La diaspora malgache s’est construite en plusieurs flux de ce qui s’est avéré plus une émigration de savoir qu’une émigration de travail. Contrairement aux migrants de l’Afrique et du Maghreb qui, à l’origine, se sont expatriés en masse pour répondre à des besoins de main-d’œuvre des industries et des services des pays développés du nord, le migrant gasy partait en Europe pour y acquérir une formation supérieure propre à satisfaire ses aspirations sociales dans une société malgache qui a traditionnellement toujours considéré le savoir comme valeur essentielle.
La parfaite intégration de ce migrant - reconnu « sans problèmes » (excellent niveau de formation, culture parfaitement adaptée aux valeurs européennes) en termes d’immigration et d’intégration - le rend inintéressant pour le sociologue ou l’anthropologue européen dont la logique d’études bâtie sur des logiques assimilationnistes, n’accorde prioritairement d’intérêt qu’aux relations interethniques à problème. Cela rend, de fait, le sujet d’étude difficile et hasardeux quand il s’agira de caractériser ce groupe social et ses potentialités. D’autant qu’il s’agit de rattacher à cet ensemble non pas les seuls ressortissants malgaches issus des mouvements migratoires de la période post-coloniaux, mais aussi tous ceux qui, de leur origine parfois lointaine ou métissée, nationaux ou binationaux, gardent un attachement profond au pays de leurs ancêtres.
Majoritairement installée en France (métropole et DOM-TOM, à la Réunion en particulier) , mais aussi en Allemagne, Suisse, Belgique, Italie, Norvège, désormais au Canada et aux USA nouveaux espaces symboliques de succès ou sur le continent Africain, la diaspora malgache, par ailleurs, n’a fait l’objet que d’un faible nombre d’études sociologiques ou anthropologiques. En corollaire, l’inexistence de statistiques ou d’enquêtes probantes constitue en soi une caractéristique de cette diaspora « transparente » aux yeux des pays d’accueil : les chiffres donnent ainsi de 25 000 ou 50 000… à 150 000 (! !!) malgaches en France -.
Cette transparence relative est aussi symptomatique de la relation ambiguë et du désintérêt des gouvernements malgaches successifs envers ces représentants de Madagascar à l’étranger. La longue histoire de cette émigration qui s’est partiellement fondue dans ses sociétés d’accueil, n’a pas suffisamment établi les liens formels qui auraient dû se tisser avec son pays d’origine.
Des flux migratoires successifs fruits d’une soif de savoir traditionnelle…
La volonté farouche du malgache d’acquérir du savoir à l’extérieur pour se construire une reconnaissance sociale se rattache peut être à des réminiscences anciennes gravées dans notre inconscient collectif : les premiers malgaches partent en Angleterre, envoyés par Radama Ier pour y étudier au début du XIXème. De la même manière, reflet de la valeur très ancienne accordée à l’enseignement et à la connaissance et grâce à la floraison, sous Radama II et Rainilaiarivony, d’écoles et de temples sur tout le territoire, en 1894, les écoles du royaume comptent plus de 200 000 élèves, ce qui faisait de Madagascar proportionnellement l’un des pays les plus scolarisés au monde.
Ceci étant, le premier mouvement de migration ne relevait pas de cette logique : 40 000 « poilus » malgaches enrôlés pendant la 1ere guerre mondiale constitueront en effet la première vague migratoire. L’exposition coloniale de 1931 permettra par la suite à quelques enfants de grandes familles de venir en Europe y suivre des études de médecine ou de théologie.
La seconde guerre mondiale verra une nouvelle vague migratoire de tirailleurs et de gradés vers la France. De ces premiers mouvements, qui avaient vu ces malgaches gagner le droit d’être français, certains se sont installés en métropole, les autres retournant au pays porteurs d’une identité malgache aiguisée par un sentiment d’ingratitude de la France vis-à-vis d’eux.
A l’issue des évènements de 47, certains étudiants nationalistes, issus de grandes familles, furent contraints à l’exil en France et y ont poursuivi leurs études, éparpillés dans toute la France par un gouvernement français soucieux de ne pas laisser se développer à Paris un regroupement de nationalistes potentiellement dangereux.
Ils seront rejoints par des lycéens venus suivre des études supérieures répondant à une injonction des familles fascinées par le savoir, et qui devaient trouver dans leur formation supérieure le moyen de se mettre au niveau des cadres de l’administration coloniale.
