Vite, rapide, droit au but : sans doute la formule TGV marche-t-elle pour les soirées dansantes, pour les affaires, voire pour les élections municipales. Mais cette méthode piétine lamentablement dans cette crise, et l’accumulation de dérapages commence à détourner de Andry Rajoelina la sympathie naturelle qui s’était formée autour de son courage pour dénoncer les abus de Marc Ravalomanana.
Il est indéniable que la ligne de fracture se situe autour du choix de l’ancien maire d’Antananarivo d’extrêmiser ses revendications en exigeant le renversement de Marc Ravalomanana. Le passage extrêmement expéditif, « style TGV », de la sommation pour la réouverture de Viva TV à la mise en place du gouvernement insurrectionnel est tellement rapide qu’il en devient suspect. Rappelons les dates-clés du début de cette crise :
14 janvier, premier meeting à Ambohijatovo, à la fin de l’ultimatum pour la ré-ouverture de Viva ;
24 janvier, second meeting à Ambohijatovo, puis sur la Place du 13 mai pour exiger la démission du Gouvernement ;
26 janvier, début des manifestations quotidiennes sur la Place du 13 mai ;
31 janvier, Andry Rajoelina annonce qu’il prend les rênes du pays, car il est immédiatement mis fin aux fonctions du Président de la République et du Gouvernement pour violations de la Constitution.
Il n’aura donc fallu que 17 jours à Andry Rajoelina pour abattre ses cartes et dévoiler ses véritables intentions.
Improvisation ou préméditation ?
Une question s’impose à l’esprit. Le coup d’état de Andry TGV était-il une réaction improvisée suite à la fermeture de Viva TV ; ou bien un acte prémédité bien avant la crise, et dont l’épisode Viva ne serait qu’un prétexte ?
De nombreux arguments peuvent être avancés pour soutenir chacune des deux options. Soulignons simplement que dès le début de la crise, Radio Viva a diffusé à longueur de journée des chants patriotiques et révolutionnaires, dont certains sont même à la gloire de Andry Rajoelina.
Si tous ont le droit d’utiliser leur talent artistique comme ils l’entendent, ce répertoire soudainement disponible montre que des artistes ont eu le temps de passer dans un studio pour enregistrer, voire le temps d’écrire et de composer de nouvelles chansons. La constitution de ce répertoire a donc nécessité du temps de préparation, ce qui ne permet pas de croire à une improvisation.
On sait également, sans vouloir créer de lien de cause à effet, que le groupe INJET était sérieusement sur les rangs pour le rachat d’un journal quotidien qui était mis en vente par son groupe fondateur, quelques mois avant le début de la crise. Cela pouvait être dans la logique d’une simple extension des activités de ce groupe au demeurant fort dynamique, mais cela aurait pu également être dans la volonté stratégique de renforcer l’arsenal médiatique en vue de la crise. Enfin, Andry Rajoelina et son épouse ont passé les fêtes de fin d’année 2008 en France : occasion d’un plein d’énergie avant la grande bataille, prises de contacts avec des soutiens politiques ou financiers, ou simplement vacances d’hiver en famille ? Seule l’Histoire pourra le dire.
Certains signes semblent donc autoriser à croire que son acte insurrectionnel était prémédité depuis un certain temps. Toutefois, Marc Ravalomanana y a également contribué en alimentant une situation extrêmement favorable à l’explosion de la crise, et en accumulant les provocations qui furent autant d’erreurs politiques. Encouragé certainement par des promesses de soutien, Andry Rajoelina s’est enhardi dans sa volonté de ne tenir compte d’aucune règle de savoir-vivre ou de droit pour tenter de s’emparer du pouvoir, et a choisi de mettre le turbo à son TGV. Il n’a donc pas su s’arrêter à temps, et a changé en quelques semaines de statut : de héros auréolé de son courage pour dénoncer et refuser les abus du régime Ravalomanana, il est juste devenu un petit caïd de place publique qui essaie de faire l’intéressant.
Pays au bord de la guerre civile
Après un mois de crise, les faits sont là : Andry Rajoelina a mis le pays au bord de la guerre civile. L’armée (et donc l’EMMO-Nat) a refusé de basculer et a choisi la légalité constitutionnelle, malgré des mécontentements réels à l’encontre de Marc Ravalomanana. Dans sa très grande majorité, la population d’Antananarivo a refusé de suivre son maire dans son coup d’état, malgré le raz-de-marée d’une élection à 63%.
