Les cartes postales postées de Djerbah ou de Sharm El Sheikh étaient trop belles pour être vraies. Sous la plage, il y avait bien des pavés, et la bombe à fragmentation qu’a déclenchée à Sidi Bouzid, petite ville d’environ 40 000 habitants du centre de la Tunisie, un marchand de légumes du nom de Mohamed Bouazizi n’a pas fini de résonner dans le monde entier.
Réaction en chaîne
Il y a bien sûr l’Égypte à la Une de l’actualité internationale. Mais il n’y a pas qu’à elle que la révolution tunisienne a donné des idées. Comme toutes les sociétés en souffrance de la planète n’en reviennent pas encore qu’un des régimes réputés être un des plus stables du monde arabe se soit écroulé aussi rapidement, elles sont tentées de tester leur capacité à secouer les pouvoirs en place. Et la même tentation agite les opposants politiques de tous pays.
Au Yemen, des milliers de personnes ont manifesté dans la capitale Sanaa, appelant à la démission du Président Ali Abdullah Saleh. En signe de non violence, l’opposition a adopté le rose comme couleur, mais laisse entendre que l’escalade au rouge se fera si nécessaire.
Au Gabon, tentant une synthèse de la Tunisie et de la Côté d’Ivoire, le leader de l’opposition André Mba Obamé s’est proclamé président mardi dernier, 17 mois après les élections contestées de 2009. Il a nommé un gouvernement parallèle de 19 membres et s’est réfugié dans les locaux de l’ONU. Quelques milliers de manifestants ont été dispersés samedi par la police.
Nécessaire tri
Ici ou là, lequel de ces mouvements arrivera à faire boule de neige ? Et lequel se révèlera être un copier-coller sans inspiration pratiqué par des individus se faisant des illusions sur leur capacité à rassembler ? La communauté internationale est bien embarrassée pour faire le tri.
Pour les diplomates, dont on ne répètera jamais assez que le métier est avant tout de promouvoir la stabilité, le temps semble à l’indécision. Pour cause d’ordre de jour fixé à l’avance, l’Union africaine a officiellement fait l’impasse sur la Tunisie et sur l’Égypte au cours du sommet tenu à Addis Abeba ce week-end. Et elle a fait mine de maintenir ses petites habitudes en portant le très peu démocratique équato-guinéen Obiang Nguema à sa présidence.
Il n’empêche que l’exubérant Mouammar Khaddafi, si prompt d’habitude à parader devant ses confrères pour appeler à l’union politique du continent, a annulé son déplacement pour veiller au grain dans son propre pays, et ce après avoir qualifié de « complot américano-bolchevique » les événements de Tunisie.
Complot ? Il y a forcément un peu de cela. Qu’elles soient d’Octobre, de jasmin, orange ou rose, les révolutions ont obligatoirement une composante militaire. Au final, c’est l’armée, pas la rue, qui a chassé Ben Ali. Ce qui a changé en Tunisie, c’est que le chef d’État-major des armées, le général Rachid Ammar, a dit au président : « C’est fini, on ne vous protège plus ».
Grand soir ou réforme ?
Les choses seront sans doute différentes pour l’Égypte. Si changement il doit y avoir, les diplomates occidentaux feront tout pour qu’il soit « ordonné », pour reprendre l’expression de Barack Obama. Car on ne peut pas traiter le pays le plus peuplé du monde arabe, le deuxième pays au monde le plus aidé par les États-Unis après Israël, de la même manière que la Tunisie. Surtout lorsque ce pays se trouve être l’autre coté du cadenas verrouillant la bande de Gaza. De la même manière, il est à douter que l’heure du Grand Soir vienne facilement aux pays du Levant (Liban, Syrie, Jordanie).
Tant pis pour ceux qui estiment qu’une révolution ne l’est —n’est une révolution— que si elle fait table rase du passé.
Tant mieux pour ceux qui pensent que les transitions démocratiques les plus réussies sont généralement discrètes. À l’exemple de la Corée du Sud, du Mexique, de l’Espagne à la mort de Franco, du Chili après le départ de Pinochet ou de la Pologne et sa sortie négociée du communisme : toutes ces transitions se sont faites dans la durée, sans trop de fracas, et ont abouti à des systèmes politiques stables.
39 ans après Mai 1972, les malgaches n’ont pas encore tranché. L’exemple tunisien relancera-t-elle le vieux modèle, ou un nouveau arrivera-t-il à émerger ?




