Dans les sables mouvants de cette crise politique, il y a des entités ou des personnes que nous aurions aimées rester solides et rassurantes comme un phare dans la tempête. Par exemple, les chefs militaires, les vrais, pas ceux qui semblent avoir eu leurs galons dans une enveloppe-surprise de la fête de l’Armée. Mais aussi, les juristes, les vrais, pas ceux qui se défroquent à la première caresse venue pour aller remuer de la queue et attendre un bon nonos. Et enfin, nos ray-aman-dReny de l’Eglise, dont certains sont tellement coupables de flirt poussés avec Marc Ravalomanana ou Andry Rajoelina qu’ils ont perdu toute crédibilité. Nos repères sont-ils alors tous devenus au plus offrant, d’où notre mentalité devenue à géométrie variable ?
Parmi ceux qui auraient également dû servir de repères, il y a également les membres et les entités de la société civile, qui peinent à trouver le moyen de s’imposer comme un garde-fou. Empêtrés entre la férule du pouvoir, qui a de tous temps été toujours suspicieux envers la société civile, mais aussi des liens avec les bailleurs de fonds qui associent financement et conditionnalités pas toujours adaptées aux réalités Malgaches, elle n’a pu gagner une certaine maturité d’action, même si la qualité des gens et des réflexions est indéniable. Les dérives par rapport à la pratique politique, les abus dans le domaine de la gouvernance, les atteintes à la démocratie, les violations de la Constitution, les rackets des entreprises ont existé depuis longtemps, que ce soit sous Marc Ravalomanana, ou même sous Didier Ratsiraka. Et puisqu’il faut considérer que pour le moment nous sommes sous Andry Rajoelina (mon Dieu…), de telles choses continuent à se passer sans que la société civile ne s’exprime d’une voix suffisamment forte pour être convaincante et entendue.
On retiendra cependant à leur actif, que des structures telles que le CERES, le CNOE, le SEFAFI, le CDE ou le CONECS ont essayé d’agir, chacun à son niveau, dans son domaine, par rapport à ses objectifs propres et avec ses moyens. Et si le réveil du CONECS date surtout du second mandat de Ravalomanana, les recueils d’analyses du CNOE et du SEFAFI suffisent à eux seuls comme documents de base pour toutes les Assises nationales possibles et imaginables. Mais malheureusement, les pensées de tous ces cercles de réflexion et autres observatoires ne sont devenues que des archives masturbatoires pour intellectuels, faute de moyens pour en faire bénéficier le plus grand nombre.
Société civile « spéculative »
Il faut également reconnaitre qu’il y a société civile et société civile. Nous interpellons plutôt ici des organisations qui ont choisi la voie de la réflexion pour améliorer notre société. Toutefois, nous savons que beaucoup d’ONGs font également un travail admirable sur le terrain, en ayant choisi la voie de l’action. Dans un autre domaine, on aurait opposé les organisations spéculatives des organisations opératives. Rendons donc hommage à toutes ces ONGS qui elles, vont sur le terrain, au contact des communautés rurales, des pauvres et des défavorisés.
Loin de nous l’idée d’accabler les membres de la société civile « spéculative » qui ont certainement fait ce qu’ils ont pu dans un contexte pas toujours facile. Mais il y a des vérités qui sont de temps en temps bonnes à dire.
Les pensées souvent riches et brillantes des membres de la société civile, souvent compétents, souvent motivés, souvent animés d’un véritable idéal citoyen, n’ont aucune efficacité si elles n’arrivent pas à modifier la société à la base. Car les débats entre intellectuels dans des ateliers et séminaires au Carlton, avant de se ruer sur les petits fours et whisky du cocktail, ne peuvent pas modifier grand-chose dans la vie de la Nation. C’est dans les communautés de base, tant en milieu rural qu’en milieu urbain, que doivent se faire l’éducation à la citoyenneté, au respect des institutions, à l’instruction civique, à la formation au débat d’idées, mais aussi au recueil des véritables aspirations des citoyens. La preuve : la qualité des débats intellectuels n’a pas empêché le coup d’Etat de se faire.
La société civile Malgache est malheureusement une société civile de salon. Ses actions se limitent souvent au cercle urbain, et souvent dans les couches favorisées. Elle s’adresse à ceux qui peuvent aller écouter les leaders pérorer dans les ateliers, ceux qui peuvent acheter les journaux, ceux qui peuvent surfer sur Internet. Car la société civile Malgache compte sur l’appui des bailleurs de fonds, et il est beaucoup plus visible et gratifiant d’organiser des choses ronflantes dans les villes que d’aller discuter de la loi électorale avec le gardien de moutons d’Ampanihy. Souvent, certains leaders de la société civile sont également beaucoup plus préoccupés de trouver le financement d’un voyage qui leur permettra de partager l’expérience Malgache. On se demande bien laquelle.