D’un autre côté, les foyers de tension se multiplient dans les régions, et il est évident que le soutien à Andry Rajoelina n’est qu’une façade, car les vedettes locales voient déjà midi à leur porte, en particulier quand l’approche d’une élection présidentielle anticipée devient une forte éventualité. Roland Ratsiraka ou Albert Zafy contribuent donc bien volontiers à animer la contestation dans les régions, mais il est loin d’être acquis que ce soit pour le bénéfice final de Andry Rajoelina.
Et à Antananarivo, les désormais traditionnels rassemblements de casseurs vont favoriser une hausse de la délinquance et de la criminalité à court et moyen terme : que ce soit à la tombée de la nuit maintenant, ou plus tard, après la fin de la crise, les casseurs ne vont certainement pas devenir retraités. Ainsi, le premier résultat des efforts de Andry Rajoelina sera la déliquescence de l’État, qui est amoindri dans ses capacités de gouvernance, avec en parallèle un risque d’embrasement général du pays. Malgré ses arguments fallacieux pour mettre cela sur le compte de son adversaire, il porte une large part de responsabilité dans les problèmes actuels et futurs.
Les mensonges, manoeuvres et autres traficotages de vérité par Andry Rajoelina commencent également à irriter. Nous avions déjà rappelé dans notre éditorial du 28 février l’épisode Joyandet. Beaucoup de personnes ont également été choquées de la propagande qu’il a créé autour de la découverte de nouveaux cadavres de pilleurs (par d’autres pilleurs, soit dit-en passant) dans les décombres du Trading center à Analakely, et qui ont été présentés comme les dépouilles de victimes de l’EMMO-Nat qui auraient été jetées dans et endroit. Or, en ce qui concerne le maintien de l’ordre, l’EMMO-Nat a de plus en plus le soutien de la population, énervée par cette crise stupide à cause de l’ambition de certains politiciens, et la majorité silencieuse ne désapprouve pas les opérations de l’EMMO-Nat. Aussi, les tentatives de discréditer l’armée avec des mensonges ne font que rendre le mouvement TGV-iste encore plus grotesque pour une large majorité de l’opinion publique.
En fait, Andry Rajoelina a fait le choix du populisme pour tenter de s’attirer la sympathie des masses. Il lui fallait donc passer outre certaines valeurs, et choisir des axes de propagande qui plaisent à la plèbe depuis 1972 : les dirigeants sont des voleurs et des assassins, il est tout à fait possible d’augmenter votre niveau de vie, les étrangers sont des parasites, les bailleurs de fonds nous imposent des conditions dont nous ne voulons pas car Madagascar est maître de son destin (même si la moitié de son budget est financé par les bailleurs de fonds…).
L’animation de ces arguments entretient un climat de haine au sein de la population, qui est littéralement dressée l’une contre l’autre. Une guerre civile, au sens de conflits entre les civils, devient une possibilité, voire une probabilité. Chaque camp utilise des gros bras. Certains seraient même, s’il faut en croire la presse, affublés d’uniformes militaires et armés, puis intégrés dans les équipes de l’EMMO-Nat. D’autres paradent visiblement avec des armes à feu au sein du service d’ordre du TGV devant le podium du 13 mai. Les radios et les journalistes-militants des deux côtés surenchérissent chaque jour un peu plus en désignant des cibles pour la colère populaire. Depuis les dernières 48 heures, on y parle d’incendies, de cocktails Molotov, d’assassinat etc. Les séquelles de cette ambiance mettront du temps à se cicatriser.
Il est indéniable que Marc Ravalomanana a fait des erreurs importantes de gouvernance politique et économique. Ses dérives dictatoriales pour mettre la démocratie au pas, mais aussi l’opacité de son mode de gestion méritaient qu’il soit rappelé à l’ordre. Les bailleurs l’ont fait dans les couloirs feutrés des bureaux de la République. Andry Rajoelina a eu le grand mérite de l’avoir fait publiquement. Les deux protagonistes croient en leur bonne étoile pour poursuivre leur route, partageant tous deux un trait commun : l’affichage urbi et orbi d’une immense foi, même si on s’aperçoit à l’usage que celle-ci est souvent mauvaise de part et d’autre.




