Ainsi, Andry Rajoelina est caché dans une résidence diplomatique sous la protection des Nations Unies... Il vaut mieux entendre cela que d’être sourd ! Car si on présupposait que c’était la situation depuis quelques jours, le fait que l’ONU l’officialise est très étonnant. Car quoiqu’on en dise, Andry Rajoelina est l’auteur d’un coup d’état. En officialisant sa protection, l’ONU protège donc un putschiste, ce qui une fois de plus, rajoute au schéma de perpétuation des prises de pouvoir via la Place du 13 mai.
Ainsi, le schéma est désormais tracé pour les futurs leaders insurrectionnels. 1. Annoncer qu’on prend le pouvoir. 2. Se réfugier sous les jupes de l’ONU pour éviter les représailles et la sanction de ses actes. Quand on est assez grand pour faire des bêtises, on doit être assez grand pour les assumer debout.
Le « président » a-t-il voyagé dans un coffre ?
Selon les observateurs, c’est le groupe de diplomates qui est allé lui rendre visite vendredi dernier qui l’a probablement « exfiltré », car c’est depuis ce jour-là qu’on n’a plus entendu parler de lui. En effet, on sait qu’après avoir été à Ambatobe, les diplomates se sont réunis à la Résidence de l’Ambassadeur d’Allemagne. Puis, alors que le groupe de diplomates rejoignait Iavoloha sous la conduite du nonce apostolique, l’ambassadeur de l’Union Européenne et le Coordonateur résident des Nations unies restaient sur les lieux. Alors Andry Rajoelina est-il à la villa Berlin ou à la résidence des Charmilles, ou éventuellement invité VIP chez M. Leus (PNUD) ou M. Boidin (UE). Nul ne le sait vraiment.
On se croirait dans un mauvais film de série B américaine, avec Andry Rajoelina emmitouflé dans une couverture et caché dans le coffre d’une voiture « CMD » : drôle de façon de commencer la coopération Nord-Sud pour le « Président de la Haute Autorité de Transition ». Mais même si cela avait été le cas, de quoi devrait-on encore s’étonner, dans un pays où le « Ministre de la sécurité publique » de la transition commence sa carrière en entrant par effraction dans un bâtiment public ? Quel bel exemple pour les jeunes générations, et surtout pour les pilleurs … Autre cas de bizarrerie dans cette démocratie a la sauce malgache : le « Président » de la HAT doit se faire protéger par des… bennes à ordures pour assurer sa sécurité. Pleure ô mon pays bien-aimé disait Paton….. Alors, quand les militaires du CAPSAT se mutinent et que les trouffions choisissent leur chef de corps, on ne peut que se dire qu’on doit être au pays de Jacqouille la Fripouille.
Andry Rajoelina, dont les sourcils commençaient à sentir le roussi avec l’avancée croissante de l’Emmo-Nat dans sa direction en fin de semaine, doit donc son salut aux Nations unies et à la communauté internationale, pourtant si vilipendées par ses griots de la Radio-Viva. L’ONU et ses agences n’ont-elles pas été accusées de tous les mots et de tous les maux : de complicité, d’aveuglement, d’inefficacité, d’inutilité, de crime contre l’humanité ? Mais comme le journalisme-militant autorise à retourner la veste et même les pantalons en fonction des besoins, sans doute aura-t-on maintenant droit à des commentaires dithyrambiques à la gloire de cette vénérable vieille dame née en 1945.
Mais là encore, cela ne doit pas étonner. On se souvient qu’aux premières heures de la crise de 2002, les radios pro-Ravalomanana criaient haro sur les premiers médiateurs de l’OUA (Amara Essy et Antonio Mascarenhas), les qualifiant de « ngena » (nègres) qui tentaient de s’opposer à la lutte populaire menée par Ravalomanana. Bien entendu, une fois que Wade a commencé à pencher pour le patron de Tiko, les « ngena » sont subitement devenus « nos frères africains ». C’est ça la politique. Du moins à Madagascar.
