Un ministre qui joue du pipeau concernant ses relations avec la Banque mondiale, et des assises régionales bidon pour amadouer l’Union européenne à la veille du Dialogue politique convoqué à Bruxelles : la fin de la semaine dernière nous a offert un beau spectacle. Benja Razafimahaleo, Ministre des finances de la Transition, a tenté de faire croire par voie de presse qu’il a réussi à convaincre la Banque mondiale de reprendre une partie des financements de cette institution. Or, plusieurs sources concordantes confirment que le Conseil d’administration de la Banque mondiale a pris ses décisions sur le dossier Madagascar avant même l’arrivée de M. Razafimahaleo en terre américaine.
S’il n’est pas exclu que celui-ci ait pu être informé desdites décisions lors de rencontres (fortuites ou non) pendant le Sommet organisé par les Nations unies à New-York (24 - 26 juin), on peut cependant mettre en doute que le Ministre ait pesé d’un quelconque poids dans les évolutions que vont éventuellement connaitre les relations entre la Banque mondiale et les autorités de transition. L’éventuel reste en effet de rigueur en l’absence de confirmation officielle de cette institution de Bretton Woods, même si un communiqué laconique a fait état d’une évaluation dont les conclusions sont actuellement à l’étude.
Comment donc comprendre le petit coup de propagande auquel s’est essayé le ministre Razafimahaleo, qui a voulu tirer la couverture à lui pour apparaitre comme l’homme de la solution, alors qu’il n’y était pour rien ? Les rumeurs qui bruissent dans les couloirs font état d’une irritation des dirigeants de la Transition contre celui qui ne doit son fauteuil qu’au fait d’être le frère de Herizo Razafimahaleo, et par extension, le beau-frère de Lantosoa Razafimahaleo qui aurait l’oreille attentive du couple Rajoelina. La liste des sujets liés au Ministre des finances s’allonge, et commence à nuire à l’image d’un régime qui n’est déjà pas très reluisante (Tiko, douanes, Galana etc.). D’ailleurs on notera que c’est le Ministre de l’économie Richard Fienena qui a été désigné comme chef de délégation, et non le Ministre des finances pour une rencontre onusienne consacrée pourtant à la crise financière. Pour compenser ce petit camouflet, M. Razafimahaleo fait donc l’intéressant pour faire croire à de bons résultats de son voyage aux frais du contribuable, et tenter d’éviter un limogeage sur lequel certains cercles tananariviens ont déjà engagé des paris.
Cette anecdote serait comique si elle ne révélait le coté tragique de nos politiciens : toujours prêts à une petite manipulation de l’opinion publique pour faire aligner la vérité avec les calculs, et leurs désirs avec la réalité. De quoi faut-il s’étonner de la part de personnes qui n’ont pas le moindre scrupule pour ramener le peuple malgache à une assemblée d’illuminés réunis sur la Place du 13 mai pendant quelques semaines, puis mis en condition et fanatisés par une poignée de revanchards grâce à une stratégie de diabolisation peu scrupuleuse mais efficace. Six mois après le début des manifestations, ces arguments « bidon » pour s’approprier le pouvoir et déguiser un coup d’État en opération exemplaire de démocratie pacifique et voulue par le peuple, n’arrivent donc toujours pas à faire illusion auprès de la communauté internationale.
L’histoire belge de la HAT
C’est pourtant pour défendre ce credo peu crédible qu’Andry Rajoelina s’est envolé pour Bruxelles à la tête de la délégation malgache qui va participer au dialogue politique convoqué par l’Union européenne le 7 Juillet 2009. Objectif : convaincre l’Europe que le pouvoir de transition tient plus du gentil mouton (qui a sauvé Madagascar) que du grand méchant loup, et prétendre bénéficier de la légitimité populaire à défaut de la légalité constitutionnelle. L’Union européenne va juger le pouvoir de transition à l’aune de certaines valeurs, comme la démocratie et les droits de l’homme. A priori, la Haute autorité de transition (HAT) est mal partie pour la convaincre. D’ailleurs, en marge du Sommet de l’Union africaine en Lybie, le commissaire européen Louis Michel a averti qu’Andry Rajoelina risquait des sanctions s’il s’obstinait à organiser une transition et des élections non inclusives.
Si nous en sommes à cette situation où l’Union européenne a convoqué la HAT à Bruxelles, c’est que tous les arguments servis par le pouvoir de transition depuis le 17 mars 2009 n’ont pas convaincu grand-monde, y compris lors de la session préalable de dialogue politique entre l’Union européenne et la HAT en mai dernier à Antananarivo. Petite parenthèse : lors de l’annonce de cette convocation à Bruxelles il y a quelques semaines, un membre de la HAT s’est cru suffisamment intelligent pour pérorer que la HAT ne se sentait obligée d’y répondre. No comment sur la capacité intellectuelle de certains membres de la HAT en matière de relations internationales. Sans doute beaucoup d’entre eux déplorent que les fusils des bidasses dont la mutinerie a installé Andry Rajoelina au pouvoir ne puissent montrer leur efficacité à Bruxelles, New-York, Washington et même Paris.