Reconstruire les mentalités
La crise politique actuelle a au moins ceci de salutaire. On assiste à une tentative de coordination de la société civile, malgré ses disparités. Elle devrait alors penser à organiser ses propres assises nationales et réfléchir sur son action en vue d’aider à bâtir une nouvelle Nation, indépendamment des politiciens qui n’ont qu’une idée en tête : se faire réélire, par n’importe quel moyen. Par exemple, une fédération des énergies et des compétences pour produire et exécuter un plan national d’éducation citoyenne, qui par exemple en 5 ou 10 ans, permettrait de sauver les meubles dans la mentalité des générations actuelles les plus jeunes tout en préparant les futures. Ce plan devrait être soumis aux bailleurs de fonds, qui devraient être intéressés : en effet, à quoi servent les milliards qu’ils injectent, si l’exécution de leurs projets est ensuite à la merci du premier énergumène pressé d’arriver au pouvoir sans passer par les élections ? Il faut investir sur la mentalité et non pas seulement sur les routes, comme Ravalomanana, ou sur ces horribles néons verts et orange du Lac Anosy, comme Rajoelina.
La reconstruction de la mentalité est donc impérative. Mais c’est également une vision de la société Malgache qui est à construire. Qui sommes-nous, que voulons-nous devenir ? Comment voulons-nous gérer cette question ethnique qui mine nos relations avec nos compatriotes ? Comment garder nos racines Malgaches tout en intégrant une économie et une culture mondialisées ? Comment institutionnaliser le Fihavanana, par exemple en intégrant un Conseil des Sages dans la Constitution ? Les réponses à ces questions doivent incorporer les problématiques urbaines, rurales, en milieu scolaire ou non scolarisé, chez les riches comme chez les pauvres, chez la femme Bara comme chez l’homme Merina.
Objectif : dans une génération, ne plus avoir de juriste qui s’assied sans vergogne sur les beaux principes qu’il enseigne. Ne plus avoir d’officiers qui oublient qu’ils sont des militaires, et non des chefs de bande. Ne plus avoir de jeunes défavorisés prêts à se prostituer à l’amitié sonnante et trébuchante proposée par la première barbe blanche venue. Ne plus avoir de hold-up perpétré sur le pouvoir, au détriment d’un homme élu. Ou tout simplement, ne plus avoir de malotru qui pisse consciencieusement sur la voie publique, ou de sombre idiot qui crée une troisième file dans un embouteillage. Cependant, une génération, cela fait 25 ans. En attendant, on se contentera donc du projet de société qu’ont à nous proposer Andry Rajoelina, Alain Ramaroson, Pierre Tsiranana, Coutity, Daniel Ramaromisa et les bidasses du CAPSAT. Donc a priori (et que l’honorable red’chef et les non moins honorables lecteurs me permettent cette expression triviale) : que dalle !
Aujourd’hui, les femmes légalistes feront une seconde marche pour aller remettre une lettre auprès des représentants de la Communauté internationale. La première lettre, qui était datée du 9 Avril 2009, n’avait rien d’extraordinaire, à part coucher sur papier les thématiques des discours d’Ambohijatovo. Les femmes légalistes devraient donc chercher à proposer du concret à la communauté internationale. Par exemple, demander la mise en place d’une commission mixte d’enquête qui associerait le Système des Nations unies local et la société civile Malgache au sujet des atteintes aux droits de l’homme. Ou encore, d’une commission chargée d’observer le respect de ces droits lors des manifestations publiques de l’opposition. Ce thème devrait trouver une oreille attentive car l’ONU est en plein dans la célébration des 60 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Et il faudrait que cette célébration soit suivie d’actes, et non pas seulement de conférences, d’expositions, de cocktails et de discours que personne n’écoute, sauf celui qui le prononce.
En faisant ce genre de proposition, les femmes légalistes feraient d’une pierre trois coups : elles protégeraient les manifestants contre les abus des bidasses ; elles empêcheraient que des cas comme Razily ou cette animatrice de MBS (qui aurait disparu depuis le début de la crise) passent en silence au rang des pertes et profits ; et elles renforceraient la société civile Malgache en lui donnant une mission noble, même si elle n’a pas de financement énorme ou de voyage à l’extérieur à y gagner. Les femmes légalistes se donneront également une crédibilité en tant que force de proposition, et quitter cette image de bonnes femmes qui vont en procession au mur des lamentations. Amen.







