleines de sagesse et de poésie sur les impacts du coup d’Etat, la forumiste Andriambavilanitra avait rappelé aux pro-TGV le proverbe burkinabe qui dit : « qui avale une noix de coco, a confiance en son anus ». Moins poétique mais tout aussi sensé, Confucius avait averti que : « Qui ne se préoccupe pas de l’avenir lointain, se condamne aux soucis immédiats » (2).
Quel aspect constructeur pourrait émaner de ce désordre ? Car on ne voit pas comment Andry Rajoelina pourrait sortir la tête haute du guêpier dans lequel il a fourré le pays. On n’en serait pas là sans cette « révolution » dont on se serait bien passé dans la forme, même si dans le fond les revendications énoncées par Andry Rajoelina comme prétextes au début de son mouvement étaient plus que légitimes : démocratie, liberté, bonne gouvernance. Comme beaucoup de Malgaches, nous avons admiré l’héroïsme de celui qui était à l’époque Maire d’Antananarivo, et qui était le seul à avoir osé se dresser contre les abus et dérapages d’un Ravalomanana dans l’arrogance de sa toute-puissance. Notre admiration a volé en éclats au soleil ce fameux jour où il a révélé ce qu’il préparait : provoquer une transition dont il prendrait la tête. Notre opinion s’est trouvée confortée par la comparaison des promesses et des actes. Comme quoi, il est très facile pour un héros de devenir un zéro (pardon pour ce jeu de mots vaseux). « Toute révolution est commencée par des idéalistes, poursuivie par des démolisseurs et achevée par un tyran » (Louis Latzarus).
Dans des conditions normales, le pays serait maintenant en train de préparer l’accueil du premier sommet international de chefs d’Etat de son histoire, mis à part les sommets de la Commission de l’Océan Indien. Nous aurions eu une chance de voir Madagascar cité de façon plus ou moins positive par la presse internationale. Notre tourisme et nos entreprises auraient pu en tirer profit. Hélas, depuis plusieurs mois, nous ne faisons plus la une des journaux internationaux que par les condamnations du coup d’Etat et les rappels à l’ordre au sujet des violations des droits de l’homme. Dans ce contexte, la lucidité et l’honnêteté de l’intervention du forumiste pro-HAT Demokrasia fotsiny était méritoire, en tentant de mettre la HAT face à certaines de ses responsabilités : « Demander le retour à l’ordre constitutionnel (…) c’est exiger de la HAT : (1) le respect des libertés et des droits de l’homme en libérant tous les détenus emprisonnés sans mandat d’arrêt. (2) D’accepter que Marc Ravalomanana puisse se présenter aux élections présidentielles et que seule une décision de justice pourrait l’en empêcher ».
Pour en revenir au commentaire de Rabri qui défendait les vertus d’une révolution, il semble que la grande différence entre le mouvement TGV et une vraie révolution réside dans l’absence de programme, et même d’idéologie : « il ne peut y avoir révolution que là où il y a conscience » affirmait Jean Jaurès. Le seul programme du mouvement TGV était de prendre la place de l’équipe Ravalomanana, et la seule stratégie de regrouper les frustrés depuis 2002. Il n’est donc pas étonnant qu’il y ait tant d’écarts entre les déclarations d’intention et la réalité des faits : quand on improvise et navigue à vue, on n’a pas la capacité de développer une vision. Et la situation dans laquelle se situe notre pays n’est pas loin de la catastrophe. C’est bien cher payé, juste pour permettre à Andry Rajoelina l’orgueil de recevoir les honneurs militaires en paradant sur un tapis rouge, et se faire donner du « Monsieur le Président ». L’ancien DJ a mis l’ambiance, mais il est un des rares à l’apprécier.
« Je me suis dit que Mada va fêter l’année prochaine ses 50 années d’indépendance, et qu’il est temps d’apprendre à réagir en adulte de 50 ans. Car nous sommes en train de montrer qu’il n’y a pas que notre budget qui dépend à 70% de l’aide extérieure, mais aussi notre volonté de résoudre nos problèmes. (...) Et si cette crise était pour nous une bonne occasion d’apprendre à rétablir l’ordre au lieu de partir dans des compromis qui ne seront que le départ pour un autre cycle de vendetta ? » s’interroge avec justesse la forumiste Citoyenne malgache dans un commentaire sur le blog Fijery. Espérons que Andry Rajoelina lise de temps en temps les paroles pleines de sagesse de cette citoyenne, au lieu de se complaire à vouloir faire ingurgiter à n’importe quel prix une noix de coco indigeste au peuple malgache.
Notes :
(1) Le Mai 1968 en France n’était pas un coup d’Etat, mais plutôt une revendication pour une nouvelle forme de société, à la suite d’un mouvement contestataire issu en grande partie de l’opposition à la guerre du Vietnam.
(2) Nous recommandons aux lecteurs la lecture de la page consacrée aux citations de ce sage chinois sur le blog fanahy.wordpress.com.