L’équipe de la Transition n’arrive donc pas à convaincre la communauté internationale sur l’assise démocratique de son arrivée au pouvoir, ni sur le respect des droits de l’homme. Exceptée pour la France, les capitales ne sont pas dupes des transgressions perpétrées dans ces domaines. Malgré les fanfaronnades de certains qui prétendent que Madagascar peut donner des leçons en matière de droits de l’homme, les conclusions d’Amnesty international dans ce domaine pèseront plus lourd que celles de la HAT aux yeux de la Commission européenne. Maintenant, l’élément nouveau qui se trouve dans les valises d’Andry Rajoelina sera donc l’organisation des assises régionales, censées avoir été un exemple concret de démocratie à travers des consultations de la population. Or, nous doutons fort que cet argument soit perçu comme acceptable par les instances internationales.
L’alibi irrecevable des Assises régionales
Les normes modernes de la démocratie basent l’expression de la volonté populaire à travers les élections. Malgré ses limites et ses défauts, ce système de suffrage est donc une avancée majeure vérifiable et quantifiable. Prétendre donc que les foules grouillantes de places publiques ou de quelconques assises puissent remplacer des élections ne peut qu’être une hallucination. Attendons avec curiosité de voir si l’Union européenne a la bouche assez grande pour gober les couleuvres servies par la HAT.
Après chaque crise politique, les personnes au pouvoir ont organisé des fora populaires (1). C’était vrai en 1972 et en 1991. Quelques temps après la crise de 2002, Marc Ravalomanana a organisé des consultations autour du Madagascar action plan (MAP). En 2009, Rajoelina fait donc organiser des assises régionales, qui vont précéder une conférence nationale. Deux points communs à toutes ces manifestations. Primo, l’opposition est écartée, donc ce sont des messes en l’honneur de la pensée unique à la mode. Secundo, ces rencontres ne sont qu’un alibi pour faire croire qu’à travers elles, le peuple s’est exprimé. On rajoutera qu’il en est des résolutions d’assises comme des textes de la loi : le problème n’est pas leur existence, mais leur application. Car sur le papier, les textes sont toujours sexy, mais dans la pratique, cela ne devient que de belles partitions de pipeau, créés et orchestrées par le pouvoir en place pour essayer de donner un sceau démocratique et populaire à ses propres aspirations.
Par exemple, que nous lèguent ces fameuses assises régionales ? Entre autres conclusions, on retiendra que les assises régionales d’Analamanga ont proposé la fourchette de 30 à 60 ans pour l’âge du candidat à la présidentielle. Manière d’écarter les plus dangereux candidats, tout en ouvrant la voie à Andry Rajoelina. On se souvient aussi qu’il y a quelques semaines, la résolution majeure des Assises nationales des jeunes était la levée de la barre de l’âge pour se présenter aux présidentielles. « Tout ça pour ça » serait-on tenté de s’écrier : le cinéma des assises régionales a pour objet d’amener à la conférence nationale la possibilité pour Andry Rajoelina de se présenter, résolution qui sera adoptée à l’unanimité. Et on dira que c’est le peuple qui en a voulu ainsi. Il vaut mieux entendre cela que d’être sourd.
Au milieu du théatre tragi-comique, du cinéma, du folklore, des joueurs de pipeau et des artistes du bidon, le pouvoir de transition a donc un mode de fonctionnement très artistique. Normal quand le chef d’orchestre est un ex-DJ. Andry Rajoelina tente portant, tant bien que mal, de se donner une image respectable et de gommer celle de putschiste-en-chef. Mais la part de l’opinion publique nationale ou internationale qui n’a pas été convaincue depuis le 17 mars 2009 ne risque pas de changer d’avis. C’est donc à la HAT de faire des concessions, et revenir à une position plus raisonnable : quelle que soit l’énormité de la faute, le repentir sincère et la volonté de faire amende honorable ne peut qu’attirer le pardon. Or, au milieu des problèmes politiques, économiques et diplomatiques qu’il n’arrive pas à résoudre, le pouvoir de transition se complait encore dans l’arrogance de son apparente position de force pour tenter de forcer la volonté de ceux qui demandent un retour à l’ordre constitutionnel. Au milieu de tout ce cafouillage, on notera toutefois avec satisfaction que les bacs à ordure d’Antananarivo viennent d’être repeints en orange, à l’image de la couleur du mouvement de contestation. Coup d’État et bac à ordures : que les esprits qui y verraient une association symbolique se libèrent de tout remords(2).
Note :
(1)Rappel amical pour ceux qui affirment avoir besoin d’un dictionnaire pour lire mes articles : un forum, des fora.
(2)Selon une connaissance, la couleur orange (qui existait déjà du temps de Ravalomanana) est en fait la couleur de l’antirouille utilisée pour protéger les bacs.





