Saddam Hussain, Zinedine Ben Ali, Hosni Moubarak, Dadis Camara, Didier Ratsiraka, Marc Ravalomanana, bientôt Mouammar el Kadhafi, et sur un autre plan, Dominique Strauss Kahn. Autant de personnalités dont le destin a démontré la maxime de la Rome Antique : la Roche tarpéienne n’est pas loin du Capitole. A Madagascar, on pourrait traduire en disant qu’Antanimora n’est pas loin d’Ambohitsorohitra, ou pour respecter l’analogie avec la maxime d’origine qui faisait allusion aux lieux de pouvoir et d’exécution, la falaise d’Ampamarinana est à côté du Palais de Manjakamiadana. Kodiaran-tsarety ny fiainana : pour les hommes de pouvoir, la vie est en effet une roue de charrette qui tourne, et qui fait que celui qui est en haut se retrouve ensuite en bas.
La chute de Kadhafi, après 42 de pouvoir, sonne un peu plus le glas de ces régimes qui prennent racine en Afrique, au point de vouloir s’éterniser. Le Tchad subit Idriss Deby depuis 1990 et le Soudan, Omar Hassan Ahmed Elbashir depuis 1989. Blaise Compaoré est à la tête du Burkina Faso depuis 1987 ; Robert Gabriel Mugabe à celle du Zimbabwe depuis 1987. Yoweri Kaguta Museveni dirige l’Ouganda depuis 1986 et Paul Biya le Cameroun depuis 1982. Obiang Nguema Mbasogo préside la Guinée équatoriale et José Edouardo Dos Santos l’Angola 1979, soit 30 ans de pouvoir. Après la chute de Kadhafi, l’Angolais et le Guinéen équatorial sont donc les nouveaux recordmen de la longévité au pouvoir dans le continent noir. On peut ajouter à ceux-ci les zanak’i dada que sont Faure Gnassimbe et Ali Bongo, qui ne font qu’assurer la continuité de la dynastie paternelle au Togo et au Gabon. Et même si on s’intéresse plutôt aux républiques, on notera que le Roi Mswati III règne sur le Swaziland depuis 1986.
La recette pour rester au pouvoir très longtemps en Afrique est simple : une bonne vieille dictature. Le Tchad, le Soudan, le Burkina Faso, le Cameroun, le Swaziland, l’Angola et la Guinée équatoriale sont considérés comme des pays non libres par Freedom House dont le classement en matière de démocratie dans le monde fait autorité. Cette même institution attribue également des notes de liberté civiles (CL) et de libertés politiques (PL) à chaque pays, sur une échelle qui va de 1 à 7, cette dernière étant la pire. Les pays non libres se retrouvent systématiquement avec des notes qui ne descendent jamais en dessous de 5, et se retrouvent même la plupart du temps avec la note maximale et peu honorable de 7. Eduardo Dos Santos étant le nouveau patron de la SADC, cela n’augure pas d’une poussée des principes démocratiques dans la région [1]. Le seul intérêt, c’est que depuis le Sommet de Luanda qui a tant déçu les hâtifs, la SADC est maintenant dirigée par des gens qui n’aiment pas les coups d’État : Dos Santos au nom de la stabilité, et Jacob Zuma (Président de la Troika) au nom de la démocratie [2]
On rappelle que c’est la France qui a pris le leadership de l’action militaire qui finira par bouter Kadhafi hors du pouvoir, quelques semaines après que le fantasque colonel ait menacé de faire de graves révélations sur Nicolas Sarkozy. Ravalomanana est balayé par un coup d’Etat, quelques mois après avoir renvoyé un ambassadeur de Sarkozy dans ses pénates. Bien entendu, ce ne sont que des coincidences... Mais si j’étais un dictateur africain, je me garderai bien d’irriter celui qui, par son côté belliqueux, se prend pour le Napoléon des temps modernes.
La démocratie n’apparaît pas toujours après la dictature.

« Raiso ny tanako, handeha ho tantanako, ny tanano no tanako, avia izany zanako » semble chanter le Mouammar du désert à son grand ami Andry Rajoelina en mai 2009. Ce dernier proclamait fièrement recevoir des conseils du Mouammar du désert. Quand on connait la mentalité de l’ancien recordman de longévité en Afrique, cela est inquiétant pour la suite des événements à Madagascar.
