Le mouvement mené par Andry Rajoelina arrive à un carrefour paradoxal : il s’essouffle à Antananarivo, alors que la contestation gagne du terrain dans les régions. Plusieurs villes ont déjà rapporté la tenue de meetings d’opposants, voire d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. A Antananarivo, il semble que la fameuse majorité silencieuse s’exprime de façon criante quand elle montre qu’elle refuse de s’impliquer en grossissant le rang des manifestants du 13 mai et d’ailleurs.
L’affaiblissement du mouvement devient donc encore plus manifeste dans la Capitale, et ce pour diverses raisons dont certainement une lassitude des militants, mais également une réticence de la majorité de la population à soutenir un mouvement insurrectionnel qui a peut-être quelques fondements légitimes, mais des objectifs finaux assez flous.
Les sempiternels ordres de grève générale lancés par Andry Rajoelina sont tournés en ridicule par une population tananarivienne qui vaque plus ou moins normalement à ses occupations, et fait acte de résistance en rendant transparente chaque opération de « ville morte ». Seuls donc les quelques milliers qui battent le macadam chaque jour font figure d’irréductibles, mais qui sont hélas en mesure de bloquer la vie de la Capitale, mais aussi celle du pays.
Le pays se divise de plus en plus entre légalistes, loyalistes, légitimistes, et neutralistes.
Les légalistes sont ceux qui restent fidèles à la légalité institutionnelle incarnée par le Président de la République.
Les loyalistes sont ceux qui restent fidèles à la personne de Marc Ravalomanana, ce qui représente une nuance importante par rapport au légalisme.
Les légitimistes véhiculent un juridisme théorique qui voudrait que le peuple soit autorisé à reprendre le pouvoir qu’elle a remis à Ravalomanana, en dehors de toutes normes.
Et enfin, les neutralistes se refusent à prendre position, souvent sur la base d’une conviction simple : il n’y aura pas de grande différence fondamentale entre Ravalomanana et Rajoelina, donc pourquoi se rendre coupable d’une crise politique qui ne peut que nuire au pays ? Les neutralistes sont échaudés par l’expérience de Zafy (1991) et Ravalomanana (2002), présentés comme messianiques par rapport à quelqu’un qualifié de diabolique. En 2009, le Messie est un ancien DJ, habillé en blanc pour mieux capter la lumière et faire croire qu’il est le disciple de Ghandi.
Comment grossir la foule ?
Les « stratèges » (si stratèges il y a…) de l’action insurrectionnelle sont donc en train de procéder à une réorientation obligée des grandes orientations du mouvement. Avec une assistance qui se réduit quotidiennement comme une peau de chagrin, il faut obligatoirement remplir les espaces vides pour donner le change. Deux possibilités. Primo, organiser des tournées de « comités de pression » pour obliger les entreprises qui fonctionnent encore à faire descendre leurs employés dans la rue (comme en 1991 et 2002). Secundo, lancer une campagne de propagande à travers les journalistes-militants qui sont inféodés à Andry Rajoelina. Le message est simple : il n’est pas acceptable d’être neutre, et ceux qui ne participent pas à la lutte populaire sont des traîtres, car cette lutte est menée pour le « bien-être de tous et des générations futures ».
L’idée est donc de forcer le maximum de personnes à grossir la foule pour faire illusion de la véritable assise populaire qui manque à cette dynamique. Cibles de choix, les usines de la zone franche vu la quantité de leur effectif. Pour courtiser ces réservoirs de grévistes potentiels, l’équipe de Rajoelina est donc prête à mettre des véhicules à la disposition du personnel de ces usines. On se souviendra que ces facilités de transport avaient occasionné des critiques acerbes contre les manifestations du TIM à Mahamasina il y a quelques semaines… Comme on le voit, la lutte pour la démocratie ne va donc pas se gêner pour emprunter des chemins très coercitifs.
L’agressivité des discours, aussi bien Place du 13 mai que sur les ondes de Radio Viva montre donc que la « tiédeur » de la population et des tenants de la neutralité sont un grand sujet d’irritation pour Andry Rajoelina, qui n’arrive pas, malgré tous ses efforts de diabolisation du Président de la République, à créer un effet d’entraînement suffisamment fort pour avoir une foule conséquente de manière régulière. Il est donc obligé de racoler, en usant également des artifices qu’il reproche à son adversaire pour se créant des amitiés sonnantes et trébuchantes dans les bas quartiers. Les hommes de main ont toujours fait partie de l’histoire politique du pays : Ratsiraka avait ses TTS et ses Bemiranga, Patrick Ramiaramanana ses joueurs de rugby. Ravalomanana et Rajoelina ont aussi leurs troupes.
Armée et diplomates dans la ligne de mire
Outre les usines, appelées à sacrifier leurs marchés et leurs emplois pour servir de marche-pied politique pour permettre à quelqu’un de s’emparer du pouvoir, deux autres groupes sont ciblés par la nouvelle stratégie du TGV.
D’une part, l’armée. Les faits démontrent que le basculement attendu de l’Armée ne s’est pas fait. A part les généraux retraités qui essaient de redorer leurs galons en faisant des communiqués de tendance TGV-iste, les chefs opérationnels restent fidèles à la légalité incarnée par Marc Ravalomanana. Il suffit de voir les efforts de l’EMMO-Nat.
D’autre part, la communauté internationale. A chaque crise politique, elle est accusée de soutenir le maintien au pouvoir du pouvoir légal au détriment de la « juste cause du peuple » dans la mesure où son discours est inévitablement bâti sur le respect des institutions et le refus d’une prise de pouvoir insurrectionnel. La communauté internationale réunit en fait deux groupes : le corps diplomatique, d’essence politique avec des représentants d’Etats (France, Allemagne, Etats-Unis, Chine etc…) ; et les partenaires techniques et financiers qui sont plutôt des organisations multilatérales d’essence technique (PNUD, FAO, OIT, OMS, Banque mondiale, UNFPA, FMI, BAD etc.). Au sein de ce dernier groupe, les bailleurs de fonds forment une entité à part : FMI, Banque mondiale, BAD et l’Union Européenne (qui se trouve également parmi le corps diplomatique).
Chaque groupe a ses contraintes et ses modes de fonctionnement propres. Les bailleurs de fonds, un peu plus autonomes que le corps diplomatique (tenu à plus de … diplomatie), n’ont pas eu d’état d’âme pour suspendre l’aide budgétaire en Décembre 2008 et envoyer une véritable demande d’explications sur les exonérations de Tiko ou l’achat de l’avion présidentiel au Ministre Haja Razafinjatovo. Le corps diplomatique et le Système des Nations unies ont, quant à eux, pudiquement fermé les yeux sur les errements du régime Ravalomanana en matière de gouvernance, d’où les accusations de complicité coupable jetés à leur encontre. Cependant, de par leur mandat, il leur était difficile de faire autrement. Mais cela nuit à leur capacité de médiation, ce qui rend obligatoire « l’importation » de diplomates venant de l’extérieur, faute de crédibilité de ceux en poste à Antananarivo.
Le camp Rajoelina doit donc résoudre un casse-tête : comment obliger la communauté internationale à prendre position, étant de bien entendu qu’à ses yeux, une seule position sera acceptable, celle du missionnaire : le diplomate qui va réussir à faire pression sur le Président pour qu’il accepte la transition.