Ravalomanana a perdu beaucoup de terrain
Les évolutions des derniers jours montrent toutefois que Marc Ravalomanana a perdu énormément de terrain en quelques jours, car il se retrouve de plus en plus isolé : lâché par une partie de l’armée, lâché par une partie du FFKM qui ne se prive pas de lui tailler des croupières, et maintenant lâché par les diplomates qui prennent parti en soustrayant à ses coups de boutoir le jeune Maire qui aurait sans doute gagné à rechercher plus de maturité avant de partir a la conquête du pouvoir. On se souvient que les premiers à avoir creusé une brèche dans la forteresse Ravalomanana en Décembre 2008 en osant critiquer sa gestion étaient les bailleurs de fonds (FMI, Banque mondiale, UE et BAD), précédés depuis des années par le SEFAFI et des mois par le CONECS.
Habitué à ce que tout lui réussisse ou lui obéisse, Ravalomanana va donc payer très cher son aveuglement et son entêtement à résoudre à sa manière le problème Rajoelina. Il a utilisé la stratégie de pourrissement, puis la stratégie de répression, avant de devoir admettre qu’il lui fallait composer vu la fracture au sein du pays. Que de temps perdu, que de morts inutiles, que de fractures difficilement cicatrisables désormais dans la société malgache !
Alors qu’il y a encore quelques jours, il avait la main et aurait pu s’asseoir en position de force à la table des négociations en imposant son maintien à la tête de la République, aujourd’hui Marc Ravalomanana est affaibli et risque de devoir lâcher beaucoup plus de lest qu’il ne l’aurait voulu. Car maintenant il doit agir sous la pression, et avec la mutinerie du CAPSAT (camp éminemment stratégique dans l’organigramme de l’Armée), le Président doit pratiquement agir avec un couteau sur la gorge.
Reste à espérer qu’il va enfin consentir à des négociations sincères, et ne pas s’amuser à faire tourner son monde en bourrique comme il a l’habitude de le faire depuis Dakar en 2002.
Juste à temps pour ne pas perdre la face
Marc Ravalomanana doit comprendre que l’instant présent est celui de l’ultime chance pour ne pas tout perdre, et ne pas être obligé un jour de s’enfuir piteusement à bord de son Air Force One afin de s’exiler chez ses amis Chinois, Sud-Coréens ou Libyens. Car vu la crise, la façon dont elle a été gérée, son extension en province et la gravité de ses impacts, la question dépasse maintenant les limites du seul conflit Ravalomanana – Rajoelina. Et il est trop tard pour circonscrire le problème à une simple question de pouvoir légal et pouvoir insurrectionnel, car le malaise est devenu si profond qu’il exige une cure générale impliquant toutes les forces vives de la Nation (au sens noble du terme, et non au sens de 1991).
Depuis l’élection de Andry Rajoelina à la tête de la Mairie d’Antananarivo, Marc Ravalomanana a creusé peu à peu le trou dans lequel les opposants risquent de le pousser avec joie (au sens figuré bien entendu). Ses provocations, ses abus en matière de gouvernance politique et économique, et surtout une curieuse incapacité à prendre des décisions adéquates et dire ce qu’il fallait en temps utile auront créé une check-list d’erreurs coupables, et donc fatales. Il a péché par orgueil, par suffisance, par morgue, par sentiment d’omnipotence. Il paye également le manque de performance d’un entourage qu’il a habitué à être servile et courtisan, incapable de le guider. Mais comment conseiller quelqu’un qui estime que seuls ses neurones sont en bonne santé ?
Ainsi, le fait d’habiller et d’associer des civils aux opérations de l’Emmo-Nat l’a coupé à la fois d’une partie de l’opinion publique ; mais aussi du soutien de plusieurs chefs militaires, ulcérés par ces méthodes d’un autre temps. Ce fut le début de la fin. Marc Ravalomanana a perdu la bataille d’Antananarivo dimanche, ne pouvant compter sur une majorité légaliste mais silencieuse. Aura-t-il l’humilité et la souplesse nécessaire pour rebondir ? Car si jusqu’à samedi dernier, le fondateur de Tiko buvait du petit-lait ; depuis deux jours, et pour reprendre une thématique de l’éditorial d’hier, il semble que le yaourt soit en train de tourner.