Les chutes de Ben Ali, Moubarak et Kadhafi vont-elles changer quelque chose à la situation de la démocratie en Afrique ? Dans un avenir immédiat, cela est illusoire. La forme néo-patrimoniale des systèmes politiques y est encore très vive : le chef d’État et son clan ont une conception pratiquement privée des affaires et des finances de l’État, qui leur appartiennent et dont ils font ce qu’il veulent, sans que qui que ce soit ne soit autorisé à poser des questions. Dans de telles conditions, aucun espoir de voir une opposition se construire et des élections s’organiser de manière libre et transparente.
A ceci s’ajoute que le chef d’État s’estime toujours investi d’une mission sacrée, et pense être le seul capable de présider aux destinées de son pays. Il est d’ailleurs encouragé dans cette myopie par ses griots. Philibert Tsiranana aimait qu’on lui dise (en 1972) que celui qui le remplacerait n’était pas encore né. L’équipe de campagne de Didier Ratsiraka en 2001 affirmait qu’un dernier mandat était nécessaire à l’Amiral pour préparer la relève et une transition en douceur. Et Aboulaye Wade au Sénégal a déclaré se présenter à 85 ans pour un 3ème mandat, car personne n’était encore prêt à prendre le pouvoir. Tout en préparant en sous-main son fils à lui succéder, tout comme le Président Obiang de Guinée équatoriale.
Les troubles violents qui ont amené la chute de dictatures en Afrique, mais également en Irak ou en Afghanistan, n’ont pas amené la démocratie. Un officiel américain qui était interviewé par la presse sur la situation socio-économique de l’Iraq après l’intervention des États-Unis pour renverser Saddam Hussain, répondit cyniquement : « oui mais maintenant, les Iraquiens ont la liberté et la démocratie ». Il vaut mieux entendre cela que d’être sourd. A quoi servent ces valeurs, dont l’existence en Iraq reste d’ailleurs encore à démontrer, quand on voit maintenant les problèmes de sécurité, d’emploi, de corruption, d’énergie etc. Il suffit aussi de voir ce qui se passe du coté de l’Egypte, en instabilité permanente depuis la chute de Moubarak. La chute d’une dictature n’emmène pas systématiquement une démocratie, même si le combat est souvent mené au nom de la liberté.
Si on sait que le développement n’a pas nécessairement besoin de démocratie, on peut se poser une question sacrilège : ne faudrait-il pas un consensus à Madagascar pour une dictature éclairée, au moins pendant quelques années, le temps de gommer l’héritage d’une décolonisation mal faite, les séquelles d’un socialisme révolutionnaire et le legs du coup d’État de 2009. Cette question n’est en aucun cas un cautionnement d’Andry Rajoelina, qui malgré ses propensions d’apprenti et futur maître dictateur, n’a aucune lumière : aucune chance donc qu’il nous mène quelque part, excepté dans le ravin, si nous n’y sommes pas déjà. La démocratie ne se proclame pas à coups de noms de République démocratique ou d’inauguration de places de la démocratie, mais doit suivre des normes universelles définies par les Nations unies dans le Rapport mondial du développement humain produit par le PNUD en 2002.
La crise malgache de 2009 est sans doute un cas d’école. Le coup d’État de 2009 avait été mené au nom de motifs nobles tels que lutte contre la dictature, bonne gouvernance et démocratie. Mais après deux ans, seuls les idiots, les naïfs et les escrocs politiques politiques professionnels de l’ESCROPOL pensent que le régime a amené ce qu’il a promis. Quant à ceux qui ont dès le début affiché leur scepticisme (comme votre serviteur), ils ne peuvent que se frotter les mains d’avoir eu raison et refusé de suivre le train des moutons de Panurge. Cette satisfaction est sans doute bien piètre, mais au moins on se dit qu’on n’a pas eu la bêtise de miser un kopeck d’espoir sur cette aventure foireuse.
Pour mon 200ème éditorial sur les colonnes de Madagascar-Tribune.com, qui est celui que vous êtes en train de lire en ce moment, j’avais d’ailleurs prévu de me livrer à mon petit jeu favori : lister ce qui avait été anticipé dans les éditos depuis deux ans en disant : « je vous l’avais bien dit ». Cette pratique énerve profondément les hâtifs et leurs griots, raison pour laquelle c’est mon jeu favori. Car les forumistes pro-transition n’aiment pas se voir démontrer la réalité de leurs illusions sur les capacités et les motivations de leur Messie de pacotille et son équipe, qui ont donc été vus pendant le week-end du côté d’Anjanamasina, là où on enferme les malades mentaux et les délinquants juvéniles [3] Mais le fait que les forces rebelles soient en train de s’approcher dangereusement de la tignasse du fou chevelu de Tripoli au point de le scalper politiquement, engage à commenter l’actualité internationale. Le petit jeu est donc partie remise.