« Si cette rencontre apparaît anecdotique au regard de l’histoire globale de la migration malgache, elle révèle néanmoins le sens que ces étudiants de la première génération donnèrent à leur passage vers la France : traverser l’épreuve sans se renier comme malgaches et réintégrer leur société pour y occuper la place (par le biais des diplômes français) qui devrait être la leur, c’est-à-dire devenir les égaux effectifs des Français ». Chantal Crenn.
A l’indépendance, l’acquisition d’un savoir universitaire de qualité en France et en Europe du Nord reste le passage symbolique obligé pour pouvoir occuper les postes à plus haute responsabilité.
Jusqu’en 1975, la très grande majorité de ces étudiants revient cependant au pays, globalement assurée d’une promotion sociale satisfaisant ses ambitions.
Les années 75 voient une nouvelle vague de migration intense, face à la paupérisation, l’instabilité politique et une malgachisation de l’enseignement qui, bien que revendiquée identitairement plus tôt, est vue comme un enfermement. L’émigration jusque là temporaire est désormais envisagée définitive, pour satisfaire les ambitions intellectuelles, mais aussi les ambitions de réussite sociale et matérielle des migrants malgaches qui voient parfois leur parentèle les suivre dans le cadre de regroupements familiaux. Ceux là qui ont fait le choix de s’installer en Europe - réussir à l’étranger est désormais le signe de reconnaissance sociale - et de satisfaire ainsi l’idéal familial de la réussite universitaire et professionnelle, pensent impératif de « se fondre » dans la société d’accueil.
Un dernier mouvement massif d’immigrés malgaches, plus composite et marqué par la réhabilitation identitaire à Madagascar. est caractérisé depuis les années 90, provoqué par les échecs économiques et politiques du pays,
Pour cette dernière génération, les sentiments de fascination propres à leurs aînés, à l’égard de la France, semble s’annihiler pour laisser la place à une vision plus nette et plus réelle de la vie d’immigré. Cyrielle Orenes
Cette génération « de travailleurs - étudiants », très fortement attachée à sa culture qu’elle valorise et entretient farouchement, ne voit plus l’Occident en idéal intellectuel mais bien comme une zone d’immigration de travail. Ces migrants, qui rencontrent désormais la précarité, peuvent envisager de suivre des études professionnelles courtes plus à même de leur permettre une intégration rapide sur le marché du travail.
De fait, ces récentes années, les flux migratoires semblent baisser : le rêve occidental a perdu de son attrait, à l’image des difficultés que les derniers migrants ont connues (restriction des droits de séjour, chômage, précarité … ). Par ailleurs, les infrastructures d’enseignement supérieur de l’Ile peuvent désormais satisfaire localement la traditionnelle soif de savoir des malgaches dans un revendication identitaire plus forte que jamais.
La diaspora malgache, établie sur des générations et des migrations successives, répondant à des logiques différentes dans leurs genèses respectives, ne peut donc être ni définie ni caractérisée de manière stricte.
L’attachement viscéral du malgache expatrié - et du métis - à ses origines, à sa terre, à sa culture et à son ancestralité reste l’élément invariant. Mais les amalgames sont imbéciles, qui ne prennent pas en compte les différences mais aussi l’enchevêtrement profond de ces groupes qui ont bâti une identité particulière.
Identité et intégration…
Le rapport à la culture européenne et française en particulier, le rapport aux études, l’importance de la famille, l’attachement au pays, posent le socle de cette identité. Sur ce socle, la capacité d’adaptation du malgache, sa relative dissémination, son niveau élevé d’éducation, son professionnalisme, sa faculté à s’approprier une attitude d’ouverture qui fait une synthèse cohérente de sa culture d’origine et de celle de son pays d’accueil, et de fait sa civilité, lui ont permis de bénéficier au sein des sociétés européennes d’une image de « bon étranger » qui échappe aux stigmatisations classiques et jouit d’un réel capital de sympathie.
Elément de son intégration, l’attachement profond du malgache à la religion définit une fonction particulièrement forte en termes de construction identitaire, quand sa pratique religieuse fervente le distingue profondément de l’ensemble des français, opérant en cela un subtil mélange de cartésianisme et de spiritualité.
Par ailleurs, l’identité ethnique et l’identité de caste sociale, à laquelle se rattache toutefois le migrant malgache, déterminent un attachement au groupe de souche et sa valorisation. La multiplicité et l’émiettement d’associations éparses bâties pour conforter cette identité reflètent probablement cette caractéristique.
Sur le plan de l’identité culturelle, une très forte revendication culturelle, menée de manière éclectique à travers des manifestations sportives ou artistiques sélectives, voit le malgache mener une promotion de son pays et tenter de conserver le lien avec sa culture d’origine.
Enfin, l’identité politique du migrant malgache est elle-même polyforme. Issu d’une émigration, on l’a vu, souvent d’origine politique - de la période coloniale aux périodes post-coloniales - le malgache migrant vit donc souvent un profond désaccord avec le régime politique en place à un instant donné. Les différents changements de régime politiques ont ainsi construit des sensibilités politiques différentes, et souvent violemment opposées, toutefois empreintes d’une expérience effective de la démocratie.
Ces éléments identitaires définissent un groupe social éparpillé, curieusement peu structuré où, à quelques exceptions près, l’informel et l’initiative de l’individu ou de petits groupes constitués fait règle en terme d’action collective.
L’associatif et le religieux, éléments structurants de la diaspora malgache… ?
Les attributs identitaires évalués précédemment marquent les structures, essentiellement associatives, qui se sont bâties au fil du temps, d’abord pour faciliter l’adaptation et l’intégration du migrant étudiant puis pour lui permettre d’entretenir un lien communautaire. Une multitude d’associations éparses à vocation indifféremment culturelle, sportive, sociale, artistique, politique ou humanitaire fixe ainsi l’enracinement de ces malgaches à leur culture et à leur pays.
Mais l’émiettement et l’éparpillement de ces associations ne fait l’objet d’aucune fédération qui soit. A Paris, les foyers Cachan et Arago, qui fondent le cordon identitaire de la diaspora malgache, constituent un des seuls noyaux communautaire effectifs (il n’est pas anodin que l’une des premières initiatives de la HAT ait été une tentative de main mise sur la direction du foyer Arago). Toujours en France, le CEN (Comité Exécutif National) qui prend en charge l’organisation annuelle du RNS (Rencontre Nationale Sportive) manifestation sportive qui rassemble plusieurs milliers de participants, athlètes et familles, illustre toutefois les capacités de mobilisation de cette communauté. La manifestation du GTT de mai 2009 à Bastille est une autre illustration de l’aptitude de la diaspora à se rallier de manière étendue par delà les frontières.
Sur le plan religieux, enfin, la FPMA (Fiangonana Protestanta Malagasy aty Andafy) qui fédère à travers ses 31 paroisses quelques 5000 fidèles, présente une tentative aboutie d’organisation de groupes à l’identité spirituelle et à l’activité communautaire marquée.
Internet et ses journaux gasy en ligne, Sobika.com - portail de référence de la diaspora - mais aussi les réseaux sociaux (FaceBook, Twitter) sont les vecteurs d’information et d’échange de cette communauté largement ouverte aux nouvelles technologies : la gasy blaogy s’est ainsi révélée d’un impressionnant dynamisme en termes d’expression des opinions lors des évènements. Mais hors ces supports, point d’émergence d’un journalisme et d’une presse véritablement dédiés à l’information de la diaspora où l’informel et le bouche à oreille ouvrent un boulevard à la rumeur.
En première conclusion…
Cette diaspora a son identité… Cette diaspora agit pour son pays… à travers son tissu associatif qui intervient en social, en humanitaire ou en développement… A travers ses attaches familiales… à travers ses investissements.
Si on a affaire ici à une communauté globalement virtuelle, il reste que le niveau de formation de ses membres, leur technicité, leur culture politique et démocratique et souvent leur réussite professionnelle traduit un énorme potentiel en termes de contribution au développement économique, politique, social et culturel de la Grande Ile. Ce potentiel ne demande qu’à être mobilisé, organisé et développé bien au-delà des initiatives et des actions déjà menées et des structures en place. Par ailleurs, il est patent que la nouvelle génération aspire véritablement, à l’identique des revendications identitaires actuelles des jeunes malgaches restés là bas, à un retour vers le sol de leurs origines. Ces jeunes brûlent d’un nouvel idéal qui est non plus « paraître » mais « agir » et restituer au pays ce qu’ils pensent lui devoir.
Dans ce sens, il est choquant que ces malgaches ne puissent encore jouir du droit de vote dans leur propre république, décision qui serait pourtant le premier pas symbolique significatif d’une volonté politique de mieux les intégrer à la vie et au développement de leur patrie ….
Mais tout cela n’est toujours affaire que de vision prospective, de volonté et de courage politique…
… Suite au prochain numéro…. Développement et diaspora malgache : initiatives, limites, et perspectives




